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Billet de blog 18 août 2023

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En Argentine, l'autre face de l'extrême-droite: l'ultra-libéralisme

Quelques réflexions sur les élections en Argentine après l'arrivé en tête des primaires, avec plus de 30%, de Milei. La droite la plus extrême prend les atours du libéralisme le plus extrême. En quoi ce libéralisme est compatible avec les autres droites extrêmes?

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Les raisons du « vote bronca » en faveur de Milei (et d’une forte abstention, dans un pays où le vote est obligatoire) sont nombreuses. On peut citer, pêle-mêle : une inflation hallucinante depuis des années, un backclash culturel face au féminisme (le mouvement politique et culturel, sans nul doute, le plus important de la dernière décennie), des gouvernements qui se succèdent avec leurs lots de scandales divers et corruptions plus ou moins impunis, des médias qui ont gonflé à l’hélium ce « bon client » des plateaux tv.
On pourrait prolonger la liste. Parmi elle, quelques idées éparses que ce vote m’inspirent. 

Les pauvres, un bon réservoir d’organes humains

Le candidat du Trumpo-bolsonarisme en Argentine se présente moins comme un raciste ou un ultra-conservateur que comme un ultra du marché. C’est le candidat du « tout doit disparaître », tant et si bien qu’il est parvenu à resignifier totalement le slogan de la grande révolte de 2001, « que se vayan todos » (« qu’ils s’en aillent tous »), qui était un rejet des hommes politiques et des institutions financières, au premier rang desquels le FMI (en somme, l’une des premières révoltes contre le néolibéralisme). 

Dans la bouche de Milei, ce « que se vayan todos » est, tout au contraire, la loi du marché, qu’ils s’en aillent tous afin que ne règne que le marché. Non plus seulement devant les autres considérations (auquel cas, il ne se distinguerait guère de nombre de dirigeants actuels à travers le monde), mais comme unique loi d’airain. Vous avez besoin d’argent pour financer vos études? Vendez donc un rein. Là où, en France, un Zemmour choquera médiatiquement (créera le buzz par « dérapages » contrôlés successifs) par une apologie de Pétain ou Bugeaud, Milei le fera par la glorification d’une monstruosité du marché-roi. Ainsi, il estime que « ma première propriété est mon corps, pourquoi je n’en disposerais pas? ». Il ne s’agit pas là d’une défense du droit à l’avortement mais de la vente « libre » de ses organes.

Milei, à l’instar de Trump aux USA, Bolsonaro au Brésil ou Zemmour en France, sidère par ses outrances. Et les mêmes doutes assaillent: faut-il prendre au sérieux un tel pitre? Faut -il répondre avec des arguments raisonnés à l’absurde? Joue t-on son jeu en s’indignant? Etc. Les mêmes questions qui semblent prendre les gauches (et une partie des droites) comme des lapins pris dans les phares d’un camion bélier.

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« Je vais me couper les couilles » (expression signifiant « je n’en peux plus ») « non, ne fais pas ça, si Milei gagne tu pourras les vendre ». © Daniel Paz - Rudy

Une fracture dans la droite

Le surgissement du Milei ne peut pas se comprendre sans une division des eaux à l’intérieur de la droite. Celle-ci est bien illustrée par le journal conservateur La Nación.  

Jusqu’à récemment, le journal avait une position assez aristocratique, en surplomb comme le suggérait un essai dédié à cette vénérable institution journalistique (fondée en 1870) du sociologue Ricardo Sidicaro (La Politica mirada desde arriba, étude de référence bien que datée -1993-). La Nación a toujours été traversé par des débats entre les divers droites, à la manière du Corriere de la Serra analysé par Gramsci en son temps (c’est-à-dire représentant les intérêts d’une fraction de la bourgeoisie mais ouvert à d’autres secteurs afin de trouver une synthèse programmatique pour l’ensemble des possédants). Or, ces dernières années, le journal a ouvert ses pages à des chroniqueurs en rupture avec le conservatisme bon teint qui caractérisait la tonalité (pas forcément le fond, qui pouvait déjà être extrêmement violent) des débats de La Nación. Depuis le milieu des années 2010, disons avec la présidence de Mauricio Macri, des pamphlétaires réactionnaires occupent toujours plus de terrain.

Cette évolution de la ligne éditoriale du journal est particulièrement visible sur sa chaîne internet (LN+) où se côtoient de sérieux analystes (de droite) dans sa ligne traditionnelle, tel que Carlos Pagni, et des polémistes, tels que Alfredo Leuco, Eduardo Feinmann ou encore Luis Majul. Ces derniers sont autant de personnages dont l’éthique journalistique est indexé sur l’audimat obtenu par des postures (presque systématiquement réactionnaires) dans des programmes qui oscillent entre divertissement et « débat d’actualité ». Bref, de bons acteurs de l’ère du clash (pour reprendre le titre de Christian Salmon). 
Ce changement dans la ligne éditoriale de La Nación s’est opéré progressivement à la fois sous les influences externes (les élections de Donald Trump aux USA, de Bolsonaro au Brésil voisin) et internes à l’Argentine, où au moins deux lignes ont commencé à se dessiner à l’intérieur de la droite alors au gouvernement (Macri). En somme, afin de ne pas s’aliéner une part toujours croissante de son public, La Nación a accueilli une droite aboyeuse qui ne lui ressemblait pas. 

Une usure du discours de la mémoire et des droits humains 
Il y a aussi un rejet des politiques structurées sur des discours fondés sur les droits humains (en Argentine, les crimes de la dernière dictature pèsent encore sur des consciences et des politiques publiques). Le kirchnérisme a fait des enjeux de mémoire de la dernière dictature son cheval de bataille (s’appropriant ainsi des luttes très diverses portées par les gauches et les organismes de défense des droits humains). Or, s’il a réalisé de véritables avancées dans le domaines (dérogation des lois assurant l’impunité des assassins, procès, musés, etc.), il a aussi été l’occasion de nombreuses dérives (des salaires indécents à des fonctionnaires ou des événements de mémoire très bien financés au détriment d’autres secteurs en souffrance) et quelques images scandaleuses (des fêtes au champagne dans des lieux dédiés à cette mémoire). Cette image a été monté en épingle par nombre de médias et, dès 2015, Macri pouvait associer la mémoire à « un curro » (une sorte d’arnaque ou boulot inutile et bien rémunéré). 

Pour la partie de la droite qui n’osait plus nier les crimes de la dictature ou contester leur importance, dénoncer une « industrie mémorielle » était habile. Nous ne contestons pas les crimes mais pourquoi devraient-ils être l’objet de tant d’investissements (sous-entendu de fonctionnaires inutiles) ? Ce discours sur le « curro des droits humains » s’est installé dans les médias anti-kirchnéristes (largement dominé par le seul groupe Clarín qui pouvait représenter environ 70% des médias argentins). Milei n’avait plus que reprendre la rengaine. 

Le néolibéralisme est un obscurantisme

Le projet du candidat Milei pour la recherche scientifique est très simple: fermer le CONICET (l’équivalent du CNRS) et supprimer le ministère dédié. Dans le discours de Milei, la science devrait être une activité relevant uniquement du privé. Les entreprises seraient plus à même de diriger les recherches que des programmes décidés par des organisations étatiques. 
Il serait facile de démontrer qu’une telle croyance ne repose sur aucune expérience empirique, la presque totalité de découvertes scientifiques de ce dernier siècle sont le fruit de recherches diligentées par des programmes scientifiques étatiques.

Mais plutôt que souligner la précarité, voire l’imbécilité, du postulat de Milei, il convient plutôt de remarquer que sa croyance est en parfaite cohérence avec le néolibéralisme. Non pas dans le sens où la compétition permettrait aux meilleurs de survivre mais, plus fondamentalement, dans le sens où en plaçant l’individu au cœur du projet néolibéral, le néolibéralisme est profondément un projet contre la science. Les sciences reposent sur une haute coopération, la démarche scientifique est une démarche sociale, elle a besoin de la société. En privatisant tout, on obstrue le développement scientifique.

Et, dans un registre plus politique, on fait croire à l’individu qu’il est seul habilité à juger de la validité d’une assertion. Ainsi, la multiplication des croyances les plus farfelues (« conspirationnistes » ou autres) est le résultat logique de la croyance à outrance en cet individu. Tout commence et tout finit dans la seule opinion de l’individu, hors de la trame social dans lequel chacune et chacun sommes insérés. Quand Thatcher décrétait « la société, ça n’existe pas », cela impliquait que la science (construction sociale par excellence) n’existe pas. Dès lors pourquoi avoir des institutions qui lui soient dédiées.
Ainsi, du « There is no such thing as society » thatchérien à la « fake-news » trumpiste, il n’y a qu’un pas, logiquement entrepris par tous les « libéraux » du monde. Milei s'inscrit dans cette cohérence absurde.

L’ultra-libéralisme est l’église où communient les chapelles d’extrême-droite

Les extrêmes-droites se distinguent les unes des autres par le principe d’inégalité que chacune va mettre en avant. L’une va s’enticher d’un roi et d’un « ordre naturel », l’autre de races qu’elle va soigneusement hiérarchiser, et ainsi de suite. En principe, elles ne sont donc pas toutes d’accord avec un argent qui serait le grand ordonnateur de l’inégalité. Néanmoins, la plupart des extrême-droites auront vite considérées que l’inégalité de fortune pouvait parfaitement recouper leurs lubies (l’inégalité souhaitée). Ainsi, par pragmatisme, le libertarisme (ou ultra-libéralisme) abrite de nombreuses chapelles. Vous détestez les « noirs » (terme qui, en Argentine, signifie -ça tombe bien- « pauvre »), il y a de bonnes chances qu’en chassant les pauvres vous chassiez, en même temps et par recoupement, les noirs. Votre racisme est parfaitement compatible avec l’ultra-libéralisme. 

Des quartiers populaires votent Milei

La violence du discours de cette droite correspond à la violence dans laquelle vivent nombre d’habitants, surtout parmi les plus pauvres. Prenons le cas abject de la vente des organes humains. Milei souhaite libéraliser ce marché, c’est-à-dire faire des pauvres une réserve d’organes pour les plus riches. À l’époque de Marx, le pauvre n’avait que sa force de travail à louer au patron. Dans la forme extrême du capitalisme dans laquelle nous vivons, le pauvre, dépossédé y compris de son travail, vend son rein. La proposition de Milei choque toutes les classes moyennes, à commencer par nous (ou moi). Mais choque t-elle tant dans une famille où ce commerce existe déjà? C’est là où le bat blesse : le trafic d’organes existe déjà. Il est caché. Aussi, le cynisme du discours de Milei apparaît à beaucoup comme un simple discours de vérité face aux hypocrisies des autres. 

Surf sur une confusion sémantique

Très tôt, les anarchistes ont dénoncé la confusion sémantique portée par Milei. Là où les Français distingue entre libertaire et libertarien, un seul terme confond les deux en Argentine. Bien entendu, les anarchistes ne sont pas parvenus à être entendu, comment l’auraient-ils pu (sans média massif) ? Ainsi, le moins anarchiste qui soit, puisqu’il prône une dictature du marché (et les strictes hiérarchies qui lui sont attachées), se retrouve auréolé d’un parfum libertaire, sous le simple fait de cette confusion sémantique. 

Ces idées éparses sont loin de constituer une explication satisfaisante à ce qui arrive à l’Argentine (et bien d’autres pays). De plus, il ne s’agit pas seulement d’expliquer mais bien de trouver des parades et des contre-offensives efficaces à l’extrême-droite. En attendant, lire le très bon Pablo Stefanoni (historien et journaliste argentin), La rébellion est-elle passée à droite?, La Découverte (2022).

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