400 000 ENFANTS, 20 ANS D'ESPÉRANCE DE VIE EN MOINS
La fabrique institutionnelle de la maltraitance
Décembre 2025. Un enfant de huit ans, torse nu, assis sur une chaise. Des éducateurs le tondent en guise de punition. Ils se filment. Ils se moquent de lui sur WhatsApp. Huit mois plus tôt, un rapport parlementaire avait tout documenté. Personne n'a rien fait. Ce n'est pas un dysfonctionnement. C'est un système.
Il existe en France une institution chargée de protéger les enfants. Elle s'appelle l'Aide Sociale à l'Enfance. Elle prend en charge 400 000 mineurs et jeunes majeurs. Ces enfants ont été retirés à leurs familles pour leur propre sécurité. On les a confiés à l'État.
Ces enfants ont vingt ans d'espérance de vie en moins que les autres.
Quarante-neuf pour cent d'entre eux souffrent de troubles psychiques. Quatre fois la moyenne nationale. Ils sont hospitalisés en pédopsychiatrie cent vingt fois plus fréquemment que les autres enfants. Deux fois plus de maladies cardiovasculaires. Trois fois plus de maladies respiratoires. Deux fois plus de cancers.
Quarante-cinq pour cent des jeunes sans domicile fixe entre dix-huit et vingt-cinq ans sortent de l'ASE. Quinze mille mineurs pris en charge auraient recours à la prostitution. Les réseaux de proxénétisme recrutent directement dans les foyers.
Ce ne sont pas des accidents. Ce sont des statistiques officielles.
La vidéo qu'on ne devait pas voir
Février 2025. Foyer Jenner, treizième arrondissement de Paris. Un enfant prénommé Eliott — prénom d'emprunt pour protéger son identité — est assis sur une chaise. Il a huit ans. Il est torse nu. Une éducatrice spécialisée lui rase le crâne pendant qu'un collègue filme la scène.
La vidéo est partagée sur un groupe WhatsApp réservé aux éducateurs du foyer. Certains s'en amusent. D'autres s'inquiètent. L'éducatrice explique que c'est une « sanction ».
L'enfant n'a pas demandé à être tondu. Sa mère non plus. Le responsable du foyer non plus. Quand la mère découvre la vidéo, en septembre, le foyer invoque des poux. Les salons de coiffure auraient refusé de couper les cheveux de l'enfant.
La Ville de Paris parlera de « fins évidentes d'humiliation ».
Il faudra dix mois pour qu'une enquête soit ouverte. Dix mois pendant lesquels l'équipe éducative est restée en contact avec des enfants. L'éducatrice qui a tondu Eliott n'a été mise à pied qu'après la révélation médiatique de décembre.
Depuis, une autre mère s'est manifestée. Ses deux fils de trois et quatre ans, placés dans un foyer parisien, auraient également été rasés à blanc pendant l'été.
Le rapport que personne n'a lu
Avril 2025. Huit mois avant le scandale du foyer Jenner. La commission d'enquête parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l'enfance rend son rapport. Quatre-vingt-trois heures d'auditions. Huit déplacements. Plus de cent vingt témoignages.
Le titre du rapport : « Notre République a failli à protéger les plus vulnérables. »
La rapporteuse, Isabelle Santiago, députée socialiste du Val-de-Marne, résume la situation en trois chiffres : « 400 000. 38 milliards. 20. » Quatre cent mille enfants en danger. Trente-huit milliards d'euros par an, le coût des traumatismes non pris en charge. Vingt ans d'espérance de vie en moins.
Le rapport formule quatre-vingt-douze recommandations. Il documente la « violence institutionnelle systémique ». Il affirme que « l'État est responsable de ces carences multiples, qui ont contribué à l'effondrement de la protection de l'enfance ».
Il demande des mesures d'urgence.
En décembre 2025, Isabelle Santiago visite le foyer Jenner après le scandale. Elle constate que rien n'a changé. Elle déclare à Franceinfo : « C'est le seul secteur de France où il n'y a pas de normes, avec des gens non formés, avec des enfants qui ont des vulnérabilités, ce sont des enfants fragiles avec des gens qui n'ont aucune formation. Cette situation est catastrophique. Nous l'avons dit, il s'est passé quoi depuis avril dernier ? »
Rien.
L'arithmétique de l'abandon
Les dépenses de l'Aide Sociale à l'Enfance s'élèvent à onze milliards d'euros par an. L'État n'en finance que trois pour cent. Le reste incombe aux départements.
En Corse, on dépense quarante-neuf euros par habitant pour l'ASE. En Seine-Saint-Denis, deux cent quatorze euros. Un enfant maltraité à Ajaccio n'a pas la même valeur qu'un enfant maltraité à Bobigny.
Les juges des enfants croulent sous les dossiers. Certains gèrent six cents, sept cents, huit cents mesures. Le rapport parlementaire note que « cela rend impossible le fonctionnement d'une justice des mineurs de qualité ».
Le turnover des professionnels de la protection de l'enfance dépasse trente pour cent. Les éducateurs, assistants familiaux et psychologues alertent sur une charge émotionnelle et administrative écrasante. Beaucoup partent. Ceux qui restent s'épuisent.
Chaque année, vingt-cinq mille jeunes majeurs sortent de l'ASE sans accompagnement suffisant. Un tiers d'entre eux se retrouve en situation de précarité ou d'errance dans les dix-huit mois suivant leur majorité.
Le système ne protège pas. Il trie. Il stocke. Il évacue.
La fabrique des victimes
Hannah Arendt distinguait la violence de la cruauté. La violence a un objectif. La cruauté n'en a pas. Elle est gratuite. Elle se suffit à elle-même.
Tondre un enfant de huit ans pour le « punir » n'a aucun objectif éducatif. Le filmer et diffuser la vidéo sur un groupe WhatsApp n'a aucune utilité professionnelle. C'est de la cruauté pure. Et cette cruauté prospère parce que personne ne regarde.
Les inspections des foyers sont rares. Quand elles ont lieu, elles sont souvent annoncées à l'avance. Le rapport parlementaire recommande des inspections inopinées tous les deux ans. La recommandation n'a pas été suivie.
Les enfants placés n'ont pas d'avocat. La proposition de loi votée le 11 décembre 2025 — par hasard, au moment du scandale Jenner — vise à garantir un avocat à chaque enfant. Mais la loi n'est pas encore appliquée. Et même si elle l'était, elle ne réglerait qu'une partie du problème.
Le problème, c'est que l'État a délégué la protection de l'enfance à des structures qu'il ne contrôle pas, avec un personnel qu'il ne forme pas, pour des enfants qu'il ne regarde pas.
Le problème, c'est que le système censé protéger les enfants des maltraitances familiales les expose à des maltraitances institutionnelles.
Le problème, c'est que tout le monde le sait et que rien ne change.
Le silence des protecteurs
La ministre de la Santé a promis un projet de loi sur la protection de l'enfance au premier trimestre 2026. Lyes Louffok, ancien enfant placé devenu militant, a pu consulter une première ébauche. Il la juge « pas à la hauteur des enjeux ».
En 2022, une loi dite « Taquet » devait réformer la protection de l'enfance. Elle prévoyait notamment l'interdiction d'héberger des enfants à l'hôtel et l'instauration de taux d'encadrement dans les structures d'accueil. Les décrets d'application n'ont jamais été publiés.
Trois ans plus tard, des enfants sont toujours hébergés à l'hôtel. Les taux d'encadrement n'existent toujours pas. Et des éducateurs tondent des enfants de huit ans pour les punir.
Le rapport parlementaire d'avril 2025 demandait la création d'une commission nationale de réparation pour les enfants placés victimes de maltraitance. Elle n'a pas été créée.
Il demandait un droit de visite parlementaire des établissements de l'ASE, comme il en existe pour les lieux de privation de liberté. Il n'a pas été instauré.
Il demandait une autorité de contrôle indépendante de la protection de l'enfance, pouvant être saisie par les enfants eux-mêmes. Elle n'existe pas.
Quatre-vingt-douze recommandations. Huit mois d'inaction. Un enfant tondu.
Ce que coûte l'indifférence
Les traumatismes non pris en charge pendant l'enfance coûtent trente-huit milliards d'euros par an à la société française. Hospitalisations psychiatriques, incarcérations, aides sociales, perte de productivité. C'est le prix de l'abandon.
Les experts le répètent : une intervention précoce permettrait de réaliser des économies substantielles. Mais l'intervention précoce nécessite des moyens. Des professionnels formés. Des structures contrôlées. Une volonté politique.
On préfère payer les conséquences plutôt que de prévenir les causes. On préfère indemniser les victimes — quand on les indemnise — plutôt que de les protéger. On préfère s'indigner devant une vidéo virale plutôt que de lire un rapport parlementaire.
Eliott avait huit ans quand on l'a tondu. Dans dix ans, il aura dix-huit ans. Il sortira du système sans accompagnement, comme vingt-cinq mille autres jeunes chaque année. Il aura une chance sur trois de se retrouver à la rue dans les dix-huit mois.
Statistiquement, il mourra vingt ans plus tôt que les autres.
Mais d'ici là, on aura oublié son nom.
Jerem Maniaco
Auteur. Analyse du pouvoir, de la manipulation contemporaine et des structures invisibles qui organisent nos vies.
Sources
- Rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les manquements des politiques publiques de protection de l'enfance, avril 2025 (Isabelle Santiago, rapporteuse)
- DREES, « L'aide sociale à l'enfance — Édition 2025 »
- ONPE, « Protection de l'enfance et maltraitances — État des lieux 2025 »
- Haute Autorité de santé, rapport sur la santé mentale des enfants placés
- Franceinfo, révélations sur le foyer Jenner, décembre 2025
- France 24, « Aide sociale à l'enfance : un scandale français », 11 décembre 2025
- LCP Assemblée nationale, auditions de la commission d'enquête