Synode Maronite Bordeaux

Compte-rendu du 3eSession du Synode maronite à Bordeaux

Table Ronde

Présidente : Mouna Zeiter

Intervenant : Bernadette Rigard-Cellard, Mgr Ricard, Mgr Nasser Gemayel et Hiam Mouanes

 

            Intégration et laïcité sont deux notions qui reviennent inlassablement dans l’actualité médiatique ces dernières années. Face à une montée des communautarismes et des extrémismes, la France semble en peine de réponse. Or, en ce 11 avril 2015, l’Eglise Saint-Victor de Bordeaux reçoit la 3e session du synode de l’Église maronite de France et organise une table ronde autour de ces sujets. Pour débattre de ces questions, deux ecclésiastiques, le cardinal-archevêque monseigneur Ricard et L’Évêque Nasser Gemayel, et deux enseignants-chercheurs, Bernadette Rigard Cellard de l’Université Bordeaux Montaigne et Hiam Mouanes de l’Université Toulouse 1 Capitole. Le problème central est de savoir si le modèle d’intégration et de laïcité est, en France, adéquat à la situation des populations immigrées. En proposant une analyse de la laïcité et de son rôle dans l’intégration, les intervenants essayent de proposer des solutions qu’elle soit d’ordre philosophique, juridique ou encore historique.

Ainsi, Mgr Ricard, fais un retour sur l’histoire de la laïcité en France. Celle-ci, explique-t-il, fait partie intégrante de la constitution française de 1958. Bien que celle-ci soit dès 1789, avec la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen par l’article X sur la liberté de conscience[1]. Ainsi, chacun et libre de croire ou de ne pas croire. De plus, dans le cas de la loi de 1905, il n’y a plus de statut privilégié pour aucune religion. Cela met fin au Concordat qui, par l’intermédiaire de l’État, finançait les cultes. Ainsi, la définition de la laïcité se trouve dans une neutralité de l’État. Toutefois, la loi de 1905, bien qu’extrêmement modéré a été faite par tout un courant politique anticlérical. En effet, cette loi de Séparation a donné à la laïcité française un aspect négatif, un aspect antireligieux. Pour les autorités publiques, la religion doit rester cantonnée à la sphère privée, la voyant comme un danger obscurantiste pour la société. Mme Mouanes explique que la laïcité forme un rempart contre la religion, ce qui entraine une radicalisation des croyants. Et cela est encore plus marqué parmi les populations immigrées qui se sentent rejetées par la société. Toutefois pour le cardinal et pour Mme Mouanes, l’État français a gardé une rancœur contre l’Église catholique. Pour eux, l’affaire de l’interdiction des affiches pour un concert où apparaissait la mention « en faveur des chrétiens d’Orient » en est une preuve de plus. Pourtant, la radicalisation religieuse, bien que présente dans le christianisme, est beaucoup plus présente chez les musulmans. Pour Bernadette Rigard Cellard, comme pour l’évêque maronite, le problème peut effectivement venir du modèle d’intégration, ainsi que de la laïcité à la française.

Ainsi, Mme Rigard-Cellard et Mgr Gemayel présentent tour à tour deux autres modèles de laïcité : les États-Unis d’Amérique et le Liban. En effet, aux États-Unis comme en France la politique d’intégration a été semblable, mais cette première a réussi où cette dernière a échoué. En effet, en France comme aux États-Unis, la politique d’intégration était pendant longtemps l’assimilation. C’est-à-dire que l’immigré italien ou irlandais se devait d’abandonner ses spécificités culturelles pour devenir pleinement citoyen américain. De même, en France, le Juif[2] ou l’Espagnol devaient se débarrasser de son ethnicité pour embrasser les valeurs républicaines. Toutefois, à partir des années 1960, de part et d’autre, les deux états ont ouvert leur immigration au reste du monde et la politique d’intégration est devenue multiculturaliste. Et dans les deux pays s’est mis en place ce qui est appelé la ghettoïsation[3]. Cependant, les États-Unis ont développé une « religion d’état » symbolisé par un fort patriotisme qui se matérialise dans la société par tout un tas de rituels  tel que le salut au drapeau tous les jours dans les écoles. Ainsi, musulmans, chrétiens de tout bord, juifs, bouddhistes, hindouistes se retrouvent liés dans cette « religion d’État » et cela depuis leur enfance. Et chaque religion a le choix de s’afficher publiquement, cette liberté étant garantie par le premier amendement. Dans un même ordre d’idée, le Liban présenté par l’évêque maronite a trouvé son ciment qui lie les communautés religieuses. Paradoxalement, c’est la religion catholique de rite maronite qui est ce ciment, grâce à ses infrastructures (écoles, crèches…). Cela est encore plus extraordinaire, car c’est le seul état en terre d’Islam qui possède une constitution laïque où vivent ensemble dix-huit confessions différentes[4].

 Finalement, ce qui ressort des interventions c’est la faillite de la laïcité à la française qui doit garantir la liberté de conscience de chacun. En effet, la République n’est plus le lien qui unit les communautés. Pour le cardinal Ricard et Mme Mouanes, le problème vient en grande part de l’Islam qui n’a pas su s’adapter, ou plutôt que l’État n’a pas su les intégrer, réticente face à une religion qui lui semble contraire aux valeurs républicaines. Le fait que la table ronde soit organisée par des chrétiens et que les intervenants soient des catholiques (sauf Mme Rigar-Cellard), il est possible de ressentir comme une victimisation. De plus, il y a l’idée sous-jacente que l’islam est la cause des déséquilibres par la radicalisation d’une partie de ses fidèles. Pourtant, tout au long des interventions, il ressort bien que c’est le modèle de laïcité et d’intégration qui produit ces déséquilibres. La réponse à ces problèmes passe par un apaisement de la société dans le cadre d’une laïcité moins négative. Les modèles existent, il faut juste les appliquer, les modeler à la situation française.

Cette table ronde a le mérite d’être mixte, avec une double vision ecclésiastique et universitaire. Toutefois, il est regrettable que certains intervenants du fait de leur attachement au christianisme aient un certain parti pris et n’essayent pas d’avoir une vision plus neutre du sujet. Néanmoins, il y a dans la communauté maronite présente à cette journée un dynamisme certain et une ouverture à l’autre incroyable, qui peut être un très bon exemple pour le reste de la population croyante et incroyante en ce qui concerne le vivre ensemble.

 


[1] « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses pourvu qu’elles ne trouble pas l’ordre public établi par la loi »

[2] En tant qu’ethnie, que peuple.

[3] Phénomène où les populations de même ethnie se rassemblent dans un même quartier, ces populations sont pauvres, ainsi les habitants des couches moyennes et supérieures quitte le quartier, paupérisant ainsi ce dernier. Les loyers du foncier baissent de ce fait. Le phénomène contraire se nomme la gentrification : les politiques publiques rénovent un quartier anciennement ghettoïsé, ce qui entraine une hausse du foncier, un départ des populations pauvres et la réinstallation des populations favorisées.

[4] La Turquie a elle aussi une constitution laïque, mais depuis quelques années et la prise de pouvoir par l’AKP le parti  islamo-conservateur de Recep Tayyip Erdogan fait craindre une perte de la laïcité.

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