Max Weber: "L'Esprit du capitalisme et l'étique protestante"

 

            Le monde d’aujourd’hui est économiquement capitaliste, c’est-à-dire qu’après la chute du bloc de l’Est et la libéralisation économique de la Chine, l’idéologie capitaliste sort grande gagnante. Le capitalisme en tant que tel n’est pas invention d’Adam Smith. En effet, ce phénomène économique réside en l’accumulation de capitaux au sein d’une entité économique, tel que l’entreprise, il a toujours existé depuis que l’homme a mis en place des échanges commerciaux. Par contre les théorisations du capitalisme sont bien des inventions de l’époque moderne et contemporaine. Pour Max Weber, sociologue de la première moitié du XXe siècle, « l’esprit capitaliste moderne » est en partie dût à l’éthique protestante.

L’ouvrage de Weber est divisé en deux grands chapitres, l’un décrivant sa problématique, la seconde qui présente « l’éthique de la besogne dans le protestantisme ascétique ». En effet, la thèse de Weber repose sur l’idée qu’au travers d’une notion, la prédestination, certains mouvements protestants ont mis en place un ascétisme professionnel afin que le travail en tant que vocation (beruf) voulue par Dieu soit une forme de sanctification permettant d’être touché par la grâce divine.

            Pour étayer sa thèse, il présente dans les premières pages un texte de Benjamin Franklin qui, dénuer de considérations religieuses, présente des préceptes moraux économiques capitalistes qui sont un éthos. Pour Weber, cet éthos est celui qui fut développé par l’éthique protestante, il propose des vertus telles que l’honnêteté et la frugalité dans la gestion de l’argent. Ainsi, pour l’auteur, l’Europe durant l’époque moderne est passée d’un économique capitaliste dit traditionaliste à un capitalisme qui définit l’augmentation des richesses comme une fin en soi. Cet « esprit capitaliste » prend sa source, selon Weber, dans la notion de beruf  développé par Luther, elle élève le travail au rang de sanctification, c’est-à-dire que le travail en tant que vocation (beruf) est une tache imposée par Dieu, qui fait du devoir accompli la plus haute activité morale. Pour Luther, pour être touché par la grâce, l’ascétisme monastique est une activité dépourvue de morale, seul le travail est amour du prochain[1]. Toutefois, Luther reste dans la tradition paulienne : « un individu doit rester délibérément dans l’état et la profession où Dieu l’a placé ». Ainsi, sa notion de beruf reste traditionnelle, le chrétien doit abandonner toutes taches ascétiques de type monacal, mais reste subordonnée à sa condition. C’est avec le calvinisme et les sectes puritaines que Weber va montrer le lien entre éthique protestante et esprit du capitalisme.

L’ascétisme rejeté par Luther[2] est une notion essentielle dans le calvinisme, non pas cloitré, mais séculier. Cet ascétisme trouve sa source dans la notion de prédestination chère à Calvin. « Dieu n’existe pas pour l’homme, c’est l’homme qui existe pour Dieu », une partie de l’humanité est prédestinée à la grâce de Dieu tandis que le reste sera damné. Cette absence de salut coupe définitivement avec le catholicisme. Mais comment savoir qui est élu. Calvin répond qu’il faut savoir que c’est Dieu qui choisit et qu’aucun comportement ne peut jouer sur l’obtention de la grâce. Mais les pasteurs ne pouvaient se satisfaire de cette définition dure de Calvin. Ainsi, ce mit en place deux caractéristiques à la prédestination, d’une part que se considérer comme élu était un devoir, d’autre part, il ne fallait pas douter de son élection. En effet, tout doute caractérisait une insuffisance de la foi, et donc une impossibilité d’être touché par la foi. C’est ici que naquit l’ascèse dans le calvinisme, et il se fit au travers du travail comme vocation (beruf) à la gloire de Dieu. Le calvinisme a créé sa propre forme de salut par l’action ascétique, c’est une autre forme de sanctification par les œuvres, mais totalement différente que celui des catholiques. Le calviniste doit mener une vie entière de bonne œuvre, c’est-à-dire être méthodique. La rationalisation de la vie afin d’accroitre la gloire de Dieu donne au protestantisme son caractère ascétique.

            À travers la description d’autres mouvements réformés, Weber sonde les différentes façons dont elles vivent leur ascétisme rationnel et méthodique dans le cadre professionnel. C’est avec le puritanisme anglais que l’auteur trouve la meilleure définition de la notion de beruf dans les actes. Le christianisme au travers du Nouveau Testament fait de la richesse un grave danger et que sa recherche est moralement douteuse. Et, en effet, pour le protestantisme seule la vocation (beruf) constitue un moyen de travailler pour la gloire de Dieu, toute activité vaine qui peut mener à l’oisiveté et aux vices est moralement répréhensible[3]. Paradoxalement, faire du travail une fin en soi, tout en se gardant de l’opulence, donc vivre chichement, mène inexorablement à l’accumulation de richesses. Pour John Wesley[4], il faut épargner, donner le plus possible et ne pas s’enorgueillir. Mais au final, remarque Weber, les racines religieuses tendent à s’effacer cédant la place à un utilitarisme séculaire. L’éthos spécifique qu’a produit le protestantisme ascétique, c’est finalement la « bonne conscience » du gain de l’argent, qui est un éthos spécialement bourgeois. Cet ascétisme a produit dans le monde ouvrier des hommes consciencieux. De plus, cette pensée avait créé l’assurance que les inégalités de richesse provenaient de la divine Providence, faisant de la théorie de la « productivité des bas salaires » une spécificité. Weber montre en conclusion que cet esprit ascétique c’est étendu au reste de la population dominant un style de vie. Puis, une fois le capitalisme vainqueur, il n’a plus besoin de son soutient religieux, la poursuite de la richesse est purement utilitariste.

            En combinant éthique religieuse et capitalisme, Weber propose une théorie originale. En effet, il est possible de remarquer en pays catholique que ce sont souvent les protestants et les juifs qui ont contribué au dynamisme industriel du XVIII et XIXes siècles. Toutefois, pour Fernand Braudel l’éthos capitaliste était déjà présent dans l’Italie de la Renaissance et qu’il n’est en aucun cas une particularité protestante. Pour Weber, cette éthique capitaliste, qu’il appelle un « capitalisme aventurier », est différente de celle des protestants ascétiques qui serait à l’origine du capitalisme moderne. Il compare ces deux capitalismes en expliquant que le capitalisme aventurier, colonialiste et spéculatif serait l’éthos capitaliste juif alors que le capitalisme rationnel et individualiste serait l’éthos puritain. Pourtant, il est vrai qu’aujourd’hui le néo-libéralisme a relancé un capitalisme sauvage qui est très loin des considérations ascétiques protestantes. Néanmoins, Max Weber montre surtout que l’éthique protestante a fait du travail une action libératrice pour l’homme, en vantant la vocation (beruf) comme une fin en soi, comme une manière de préparer le règne de Dieu.   

 

 


[1] Luther pense que la division du travail permet l’amour du prochain, car chaque individu travail pour l’autre. Cette idée n’a rien de novateur, car déjà très présent dans la scolastique.

[2] Luther y voyait un risque de retour de la sanctification par les œuvres.

[3] À noter qu’il est possible de retrouver le même genre de considération dans la scolastique du XIIe et XIIIe siècle, en particulier dans les traités moralistes.

[4] John Weasley et son frère Charles sont les fondateurs de l’Église méthodique qui s’est détaché de l’Église Anglican.

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