Colloque: "Guerre et Religion"

«  Guerre et Religion » 

Colloque à l’Institut Simone et Cino Del Duca

Organisation : Jean Beachler

 

Source : http://www.canalacademie.com/

La situation internationale actuelle montre à quel point la guerre et la religion sont deux phénomènes liés. Bien sûr, la guerre comme la religion se retrouve tout au long de l’histoire de l’homme et cela depuis la « néolithisation de l’homme »[1]. Aujourd’hui, l’actualité est braquée sur le Moyen-Orient berceau des trois grands monothéismes et où la guerre et la religion sont intrinsèquement liées. Jean Beachler spécialiste de l’histoire de la guerre, propose depuis janvier 2014 une série de colloques, séminaires et tables rondes sur le sujet « guerre et société ». Et, étant membre de l’académie des sciences morales et politiques, il propose sur Canal Académie la diffusion du Colloque « Guerre et Religion » où une vingtaine d’intervenants vont tour à tour prendre la parole afin d’exposer un sujet qui leur est propre. Beachler fait le choix de faire un tour d’horizon de la question en proposant des interventions sur toutes les époques et sur tous les continents. De plus, outre les historiens, sont invités à ce colloque des sociologues, des ethnologues ou encore des anthropologues afin de proposer différentes visions sur le sujet.

 Tous les intervenants révèlent deux thèmes majeurs dans le sujet « Guerre et Religion ». D’une part, la guerre au service de la religion. D’autre part, la religion au service de la guerre. Pour chacune de ses visions, certaines thématiques se révèlent être des constantes dans l’histoire de la guerre et de la religion. La guerre quand elle est au service de la religion prend une tournure symbolique pour ses intervenants. De même, la religion tend à se militariser quand celle-ci sert cette première. En outre, quand c’est la religion qui passe au service de la guerre celle-ci sert le pouvoir politique tantôt comme protection pour atteindre la victoire, tantôt pour conquérir le pouvoir donnant une « bonne raison ».

            Quand la religion utilise la guerre pour parvenir à ces fins, il est possible de relever toute une ritualisation symbolique de l’acte guerrier. Dans le Mexique préhistorique[2] présenté par Christian Duvergne, la guerre sert à donner des êtres humains à la religion. Par le sacrifice humain les dieux sont nourris et permettent qu’une nouvelle journée voit le jour, sans cela le renouvellement journalier, du jour et de la nuit, ne se fait pas. Cette idée de renouvellement, et présent dans toute la symbolique eschatologique et le phénomène de la guerre en est au centre. Ici, que ce soit Thomas Rhomer qui présente les guerres bibliques, Vincent Goosaert sur la guerre des Taïping, Marc Philonenko qui analyse le règlement de la guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres ou encore la présentation de l’esprit des croisades par Philippe Contamine, la guerre a des visées eschatologiques. C’est-à-dire que la guerre est représentée comme un combat final qui anéantirait les forces du mal et du chaos, afin que la terre soit purifiée de ces éléments mauvais, démoniaques. En effet, la religion utilise la guerre afin de mettre en place le règne de Dieu ou des dieux sur la terre, ainsi la guerre devient créatrice grâce à sa force destructrice.

Ces visées eschatologiques amènent souvent les religions à se militariser afin de pouvoir créer un monde tel qu’elles l’entendent. L’exemple de l’Église catholique au Moyen-Age en est une bonne illustration. André Vauchez montre que face à un pouvoir monarchique défaillant, en l’occurrence le Saint-Empire, l’Église va légiférer sur la guerre afin de la rendre « juste ». Cette guerre juste permet à l’Église de se servir de la guerre pour arriver à ses fins, la croisade et la paix de Dieu en sont deux exemples significatifs. Philippe Contamine et Sylvain Gouguenheim présentent deux exemples de cette militarisation de la religion catholique afin de préparer le règne de Dieu sur terre. D’une part, dans la mise en place des croisades, guerres saintes pour libérer les espaces saints où les impies se sont installés. D’autre part, en envoyant des ordres militaires, les chevaliers teutoniques afin de convertir des peuples païens. Cette militarisation du chrétien s’est faite dès les premiers siècles de l’expansion du christianisme. C’est ce que présente Marie Françoise Baislez dans son exposé. Pourtant, de prime abord, le christianisme se veut pacifiste en comparaison avec le judaïsme[3], mais la chercheuse montre très vite que les légionnaires romains convertis pouvaient rester dans la légion tant qu’il pouvait se passer des rites païens obligatoires. Cette idée qu’une religion se militarise malgré sa doctrine pacifique se retrouve aussi chez les sikhs en Inde, qui passe d’une religion ascétique et pacifique, a une caste de guerrier redoutable. En effet, la guerre se met au service de la religion afin que celle-ci se protège. Toutefois, il est aussi courant que ce soit la guerre qui utilise la religion comme « bouclier offensif ».

Dans l’antiquité gréco-romaine, cette utilisation de la religion à des fins guerrières est régulière. En effet, Rome avait fait de ses cultes de véritables boucliers protecteurs, ainsi qu’une force offensive efficace. Yann le Bohec décrit avec précision les multiples rites qui jalonnent la saison de la guerre à Rome et qui sont mis en place afin de s’assurer une protection et la victoire. De même, les Grecs avaient utilisé leurs héros, leurs dieux et leurs déesses comme arme de guerre. François de Polignac explique comment par des combinaisons de dieux, les Grecs se protégeaient en utilisant les capacités personnelles de chaque entité divine et de sortir vainqueur des batailles. D’ailleurs, quand Alexandre le Grand, après avoir sous l’égide des dieux vaincus et conquis les terres des Achéménides, ce dernier se fit lui-même dieu parmi les dieux. Ses successeurs prennent l’habitude de l’honorer comme n’importe quels dieux, eux aussi pour être victorieux.

Cette utilisation de la religion par le politique afin de faire la guerre est une constante de l’histoire. Le djihad durant l’époque des croisades est l’exemple choisi par Anne Marie Edde pour souligner ce phénomène. En effet, sous couvert de « guerre sainte », les chefs de guerres musulmans ont utilisé le djihad afin de prendre le pouvoir par la force des armes. Florian Michel présente lui le cas des États-Unis qui tout au long de leur histoire sont partis en « croisade » contre « les ennemis de l’Amérique ».  En effet, en présentant leurs ennemis comme l’axe du mal l’administration américaine utilise sa religion « républicaine-chrétienne » comme fer de lance. La guerre est ainsi justifiée par son caractère quasi eschatologique, faire reculer les idéologies, les philosophies qui sont contraires à l’esprit WASP. Dans une moindre mesure, il y a dans le conflit israélo-palestinien, présenté par Henry Laurens, une idée qui sous couvert de religion, s’arroge le droit de récupérer des terres qui sont présentées comme sacrées dans la Bible. Le problème étant que ces lieux sont aussi des lieux saints pour les musulmans. De même, pour les Palestiniens la guerre contre Israël est parfois présentée comme un djihad afin de récupérer ces mêmes lieux saints alors qu’il n’est en réalité question de territoires.

            Ce colloque sur le phénomène de guerre dans un cadre religieux montre comment la religion utilise la guerre à ses propres fins ou comment la politique utilise la religion pour faire la guerre. La croyance eschatologique amène souvent des religions qui se disent pacifiques à symboliser la guerre d’abord dans leurs écrits, puis finalement dans la réalité. Ces phénomènes amènent les religions à se militariser, parfois en se servant de soldats laïcs, parfois en créant ses propres ordres militaires. A contrario, le pouvoir politique a souvent usé de la religion  pour donner des raisons à leurs guerres. L’ingérence du politique dans le religieux ou du religieux dans le politique est souvent à l’origine d’épisode guerrier dans l’histoire des hommes. Philippe Levillain tend à le prouver dans son intervention qui contrairement à toutes les autres, montre que la religion quand elle est débarrassée de tout pouvoir politique temporel œuvre pour la paix. Son exemple est le rôle du Vatican depuis la perte des Etats-Pontificaux en 1870. Le Saint-Siège est dès lors une religion de pacification, son institution représentée par le pape œuvre pour la paix entre les nations.

 

 

 


[1] Citation de Jean Beachler

[2] Ce qui est appelé préhistorique ici fait référence à l’histoire avant l’arrivée des conquistadors.

[3] Ici, il est question des grandes révoltes juive avant la seconde destruction du Temple.

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