Orwell et la "laïcité antimusulmane"

Nous vivons un processus orwellien. Pas seulement du fait de la surveillance généralisée que nous subissons, mais aussi par la transformation du sens des mots afin d'empêcher toute pensée progressiste. Au menu pour ce premier billet de blog, l'appropriation du principe de la laïcité par l'extrême-droite (son ennemi historique !) afin d'en faire une arme contre les musulmans.

Lorsque l'on invoque Orwell pour décrire notre société, il s'agit le plus souvent de dénoncer les systèmes de surveillance généralisée, mis en place par les gouvernements ou les GAFA. Ce qui m'a pourtant le plus marqué à la lecture de 1984 n'est pas « Big Brother » mais la novlangue. En modifiant le sens des mots, en en supprimant d'autres, c'est la faculté de raisonner que le gouvernement cherche à réguler, avec pour résultat l'impossibilité même de formuler une critique du système d'oppression à l’œuvre. C'est bien ce processus de redéfinition du langage qui est au cœur de la bataille culturelle menée par l'extrême-droite (et plus largement la droite nationaliste). Elle s'empare sans vergogne de notions progressistes, en les vidant de leur substance pour y substituer une acception réactionnaire. C'est le cas par exemple de la laïcité. Ce principe juridique est défini par la loi de séparation des Églises et de l'État, vise à garantir la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, ainsi que l'égalité des citoyens. Pour cela, l'État ne reconnaît, ni ne subventionne aucun culte.

L'extrême-droite, adversaire historique de la laïcité, s'est appropriée ce principe dans le but d'en faire une arme contre son obsession : les musulmans. L'éviction de toute présence musulmane dans l'espace public devient son but, mettant par là-même en cause le libre exercice des cultes garanti par la loi de 1905, mais aussi par les différentes conventions des droits fondamentaux auxquelles la France est partie. Cette contradiction vaut bien : « la guerre c'est la paix » de 1984. Cette stratégie peut fonctionner grâce à une confusion sur la neutralité de l'État vis-à-vis des religions. Cette neutralité ne s'appliquer qu'à ce dernier, et donc à ses agents, mais en aucun cas ne s'applique à l'espace public. Disposant de relais au sein des droites conservatrice et libéral, mais aussi dans certains partis de « gauche », cette nouvelle acception de la laïcité est désormais largement répandue.

Dans le même temps, ces partisans de cette pseudo laïcité antimusulmane ne trouvent rien à redire lorsque de réelles entorses sont faites à la laïcité. Le concordat d'Alsace-Moselle est un non-sujet politique sauf lorsque des financements sont attribués à l'Islam... Le financement sur fonds publics d'écoles catholiques intégristes hors-contrat par Laurent Wauquiez, président du Conseil régional d'Auvergne-Rhône-Alpes n'émeut personne. Lorsque le président de la République laïque accepte le titre de chanoine de Latran (la cathédrale de Rome, où officie le pape) ou déclare qu'il faut « restaurer » le lien entre l'Église catholique et l'État, personne ne s'indigne. Pourtant, nous sommes abreuvés de polémiques constantes sur l'habillement de certaines femmes musulmanes, sur la viande halal, sur la manière de se curer le nez des musulmans... Certains théorisent même une incompatibilité de l'Islam avec la République. C'est pourtant le rôle de la laïcité que de permettre l'exercice des tous les cultes au sein de notre pays. Et si une religion pose particulièrement problème, il s'agit bien de la religion catholique, extrêmement structurée, disposant de relais puissants, au point qu'un des principaux partis du pays, Les Républicains s'est fait phagocyter par un groupuscule traditionaliste. Pourtant, lors des élections, ce sont des listes politiques sans aucun contenu religieux, au poids négligeable dans la société, mais qui avaient le malheur d'avoir dépassé le quota de personnes de confession musulmane , qui ont été dénoncées par le gouvernement.

Cet exercice de triangulation aboutit parfois (souvent) à l'absurde. Par exemple Marine Le Pen proposait lors d'un débat aux élections présidentielles dernières d’inscrire les crèches (religieuses) dans.... la Constitution. Moins ridicule mais davantage emblématique, certains, tout en se prétendant défenseurs de la laïcité, annoncent sans sourciller leur volonté de mettre en place un concordat avec l'Islam, autrement dit la reconnaissance de la religion ainsi que son contrôle par l'État, soit l'exact inverse de la laïcité. Nous rappellerons, que même sans un concordat, l'État ne cesse de se mêler des affaires religieuses islamique (p. ex. avec la création du Conseil français du culte musulman). Cette volonté de contrôle date de la période coloniale. Alors que les départements algériens faisaient partie intégrante de la République, la loi de 1905 ne s'y est pas appliquée pour les populations colonisées. Ainsi les musulmans restaient sous statut civil de droit islamique. Oui, vous avez bien entendu, la France est spécialiste de l'application de la « Chariah » ! En plus du contrôle des populations, ce statut servait d'alibi pour dénier tout droit citoyen aux « français musulmans d'Algérie ». La situation devient ubuesque lorsque l'on sait que les oulémas demandaient l'abrogation de ce statut et l'application de la de 1905 pour les musulmans d'Algérie...

S'l y a un siècle, c'est en excluant les populations musulmanes du champ d'application de la laïcité qu'on cherchait à les inférioriser, c'est maintenant une laïcité dévoyée qui est utilisée pour traquer toute trace de « musulmanitude », tout en cherchant à conforter une religion catholique (avec la confusion perpétuelle entre cultuel et culturel) en déclin. C'est ainsi que nous sommes abreuvés de débats stériles, absurdes et pourtant permanents sur le burkini, la viande halal, les constructions de mosquées, etc. La présence musulmane doit rester invisible. Pourtant, certains stigmates sont difficiles à effacer... Légiférera-t-on désomais pour que les personnes racisées fassent un white-face avant de sortir de chez elles ? Pour l'extrême-droite et plus largement la droite nationaliste (dont Les Républicains), la solution est plus radicale. La déportation ou l'extermination. C'est bien là que conduisent les idéologies telles que le « grand remplacement » ou le « on est chez nous ». C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre les tribunes de militaire annonçant un coup d'État et l'intervention de l'armée pour « la sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national ». Contre qui doivent-ils être protégés ? La réponse est donnée au début de cette tribune : « les hordes des banlieux » ainsi que les « partisans haineux et fanatiques » qui parlent de « racialisme, d’indigénisme et de théories décoloniales ». Autrement dit, celles et ceux qui, dans le premier cas subissent le racisme (le terme « horde » en est un exemple), et dans le second le critique, de même que la persistance des structures coloniales. Pour ces militaires, et ceux qui les soutiennent, la guerre d'Algérie n'est pas terminée. Et les descendants des colonisés sont, comme leurs ancêtres, considérés comme des animaux à abattre. Les ratonnades par la police lors d'une veillée funéraire à Saint-Denis ou les appels à la ratonnade par le président du Yachting Club de Marseille (ville où, dans les années 70, il y a eu, dans l'indifférence - ou la complaisance ? - générale 16 assassinats de maghrébins) sont les prémices de cette fameuse guerre civile que la droite nationaliste cherche à installer. Sur ce point (comme sur bien d'autres), elle est en phase avec les terroristes djihadistes.

Le plus effrayant dans cette affaire est l'indifférence voire même la complicité des médias de masse, qui diffusent sans aucun recul critique, toutes ces absurdités, mais aussi des politiciens de la droite libérale (Macron en tête) ou de « gauche ». Par opportunisme ou par convictions, ce sont bien  les « valeurs républicaines » (comprendre, les droits fondamentaux) les seules « valeurs civilisationnelles » qui vaillent pour la France, auxquelles ces personnes tournent le dos. 

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