La Hongrie et le Haut-Karabagh, aporie de la vision du monde selon Viktor Orbán

La position adoptée par Budapest sur le conflit se déroulant dans le Caucase à l’automne 2020 entre forces azéris et arméniennes atteste à plus d’un titre de ses contradictions et autres paradoxes régulièrement soutenus.

Si cette puissance moyenne de l’Europe centrale ne bénéficie que d’un poids diplomatique limité, l’envergure prise par son très nationaliste Premier ministre fait de la Hongrie un acteur présent sur la scène internationale. L’âpreté de l’euroscepticisme du parti FIDESZ défraie régulièrement la chronique dans les médias européens et c’est entre autres par ce prisme que s’explique la position de la Hongrie sur le conflit dans le Haut-Karabagh.

À l’aube du sanglant conflit entre Azéris et Arméniens, les relations entre Erevan et Budapest sont au plus bas depuis 2012 dans le sillage de l’affaire « Ramil Safarov ». Cet officier azéri décapite froidement un officier arménien pendant son sommeil à l’occasion d’un stage organisé par l’OTAN à Budapest en 2004, avec pour seul mobile la nationalité de sa victime. Condamné à la réclusion à perpétuité par la justice hongroise en 2006, Viktor Orbán – après être revenu au pouvoir en 2010 – accepte l’extradition de Safarov vers l’Azerbaïdjan en 2012. Dès sa descente d’avion, l’officier est accueilli en héros national par le président azéri Ilham Aliyev, avant d’être gracié et promu au rang de major. En réponse, l’Arménie suspend ses relations diplomatiques avec la Hongrie le 13 août 2012 et jusqu’à ce jour, cet incident entache considérablement les relations entre les deux parties.

A contrario, le rapprochement entre Bakou et Budapest est manifeste. Outre les intérêts économiques, principalement en raison des hydrocarbures dont dispose l’Azerbaïdjan, ce rapprochement est le fruit du contexte de remise au goût du jour de la théorie d’une origine hunnique des Hongrois. Débat de linguistes et d’historiens depuis le XIXe siècle, cette recherche des origines galvanise nombre de Hongrois, dont la langue non indo-européenne alimente largement la perpétuelle quête d’identité. Cette ascendance hunnique relierait alors les Magyars ethniquement et linguistiquement aux peuples turcs, tout en omettant les influences culturelles et ethniques étrangères.

Ce retour au premier plan du touranisme se réalise avec le parrainage bienveillant du gouvernement hongrois qui finance abondamment expositions et autres festivals revisitant les chapitres les plus reculés de l’histoire des Hongrois[1]. De plus, dans le contexte d’une lutte acharnée face aux idéaux progressistes, le gouvernement hongrois s’est lancé depuis 2010 dans une mission d’affaiblissement des instituts de recherche en sciences sociales et en premier lieu de l’Académie hongroise des sciences (Magyar Tudományos Akadémia), dont les membres rejettent par ailleurs ces théories. L’Institut de recherche sur les Hongrois (Magyarságkutató Intézet), largement renforcé ces dernières années, lance par exemple en 2019 une exposition intitulée Les héritiers d’Attila – des Huns à la dynastie des Árpáds (Attila örökösei A hunoktól az Árpád-házig), d’après le nom d’Árpád qui mena les tribus hongroises dans le bassin des Carpates à la fin du IXe siècle et dont les descendants forment la première dynastie du royaume de Hongrie jusqu’en 1301[2].

Le soutien gouvernemental à l’histoire alternative permet notamment de cultiver l’opposition à « Bruxelles » et au libéralisme sociétal de l’Ouest, érigés en véritable ennemis de la « Hongrie illibérale », tandis que le parallèle entre l’Union européenne et Union soviétique est savamment entretenu par les membres du FIDESZ. En outre, les tendances politiques des pays turcophones représentent de véritables modèles aux yeux du Premier ministre hongrois, dans lesquels, le chef d’État concentre le pouvoir et bafoue largement l’indépendance de la justice et des médias. Ce regain d’intérêt se concrétise par l’intégration en 2018 de la Hongrie au Conseil turcique crée en 2009, où elle y siège en tant qu’unique membre observateur, alors que dans le même temps le Conseil ouvre un bureau à Budapest en 2019.

Ce resserrement des liens se fait également par le programme de bourse universitaire Stipendium Hungaricum. Chaque année environ mille étudiants azéris (sur les 9 000 étudiants que compte le programme) étudient sur les bancs d’une université hongroise, alors qu’une part non négligeable d’entre eux choisit par la suite de s’installer en Hongrie. Tout cela fait par ailleurs les choux gras du parti d’ultra-droite Notre patrie (Mi hazánk), habitué des coups médiatiques et qui dénonce avec véhémence cette « invasion »[3].

Le paradoxe de cette attitude vis-à-vis de pays de culture musulmane, dont certains dirigeants comme Recep Tayyip Erdoğan adoptent une rhétorique religieuse intégriste, est à souligner. En effet, le gouvernement hongrois se dresse en champion de la chrétienté face aux attaques des migrants musulmans et à la « dégénérescence » athée de l’Ouest. Cette mission de protection de l’Occident dispose d’une caisse de résonance tangible dans l’inconscient hongrois, en raison de la lutte pluriséculaire du royaume de Hongrie médiéval contre l’Empire ottoman. Dans le même temps, les migrants accaparent l’attention des médias hongrois, qui sont tombés dans leur extrême majorité dans les mains de proches du Premier ministre et adoptent une ligne éditoriale progouvernementale prononcée.

La contradiction est d’autant plus forte que le gouvernement hongrois se pose en défenseur des chrétiens orientaux, notamment dans le cadre du programme Hungary helps, lancé en 2017. Son directeur n’est autre que le Secrétaire d'État pour l'assistance aux chrétiens persécutés et la mise en œuvre du programme Hungary Helps (Az Üldözött Keresztények Megsegítéséért és a Hungary Helps Program Megvalósításáért Felelős Államtitkár).

Enfin, la proximité affichée avec le Président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine, dont la visite officielle à Budapest en 2019 était le dixième sommet en neuf ans entre les deux chefs d’État, est également à prendre en considération[4]. Ce rapprochement est d’autant plus surprenant que le gouvernement hongrois montre un profond rejet de l’héritage communiste, alors que la Russie de Vladimir Poutine témoigne d’une réelle nostalgie à l’égard de son passé de super puissance.

Si les médias hongrois n’accorde qu’un intérêt limité au conflit frappant les deux pays caucasiens, Péter Szijjártó, l’étoile montante du FIDESZ et ministre des Relations économiques extérieures et des Affaires étrangères (külgazdasági és külügyminisztere) depuis 2014, déclare dans une interview au journal Index – récemment racheté par un oligarque hongrois – que la Hongrie soutient l’Azerbaïdjan en vertu du droit international[5]. Si les solides relations établies avec la Turquie et l’Azerbaïdjan poussent la Hongrie à soutenir ses alliés dans l’épineuse question du Haut-Karabagh, l’attitude pour le moins ambiguë de la Russie vis-à-vis de l’Arménie libère la Hongrie d’une prise entre deux feux contraires. Bien que traditionnel protectrice de l’Arménie, l’absence de soutien russe peut s’expliquer par les velléités de rapprochement avec l’Europe exprimées par le Premier ministre arménien Nikol Pachinian. Dans la perspective d’un renforcement de ses positions dans le pays, la Russie se pose en arbitre du conflit entre les deux belligérants et sort gagnante de la sanglante opposition entre Azéris et Arméniens.

Le Caucase demeure une sphère d’influence russe, où les prétentions turques entrent de plus en plus en collision avec la puissance historique de la région. Pourtant, la Hongrie soigne ses relations avec les deux puissances dans sa diplomatie de l’illibéralisme et ce malgré les nombreux paradoxes que ces deux alliances comportent. L’alignement sur les positions de Moscou et Ankara témoigne du difficile jeu d’équilibre réalisé par Budapest entre des puissances partageant un goût pour l’autoritarisme, ainsi qu’un profond sentiment d’animosité à l’encontre de l’Occident.

 

Jérémy Floutier, doctorant en cotutelle de thèse aux universités de Szeged et de Paris I Panthéon-Sorbonne. Prépare actuellement une thèse sur l’image de la Transylvanie en Hongrie et en Roumanie par le prisme de l’éducation entre 1945 et 1990.

 

[1] Voir l’exemple du festival du Kurultáj, où se retrouvent différents représentants des peuples cavaliers nomades. http://kurultaj.hu/ 

[2] Pour une histoire générale de la Hongrie médiévale voir : Kristó Gyula. Histoire de la Hongrie médiévale. Tome I : le temps des Árpáds, PUR, Rennes, 2000. 230 p.

[3] Voir à ce sujet le reportage de László Toroczkai, président du parti Notre patrie sur « l’islamisation » de Budapest: https://www.youtube.com/watch?v=5-hPs9O9DcI

[4] https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/hongrie-orban-accueille-poutine-et-simagine-dans-la-cour-des-grands

[5] https://index.hu/kulfold/2020/10/01/azeri/

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