Bien-pensants et "fils de pub" : éloge de la gauche réactionnaire

Parfois, des vérités sont dites. Comme dans les cabinets des analystes, des vérités sont "parlées", accouchées par les événements sur l'agora. Épreuve douloureuse, forcément douloureuse.

Parfois, des vérités sont dites. Comme dans les cabinets des analystes, des vérités sont "parlées", accouchées par les événements sur l'agora. Épreuve douloureuse, forcément douloureuse. En ce moment, par exemple : pourquoi la gauche a-t-elle perdu les élections nationales et pourquoi elle les perdra à nouveau ? Une réponse a bien sûr été donnée, jour après jour, rue de Solférino, dans cette sorte de "French farce" politique ringarde, pagnolade pas drôle. Elle est plus subtilement fournie aussi par le spectacle en 3 D offert par la mobilisation "de gauche" en faveur de l'audiovisuel public. La droite a raison de le dire, de le redire et de faire de cette affirmation son fonds de commerce politique : cette gauche-là est, fondamentalement, viscéralement et définitivement conservatrice. Conservatrice "to the marrow", jusque dans la moëlle de ses (vieux) os. Férocément conservatrice, envers et contre tous jusques et y compris ses militants, électeurs et sympathisants. Son mot d'ordre, coulé dans le bronze : surtout que rien, jamais, ne change ! Gauche bien-pensante, gauche réactionnaire, gauche paralysée, au conservatisme "œcuménique" : bonapartiste, gauchiste, "royal", "aubryen"…

Le gouvernement Sarkozy a décidé de "se faire" l'audiovisuel public, l'asphyxie financière est programmée ? Exact ! Il a ses raisons, évidentes, rappelées dans un article récent du Journal. Que fait alors la gauche réactionnaire ? Elle enfourche virilement ses grands chevaux pour voler au secours de la victime "innocente" du viol sarkozien. Il y a quelque chose de pathétique dans ce mauvais western : la victime n'est pas innocente, le service public a failli et ses défenseurs enthousiastes sont bien placés pour le savoir – ils ont passé des années à dénoncer cette dérive, dérive provoquée largement par l'introduction de la publicité sur les écrans publics. Il est quand même étonnant que la pollution publicitaire soit aujourd'hui défendue bec et ongles par les héritiers mêmes d'une pensée qui a mis un point d'honneur à démonter, dans un climat peu favorable, les mécanismes de la "persuasion clandestine". Fils de pub ?

 

Quelques vérités en vrac :

 

1. la consommation de télévision a entamé une décrue historique, un article du Journal l'a rappelé il y a quelques semaines. Un phénomène comparable à la baisse – inéluctable – de la lecture des journaux. On voit mal ce qui pourrait l'inverser. Comme l'automobile individuelle fonctionnant à l'essence, la télévision de papa, publique ou privée, est condamnée. Chouette ! Ce qui surgit, avec peine, dans le chaos de la vaste poubelle de l'internet, c'est autre chose de radicalement différent. Pour le meilleur et pour le pire.

 

2. À la différence d'un service public de transports en communs, de poste… l'existence d'un service public de l'audiovisuel, financé par l'impôt, n'est pas justifié dans une démocratie : la radio puis la télévision publiques ont toujours été conçues, par tous les gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche, comme des outils à leur service. Pravda, Agence France Presse, même combat. Il est révélateur que la gauche réactionnaire ne puisse s'empêcher de défendre une conception aussi conservatrice, datée et douteuse des médias : son inconscient (je demande pardon aux mannes du bon Dr Lacan) parle très fort. La télévision n'est pas moins libre aux État-Unis. Par contre, elle est plus créative. Rare contre-exemple : la BBC, un service public au service du public (pour reprendre l'expression de M. Gallois lorsqu'il dirigeait le service public français du chemin de fer). Dans ces conditions, pourquoi pas un grand journal "papier" français "de service public" ? (Pas si bête, pour résorber le chômage des journalistes.)

 

3. Personne n'a jamais pu prouver qu'une télévision "aux ordres", ni aucun média d'ailleurs, a jamais "fait" une élection. Sinon, comment la gauche aurait-elle pu prendre le pouvoir en 1981 ? Les journalistes surestiment naïvement leur influence, y compris la mauvaise.

En résumé : là où gît une fantastique opportunité – liquider un média moisi dont les ravages sur les intelligences et les consciences , pour ne pas parler des cœurs, ont été abondamment documentés –, la gauche réactionnaire "défend" l'indéfendable contre les "menaces". Comme d'hab' ! Encore et toujours et à jamais. Comme elle défend les départements, "patrimoine de la Grande Révolution française", les 36 000 communes (et les indemnités de leurs élus), la malheureuse langue française "assiégée" (sic) par la vilaine langue anglaise, le système de financement injuste des intermittents du spectacle (assis sur une "dîme" prélevée sur les revenus du travail des Français les plus pauvres et qui a fait la fortune des producteurs de l'audivisuel), etc.

 

Pendant ce temps-là, Barack Obama constitue son gouvernement.

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