Ainsi parlait Zarathoustra — Ce que Nietzsche nous dit de la France de 2026
Les Architectes de l'Invisible — Hors-Série
En 1883, Friedrich Nietzsche rédige dans une chambre d'hôtel italienne ce qui deviendra le texte le plus dévoyé de l'histoire de la philosophie. Les nazis en feront leur bréviaire. Les gourous du développement personnel le citeront pour vendre des séminaires. Les politiques de tout bord l'invoqueront sans l'avoir lu.
Tous à côté de la plaque.
Ainsi parlait Zarathoustra n'est pas un hymne à la puissance. C'est une autopsie des mécanismes de servitude volontaire. Et cette autopsie n'a jamais été aussi pertinente qu'en France, en 2026.
« Dieu est mort » — Et l'État l'a remplacé
La phrase la plus célèbre de Nietzsche est devenue un slogan de t-shirt. Elle mérite mieux.
Nietzsche ne célébrait rien. Il constatait. Les structures traditionnelles d'autorité s'effondraient : l'Église, la monarchie, les certitudes héritées. Mais il voyait plus loin : le vide laissé par Dieu ne resterait pas vide. Quelque chose viendrait le combler.
Ce quelque chose, nous le connaissons. En France, il porte plusieurs noms.
La « modernisation ». La « réforme ». Le « pragmatisme ». La « start-up nation ». Un ensemble de croyances présentées comme des évidences techniques alors qu'elles relèvent de la pure foi. Foi dans le marché. Foi dans la croissance. Foi dans la méritocratie. Foi dans l'expertise des cabinets de conseil.
McKinsey a remplacé l'Église. Les « éléments de langage » ont remplacé les sermons. Les sondages ont remplacé les oracles. Mais le mécanisme reste identique : produire du consentement en habillant l'arbitraire de nécessité.
Nietzsche avait compris que le problème n'était pas Dieu. Le problème était le besoin de Dieu — cette soif d'autorité extérieure, ce désir d'être guidé, cette terreur de décider collectivement.
Abattez un dieu, un autre surgira. La servitude volontaire ne meurt jamais. Elle change de livrée.
Le Surhomme contre le « premier de cordée »
Le Übermensch nietzschéen a été récupéré par tous les charlatans du siècle dernier. En France, on l'a reformulé en « premier de cordée » — cette fiction selon laquelle les riches tireraient les pauvres vers le haut.
Nietzsche proposait l'exact inverse.
Le Surhomme n'est pas celui qui asservit les autres. C'est celui qui s'est affranchi de lui-même. Celui qui a cessé de mendier la validation externe. Celui qui forge ses propres valeurs au lieu de consommer celles qu'on lui impose.
La distinction est capitale.
Le « premier de cordée » exploite les failles du système pour accumuler. Le Surhomme nietzschéen a colmaté ses propres failles — il n'a plus besoin d'accumuler. Il est devenu imperméable aux leviers habituels : la culpabilité, la honte, le besoin de reconnaissance sociale, la terreur du déclassement.
C'est précisément pour cela qu'il menace l'ordre établi.
Un citoyen qui n'a besoin de rien est un citoyen qu'on ne peut pas acheter. Ni par la peur du chômage, ni par la promesse de « pouvoir d'achat », ni par la menace du « chaos » si l'on vote mal.
L'éternel retour : le test que la France échoue
La doctrine de l'éternel retour est généralement rangée parmi les curiosités métaphysiques. Elle est en réalité un instrument de mesure politique.
Nietzsche pose la question : si tu devais revivre cette vie exactement à l'identique, infiniment, chaque douleur, chaque humiliation, chaque compromission — l'accepterais-tu ?
Appliquons ce test à la France de 2026.
Cinq ans de plus de réformes des retraites imposées par 49.3. Cinq ans de plus de « dialogue social » où le dialogue est un monologue. Cinq ans de plus de violences policières impunies. Cinq ans de plus de services publics démantelés. Cinq ans de plus de promesses qui ne mènent nulle part.
Revivre cela éternellement ?
L'éternel retour révèle l'ampleur de notre aliénation collective. Il force à regarder en face ce que nous acceptons de subir — et que nous continuons d'accepter, élection après élection, renoncement après renoncement.
L'esprit de gravité : comment Bercy vous maintient au sol
Zarathoustra désigne son ennemi principal : l'esprit de gravité. Cette force qui tire vers le bas. Qui alourdit. Qui empêche de danser.
En France, l'esprit de gravité a un visage institutionnel. Il s'appelle Bercy.
C'est la voix qui répète « il n'y a pas d'argent magique » pendant qu'on trouve 400 milliards pour les banques en 2008.
C'est le discours qui martèle « responsabilité budgétaire » tout en creusant la dette au profit des plus riches.
C'est cette culpabilisation permanente du citoyen — trop assisté, pas assez flexible, insuffisamment « réformé » — pendant que les véritables assistés, les grandes entreprises, encaissent le CICE sans contrepartie.
C'est le sérieux imposé. Les « contraintes européennes » présentées comme des lois physiques. Les « réalités économiques » brandies pour étouffer toute alternative. C'est la voix qui dit « tu dois » quand le peuple hurle « je veux ».
L'esprit de gravité est l'outil préféré des technocrates. Rendez les gens graves et ils deviendront dociles. Chargez-les de culpabilité et ils ne penseront plus à se révolter. Faites-leur croire que la légèreté est irresponsable et ils porteront leurs chaînes avec fierté.
Nietzsche oppose à cette gravité le rire et la danse. Non pas la frivolité — la légèreté souveraine de celui qui a compris que les règles du jeu sont arbitraires.
Et qu'il peut en inventer d'autres.
Ce que Zarathoustra enseigne aux Français
Le texte de Nietzsche n'offre aucune solution. Aucun programme. Aucune méthode en douze étapes vers la révolution.
Il offre quelque chose de plus rare : un diagnostic sans complaisance. La maladie est nommée. Les symptômes sont décrits. Les mécanismes sont disséqués. Charge au lecteur de trouver son propre remède — ou de choisir de rester malade.
Car c'est là l'ultime vérité de Zarathoustra : la lucidité est un fardeau. Voir les barreaux ne suffit pas à ouvrir la cage. Certains préfèrent ne pas voir. Le confort de l'illusion vaut parfois mieux que l'inconfort de la vérité.
La France de 2026 préfère-t-elle voir ?
La question demeure, intacte depuis 1883.
Cadre : Mécaniques du Pouvoir — Règle I : Le pouvoir ne s'impose plus, il s'insinue.
Jerem Maniaco / Auteur — Analyste des mécaniques de pouvoir / jeremmaniaco.com