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Billet de blog 30 décembre 2025

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1 640 milliards d'euros : anatomie d'un transfert silencieux

L'article 123 du traité de Lisbonne interdit aux États d'emprunter à leur banque centrale. Ils doivent passer par les marchés. En cinquante ans, ce mécanisme a transféré 1 640 milliards d'euros des contribuables vers les créanciers. Sans vote. Sans débat. Sans alternative.

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1 640 milliards d'euros : anatomie d'un transfert silencieux

Par Jerem Maniaco


Chaque année, l'État français verse entre 50 et 60 milliards d'euros d'intérêts à ses créanciers. En 2025, la charge de la dette atteint 55 milliards. En 2026, elle dépassera 59 milliards.

C'est le deuxième poste budgétaire de l'État. Davantage que la Défense. Davantage que la Justice, la Culture et l'Écologie réunies.

Depuis 1974, le cumul des intérêts versés atteint 1 640 milliards d'euros. Soit 52,9 % de la dette actuelle.

Ces chiffres ne sont pas contestés. Ils proviennent de l'INSEE, de l'Agence France Trésor, de la Fondation IFRAP. Ils sont publics, vérifiables, officiels.

Et pourtant, personne n'en parle.


Le mécanisme

L'article 123 du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne stipule :

« Il est interdit à la Banque centrale européenne et aux banques centrales des États membres d'accorder des découverts ou tout autre type de crédit aux institutions, organes ou organismes de l'Union, aux administrations centrales, aux autorités régionales ou locales, aux autres autorités publiques, aux autres organismes ou entreprises publics des États membres. »

En clair : les États ne peuvent pas emprunter directement à leur banque centrale. Ils doivent passer par les marchés financiers — c'est-à-dire par des banques privées, des fonds d'investissement, des assureurs.

Ces intermédiaires empruntent eux-mêmes à la BCE à des taux proches de zéro. Puis ils prêtent aux États à des taux supérieurs. La différence constitue leur marge.

Le mécanisme est simple. Ses conséquences sont colossales.


La chronologie

1973 — La loi du 3 janvier modifie les statuts de la Banque de France. Contrairement à ce qu'affirme une légende tenace, elle n'interdit pas le financement direct de l'État. Mais elle encadre des pratiques qui existaient déjà et prépare le terrain pour la suite.

1992 — L'article 104 du traité de Maastricht interdit à la BCE et aux banques centrales nationales d'accorder des avances ou des prêts aux États. L'interdiction devient européenne.

2007 — L'article 123 du traité de Lisbonne reprend mot pour mot l'article 104 de Maastricht. Le verrouillage est constitutionnalisé.

2008 — Le traité de Lisbonne est adopté en France par voie parlementaire, trois ans après le rejet du Traité constitutionnel européen par référendum.

Depuis, l'article 123 n'a jamais été remis en question. Il fonctionne. Il produit ses effets. En silence.


Les chiffres

La dette publique française s'élève aujourd'hui à 3 416 milliards d'euros, soit 115,6 % du PIB.

En 1974, elle était de 30,4 milliards — 14,5 % du PIB. C'était la dernière année où le budget de l'État était à l'équilibre.

Entre ces deux dates, cinquante ans de déficits cumulés. Cinquante ans d'emprunts. Cinquante ans d'intérêts.

Le cumul des intérêts versés de 1974 à 2023 atteint 1 640 milliards d'euros.

Pour donner un ordre de grandeur : c'est l'équivalent de 33 ans de budget de l'Éducation nationale. Ou 27 ans de budget de la Défense. Ou 410 ans de budget de la Culture.

Cet argent n'a pas disparu. Il a changé de mains. Il est passé des contribuables aux créanciers. Des citoyens aux marchés.


L'argument officiel

L'interdiction du financement direct par la banque centrale repose sur un argument économique : éviter l'inflation.

L'idée est la suivante : si un État peut emprunter sans limite à sa banque centrale, il sera tenté de « faire tourner la planche à billets ». La masse monétaire augmentera. Les prix aussi. L'inflation détruira l'épargne des citoyens.

L'argument n'est pas absurde. L'histoire économique offre des exemples de dérapages inflationnistes liés à la création monétaire incontrôlée — la République de Weimar, le Zimbabwe, le Venezuela.

Mais l'argument a un angle mort.


Ce que l'argument ne dit pas

Première omission : les banques privées créent aussi de la monnaie.

Quand une banque accorde un prêt, elle ne puise pas dans une réserve existante. Elle crée la somme ex nihilo, par un jeu d'écriture comptable. C'est ce qu'on appelle la création monétaire par le crédit.

En 2024, la masse monétaire M3 dans la zone euro dépasse 16 000 milliards d'euros. L'essentiel provient du crédit bancaire privé, non de la création monétaire publique.

L'inflation existe. Les prix augmentent. Mais la cause n'est pas la banque centrale — c'est le système bancaire privé qui crée de la monnaie en accordant des crédits.

L'article 123 interdit à l'État de faire ce que les banques font tous les jours.

Deuxième omission : l'alternative existe.

Entre 2015 et 2022, la BCE a racheté plus de 5 000 milliards d'euros de dettes publiques sur les marchés secondaires dans le cadre de ses programmes d'assouplissement quantitatif (QE).

Techniquement, ce n'est pas un financement direct. La BCE n'achète pas les obligations au moment de leur émission — elle les rachète ensuite à des investisseurs privés.

Mais le résultat est similaire : la banque centrale détient de la dette publique. Elle l'a financée. La différence est que, entre l'émission et le rachat, des intermédiaires ont pris leur marge.

Le dogme de l'article 123 est donc contourné en permanence. Mais le contournement passe par les marchés. Jamais par un financement direct qui éliminerait l'intermédiaire.


À qui profite le mécanisme ?

Cadre : Mécaniques — Règle 8 : Toujours chercher qui encaisse

La dette française est détenue à 53 % par des investisseurs étrangers. Fonds de pension américains, fonds souverains du Golfe, assureurs japonais, banques européennes.

Les 47 % restants sont détenus par des investisseurs français : compagnies d'assurance, banques, OPCVM.

Ces créanciers perçoivent chaque année leur part des 55 milliards d'intérêts. C'est un revenu garanti, adossé à la capacité de l'État français à lever l'impôt. Le risque est quasi nul. Le rendement est certain.

La dette publique est un produit financier comme un autre. Elle génère des revenus pour ceux qui la détiennent. Elle est achetée, vendue, échangée sur les marchés. Elle fait l'objet de spéculation, de notation, d'arbitrage.

Et elle est alimentée chaque année par le déficit budgétaire — c'est-à-dire par l'écart entre ce que l'État dépense et ce qu'il perçoit en impôts.


Le cercle

Voici comment fonctionne le cercle :

  1. L'État dépense plus qu'il ne perçoit. Il est en déficit.
  2. Pour financer ce déficit, il emprunte sur les marchés.
  3. Les emprunts génèrent des intérêts.
  4. Les intérêts s'ajoutent aux dépenses.
  5. Le déficit augmente.
  6. L'État emprunte davantage.
  7. Retour à l'étape 3.

En 2024, le déficit budgétaire était de 154 milliards d'euros. La charge de la dette représentait 55 milliards — soit plus d'un tiers du déficit.

Une partie significative de l'emprunt sert à payer les intérêts des emprunts précédents.

Ce n'est pas une spirale incontrôlée. C'est un mécanisme stable, prévisible, institutionnalisé. Il fonctionne depuis cinquante ans. Il continuera de fonctionner tant que les règles ne changeront pas.

Et les règles sont gravées dans un traité européen.


La naturalisation

Cadre : Mécaniques — Règle 21 : Ce qui dure devient juste

Le plus remarquable dans ce système, c'est qu'il est devenu invisible.

On parle de « la dette » comme d'une fatalité météorologique. Elle « augmente ». Elle « pèse ». Elle « menace ». Comme si elle était un phénomène naturel, indépendant des choix humains.

On parle de « charge de la dette » comme on parlerait de la charge d'un fardeau imposé par le destin. Pas comme le résultat d'un mécanisme construit, voulu, verrouillé.

Les débats politiques portent sur « comment réduire la dette » — jamais sur « pourquoi on paie des intérêts » ni sur « à qui on les paie ».

L'article 123 n'est jamais mentionné. Les traités ne sont jamais questionnés. Les alternatives ne sont jamais évoquées.

Le mécanisme a disparu derrière ses effets. On voit la dette. On ne voit pas le tuyau qui l'alimente.


Ce que révèle ce mécanisme

1 640 milliards d'euros en cinquante ans.

55 milliards par an.

Un article de traité voté une fois, appliqué pour toujours.

Ce n'est pas un complot. C'est une architecture. Une construction juridique qui transforme chaque contribuable en débiteur permanent, chaque citoyen en source de revenus pour les marchés financiers.

Le système ne repose pas sur la violence. Il repose sur l'invisibilité. Sur la technicité. Sur la naturalisation.

Personne n'a décidé un jour d'appauvrir les citoyens au profit des créanciers. C'est juste que les règles ont été écrites ainsi. Et que personne ne les remet en question.

C'est la définition même d'un pouvoir réussi : celui qu'on ne voit plus.


La question

Imaginez un instant que l'article 123 n'existe pas. Que l'État puisse emprunter directement à la Banque de France, à taux zéro ou proche de zéro, dans des limites définies démocratiquement.

Les 1 640 milliards d'intérêts cumulés n'auraient pas été versés. La dette actuelle serait inférieure de moitié. Les 55 milliards annuels pourraient financer des hôpitaux, des écoles, des infrastructures.

Cette hypothèse n'est pas un fantasme. C'est le système qui prévalait avant. C'est le système que d'autres pays pratiquent encore, hors zone euro.

La question n'est pas : « Peut-on faire autrement ? »

La question est : « Pourquoi ne pose-t-on jamais la question ? »


37 % de cet article repose sur des données officielles de l'INSEE, de l'Agence France Trésor et du ministère de l'Économie. 41 % sur l'analyse des mécaniques de pouvoir. 22 % : vous ne regarderez plus jamais un débat sur « la dette » de la même façon.

Jerem Maniaco Auteur | Analyste des dynamiques de pouvoir


Sources :

  • EUR-Lex, Article 123 TFUE
  • Agence France Trésor, Budget de l'État 2025
  • INSEE, Comptes nationaux
  • Fondation IFRAP, « Depuis 1974, les intérêts de la dette représentent 53 % de l'endettement cumulé »
  • Vie-publique.fr, « La dette française en 2025 »
  • FIPECO, « La charge d'intérêts de la dette publique »

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