Juifs et musulmans comment en est-on arrivé là ?

Les relations entre Juifs et Musulmans se sont dégradés depuis plus d’un siècle. L’année 2014 et le début de l’année 2015 a encore montré la lutte acharnée entre ces deux communautés qui semblent aujourd’hui irréconciliable. Le conflit israélo-palestinien est le symbole de cette déchirure entre les deux communautés. Le 8 juin le pape François exhortait les deux parties à "abattre les murs de l’inimitié". Cependant le 12 juin 2014 l’assassinat de trois Juifs israéliens puis  l’assassinat d’un jeune palestinien quelques jours plus tard relance le conflit. Tsahal, l’armée israélienne, lance alors une offensive sur la bande de gaza. Ces tensions entre les deux communautés s’exporte à l’étranger, et, touche la France. Manifestation pro-israélienne ou pro palestinienne, des actions antisémites et islamophobes se multiplie. En 2015 suite à la tuerie de Charlie hebdo des terroriste islamiste s’en prenne à une épicerie casher et tue des juifs parce qu’ils ont le malheur d’être juif. Ces actes terroriste et cette haine inter-communautaire se développe au quatre coin du monde.

            Toutefois, il n’en a pas toujours était ainsi, l’islam et le judaïsme ont une longue histoire en commun. Comment ces deux religions ont elles vécue ensemble durant les XIV siècles qui nous sépare de l'Hégire

            Muhammad commence sa prédication, selon la tradition, en 610, en 632 à sa mort l'Arabie est dirigée par le Prophète et ses compagnons (les sahaba). Finalement, au VIIIème siècle, cent ans après la prédication de Mohammed l’empire arabo-musulman s’étend de l’Ouest de l’Espagne à l’Indus. L’Islam s’est implanté sur trois continents, l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Cette réussite ne vient pas uniquement de la force des armes, mais aussi du message révolutionnaire de l’Islam. Ce message c’était l’égalité, « nous sommes tous égaux devant Dieu ». Afin de faire fonctionner ces immenses territoires, les musulmans se servent des élites locales qui sont souvent juives ou chrétiennes. En effet, dès l’époque de Mohammed se met en place le système juridique de la dhimma. C’est-à-dire un système où juifs et chrétiens pouvaient garder leurs croyances contre une soumission à un certain nombre de règles et d’un impôt la djizya. Ce n’est pas seulement un terme juridique mais aussi spirituel, si un dhimmi était maltraité par un musulman, celui-ci serait puni par Dieu La situation de ceux-ci fut changeante selon les époques. L’Islam s’est développé dans un monde où le judaïsme a toujours était présent, et nombreux sont les érudits juifs et musulmans qui travaillèrent main dans la main. Et l’un des premiers fut Ka’ab al-Ahbar érudit juif yéménite converti à l’Islam. Grâce à son éducation juive, il va nourrir l’interprétation du Coran en introduisant la tradition judaïque, par exemple Salomon devient Souleyman.

            Ainsi, c’est, selon la tradition, sous le sultanat Umar II que fut promulgué le Pacte d’Umar mettant noir sur blanc le statut de dhimmi. Sous le califat des Umayyades, ce statut était très dévalorisant et seules les populations arabes musulmanes pouvaient avoir des postes dans l’armée et dans l’administration. A cette époque, même les convertis des autres régions, n’avaient que peu de droits face aux populations arabes. C’est ainsi qu’en 747, Abou al-Abbâs As-Saffâh réunis les mécontents sous son étendard noir. La famille régnante est exterminée sauf un prince qui s’enfuit. Les califes Abbasides changent de gouvernance, tous les grands érudits de toutes religions viennent à la cour. Cela créer une émulation intellectuelle et le lieu qui la symbolise est la maison de la sagesse à Bagdad, où tous les textes scientifiques de toutes époques sont traduits en arabe. Sciences et religions vont de paires, pour les Abbassides cela renforcent la légitimité de l’Islam. C’est alors que le Kalam fait son apparition, science théologique se basant sur la philosophie grecque, et les juifs eux même vont se l’approprier. D’ailleurs, Saad Yagaon, grand érudit juif va appliquer cette technique sur la Torah, c’était la première fois que cela se faisait. C’est un renouvellement du judaïsme, avant c’était l’islam qui se nourrissait du judaïsme, sous les Abbassides les rôles sont échangés.

            A Cordoue, le prince Umayyade qui avait réussi à survivre fonda un émirat. Dès lors, il y a une rivalité entre Abbassides et Umayyades qui vont rivalisés de génie et de splendeur. Il y avait une identité andalouse spécifique portée par les juifs autant que par les musulmans. Juifs, musulmans et chrétiens inventent une façon de vivre ensemble la convivencia. Mais la vie des dhimmis va changer avec l’arrivé des Almohade. Ils vont forcer juifs et chrétiens à ce convertir. Ce radicalisme est aussi mal vécu par les musulmans.

            Ce radicalisme messianique est le même qu’en Europe chrétienne où l’on tue des infidèles pour accélérer la venue du royaume de Dieu sur terre. C’est sur ce terreau que sont nées les croisades. En 1099, c’est la prise de Jérusalem dans le sang, indistinctement juif et musulman. La ville sainte est reprise par Saladin et contrairement aux croisés il épargne la vie des chrétiens contre une rançon et laisse partir les vaincus. Souverain éclairé, Saladin applique le verset coranique, comme quoi il n’y a pas de contrainte en religion, contrairement à ce que les Almohades avaient fait.

            En Espagne, la Reconquista a commencée, peu à peu musulmans et juifs se retrouvent sous la coupe des chrétiens. Les chrétiens ont besoin des élites, juives en particulier, car les musulmans sont partis pour la plus part. Mais, à la fin du XIVème siècle la situation se dégrade, juifs et musulmans sont contraints à la conversion. Ils ne sont pas rejetés que pour leur religion mais aussi pour leur mode de vie qui va à l’encontre de celui des catholiques-européens.En 1492, Isabel de Castille demande l’expulsion des juifs puis en 1526 les musulmans, c’en est finit de la convivencia.  Les musulmans s’intègrent aux populations d’Afrique du Nord, tandis que les juifs appelés dès lors les Sépharades gardent cette spécificité andalouse. La diaspora juive s’étend sur toutes l’Europe et l’orient en particulier dans l’Empire Ottoman de Soliman le Magnifique, où les juifs sont bien accueillits car c’est une population érudite. Mais il reste des dhimmis, bien que certain face des carrières spectaculaires à la cours du sultan, comme la famille de banquier, les Nassi. Ces banquiers frappent l’imaginaire européen. Le fantasme est que la puissance des Turcs vient de l’argent des juifs et le juif s’appuie sur le turc pour se régler ses comptes avec la chrétienté. Pourtant le déclin de l’empire au XVIIème envoie de nombreux juifs dans la pauvreté. Plus que jamais les juifs sont dans l’attente du messie qui les sortira de leur servitude.

            Alors que le monde musulman entame une période de déclin, c’est en Europe que s’accumule les richesses, là où l’intolérance pour les juifs et beaucoup plus forte quand terre d’Islam. C’est pourtant en France grâce aux philosophes des Lumières qu’une page nouvelle de l’histoire des juifs va s’ouvrir. Grace à la révolution française, les juifs deviennent des citoyens comme les autres. Puis l’Europe va suivre ce mouvement. Finalement en 1851, le sultan ottoman abroge le statut de la dhimma, c’est l’émancipation des populations juives. Ainsi, même si l’identité religieuse est très importante, l’idée d’Etat-Nation est désormais plus forte. C’est alors qu’entre un nouvel acteur en terre d’Islam : le juif européen, comme Alfred Crémieu qui va fonder l’Alliance Israelite Universel (AIU)[1]. C’est juifs d’occident porte un regard colonial sur ces juifs d’orients, ils sentent que c’est leur devoir que d’enseigner à cette populations.  En Algérie française, en 1870, Crémieu octroi, par décret, la nationalité française à tous les juifs. Ce décret fait passer les juifs du côté du pouvoir, les autres autochtones, les musulmans, sont eux resté dans le statut d’indigène. Le fossé entre juif et musulman commence à se creusé. En Europe, l’affaire Dreyfus provoque un grand retentissement et une vague d’antisémitisme, dans l’Empire Russe cela va jusqu’au pogrom. C’est ainsi que né l’idée du sionisme, ce nationalisme tinté de messianisme. C’est Théodore Herzl (1860-1904) qui va internationaliser cette idée. Ces nationalistes juifs vont revendiquer le territoire de la Palestine qui appartient au Ottomans, au nom des multiples royaumes juifs qui se sont suivis dans l’antiquité. Outre ce nationalisme juif européen, un musulman syrien, Abd al-Rahman al-Kawakibi, appel à l’union des arabes de toutes confessions contre le joug Ottoman. Mais, de plus en plus de juifs européens migrent vers la Palestine dirigés par les mouvements sionistes, ce qui commence à inquiéter les intellectuelles musulmans. L’un d’entre eux Nagib Azoury pense que les deux nationalismes arabe et juif vont s’affronter et qu’un seul sortira vainqueur en anéantissant l’autre. Le centre de cette confrontation va être la Palestine.

             En 1914, la guerre éclate et les alliés comptent bien en cas de victoire dépecer l’Empire Ottomans. Et sioniste et arabe demande la Palestine, les anglais vont la promettre aux deux camps, mais c’est les sionistes qui prennent l’avantage[2]. Dès lors, une forte immigration juive se met en place, les sionistes veulent constituer une majorité juive en Palestine. Les intellectuels musulmans vont reprendre à leur compte les thèses antisémites et conspirationnistes européennes. Et cela au travers du fameux document des Protocoles des Sages de Sions, fabriqué par le Tsar russe pour appuyer sa politique contre les juifs. Ce document se présente comme un plan de conquête du monde par les juifs et les francs-maçons. Récusé par le Tsar, il est trop tard et il fait le tour du monde et est traduit en arabe. Le conflit se cristallise autour de Jerusalem, les conflits se multiplie et en 1929 des palestiniens tuent de nombreux juifs. En Europe, c’est un tournant pour les juifs, peu intéressé par la fondation d’Israël, ces événements changent la donne. Mohammed Amin al-Husseini le mufti de Jérusalem va faire de la Palestine une question pan arabique, et va concerner l’ensemble du monde musulman. Pourtant en dehors de la Palestine il y a encore une place pour la fraternité judéo-musulmane comme en Irak et en Egypte deux pays nouvellement indépendant. En Algérie, le fossé entre juifs et musulmans c’est creusé à cause du décret Crémieu, alors que les juifs gravissaient les échelons sociaux, les indigènes régressent dans la pauvreté. A Constantine, les musulmans se laissent influencer par les discours antisémite du maire français Emile Morinaud, et un juif ayant insulté un groupe de musulman en 1934  provoque un massacre des juifs de Constantine.

            En Europe, face à la montée du nazisme, l’immigration vers la Palestine augmente. Les arabes palestiniens s’en prennent, sur ordre du Mufti, à l’armée anglaise, la révolte est réprimée dans le sang. Le mufti de Jérusalem va s’exiler, les arabes sont défaits. 1939, la guerre éclate, en orient, pour les nationalistes arabes c’est l’heure du choix, bien que l’Allemagne nazie fait la cour à ces derniers, il n’y a pas eu une majorité de pronazie. Le mufti al-Husseini se réfugie entre l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, très populaire dans le monde arabe, il est un atout pour ces deux régimes. Il va tout faire pour faire stopper l’immigration juive et encouragé le plan d’Adolf  Hitler. Mais le discours ne prend pas, peu de musulmans s’allie aux forces de l’Axe. Après la guerre, le monde découvre les horreurs des camps de la mort.

            La Shoah a changé le regard que les juifs avaient d’eux même, leur sécurité est devenue une priorité centrale, donc la création d’un Etat juif aussi. Ainsi, l’ONU fait voté un plan qui va diviser la Palestine en deux Etats un juif et un arabe. Une guerre civile éclate immédiatement, et est gagné par les juifs. En 1948,  David Ben Gourions proclame l’indépendance de l’Etat d’Israël. Une coalition de pays arabes attaquent et perdent contre Israël, les arabes sont expulsés d’Israël, d’autres s’enfuient, et le retour est interdit[3]. Pour le sionisme, le peuple juif ne fait qu’un et les palestiniens ne sont pas considérés comme une entité, mais comme des arabes qui ont, eux, un grand territoire. Cette tragédie les juifs vont le payer dans les pays musulmans. Pour ces juifs arabes, le choix est simple l’immigration vers Israël. Suite à la rencontre avec l’agence juive des milliers de juifs quittent ces terres qu’ils connaissent depuis 2000 ans, c’est une amputation. L’accueil de ces juifs orientaux dans cette Israël fondée par des juifs Ashkénazes n’est pas celle qu’ils attendaient. Ils furent traités au DDT et entassés dans des tentes. Ces juifs étaient vus comme inférieurs et impossible à intégrer.

            Au Maroc et en Tunisie, l’indépendance est proclamée et juifs et musulmans sont égaux sur le papier, mais très vite cette liberté s’accompagne d’un nationalisme exacerbé, il faut être arabe et musulman. En Egypte, Nasser devient le symbole du panarabisme et du panislamisme, il soutient l’Etat-Nation en Egypte tout en prônant l’unité entre les musulmans en particulier avec les palestiniens. Les juifs quittent le pays face aux discours anti-juif de Nasser. Israël fait un amalgame : tout antisioniste est un nazie. En Algérie, l’assassinat du chanteur juif arabe Cheikh Raymond le 22 juin 1961, est un drame autant pour les juifs que pour les musulmans, c’est le signal de départ des juifs algériens qui partent en France.

            Une nouvelle guerre éclate entre Egyptien et Israël, la guerre de 6 jours, gagnée par l’armée israélienne. Cette victoire est fêtée par tous les juifs du monde lors de grande manifestation. Cette date de 1967, est un tournant dans la mentalité Israélienne, d’orgueil face à la victoire. Le Sinaï, la Cisjordanie et la Bande de Gaza sont conquise. C’est alors que ce met en place un régime militaire humiliant, où toute la vie des palestiniens est surveillé. Avec cette colonisation, c’est la naissance d’un sentiment de honte dans tout le monde arabe. En France, dans le quartier de Belleville des échauffourées éclatent entre arabe et juif, c’est le début du transfert du conflit israélo-palestinien en Occident.

            En Israël la ségrégation faite aux juifs arabes continuait, car ces populations voulaient garder leur arabité. Dans les années 70, avec la tuerie des juifs aux jeux olympiques, apparaît la figure du terroriste palestinien. Le terrorisme devient la solution après les défaites palestiniennes, seul moyen de montrer au monde l’humiliation de la Nakba.  Ce qui a permis de mettre la question du nationalisme israélien en premier plan. En 1977, alors que la situation semble désespérée, le président égyptien, Anouar el-Sadat se rend en Israël pour la paix. Mais, cela a était sentie comme une trahison dans tout le monde arabe. Sadat est assassiné par un militaire égyptien membre du djihad islamique. En 1987, c’est la première Intifada contre l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie qui dure depuis la guerre de 6 ans. Cette guerre civile s’accompagne de la colonisation des terres palestiniennes par Israël. Les images de palestiniens qui se battent avec des pierres contre les soldats armés font le tour du monde et choquent l’opinion publique. Un espoir apparaît lors de la poignée de main entre Yitzhak Rabin premier ministre israélien et Yasser Arafat le leader palestinien, un rêve ou musulmans et juifs seraient à nouveau frères. Mais un fondamentaliste israélien assassine Yitzhak Rabin en 1995, c’est le début de la fin du processus de paix. C’est à partir de cette date que les mouvements islamistes radicaux commencent à prendre de l’importance. En Israël c’est la victoire de l’extrême droite. 

            Le XXIème siècle a vu ce conflit s’accéléré, de guerre en intifada, œil pour œil dent pour dent. C’est comme si cent ans d’histoire avait brisé treize siècle de cohabitation. Cette prison identitaire fondée par le sionisme et le nationalisme arabe, fait aujourd’hui des juifs et des musulmans des ennemis héréditaires. Pourtant leur culture et leur religion s’est nourris l’une de l’autre tout au long de leur histoire.

 

           En revisitant ces XIV siècles d’histoire commune avec un regard dépassionné, je tente de montrer à quel point ces deux religions sont liées pour le meilleur comme pour le pire. Les grands leaders religieux ont joué un rôle dans les relations entre ces deux cultures, certains ont amené éruditions et paix d’autres guerre et malheurs. Et aujourd’hui c'est encore sur ces intellectuelles religieux qu’il faut compter, afin de montrer les ressemblances plus que les différences. La culture Judéo-musulmane a apporté de grands progrès au cours de son histoire, mais l’individualisme et le communautarisme priment aujourd’hui et le cercle de la haine semble ne pas pouvoir être brisé. Ici,j’essaye de montrer le rôle néfaste qu’a eu l’occident colonial dans ce malheur, en s’immisçant dans les affaires de l’orient et en jouant aux apprentis géographe, ils ont apporté le chaos. Nationalisme juif et arabe ont eu aussi leur part de responsabilité dans les malheurs de ces deux peuples. Encore aujourd’hui les exemples sont nombreux, la guerre contre l’Irak n’a pas apporté la paix, mais plus de guerre. Le pays fragilisé a été un terreau fertile pour les groupes djihadistes. L’islamisme radical au travers de l’Etat islamique fait régner la terreur et l’obscurantisme. Il n’y a déjà plus de juifs sur ces terres, mais c’est maintenant aux chrétiens, installés depuis plus de 2000 ans, d’être les victimes.

 


[1] Fondée en 1860 afin de protéger les juifs du monde, elle créé des écoles partout dans le monde musulman. 

[2] C’est la déclaration Balfour en 1917 reconnaissant aux juifs européens un statut national, alors que les habitants de la Palestine étaient seulement désignés comme une communauté local pas comme une nation.

[3] La Nakba, exode de plus de 700 milles arabes palestiniens.

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