Lettre aux “républicains en marche”.

15 mai 2017. Qu'est ce qui cloche chez vous ?

La France va mal. Dans les crèches, les écoles, les universités, les hôpitaux, les maisons de retraite, les entreprises, les agences Pôle Emploi, les commissariats ou la rue, entre autres, ça va parfois même très mal. Il paraît que la France n’aurait plus les moyens de s’occuper dignement des siens. Soit, mais une question me taraude : avez-vous seulement déjà regardé le budget de l’État ?

Voici quelques ordres de grandeur pour 2016 :

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Le déficit public annuel s’élève donc à environ 70 milliards d’euros, qu’il faut emprunter et ajouter à la dette de l’État (plus de 2000 milliards d’euros). Cette situation n’étant évidemment pas tenable, elle sert de prétexte à un objectif que vous martelez sans cesse : « il faut baisser les dépenses publiques ».

Il y aurait pourtant une autre solution : augmenter les recettes. Comment ? En luttant efficacement contre l’évasion fiscale des multinationales. Vous n’ignorez pas que ce fléau coûterait environ 80 milliards d’euros par an à l’État. Oui, 80 milliards, alors qu’il en manque 70 pour équilibrer nos comptes. Par conséquent, je ne peux pas comprendre comment il pourrait sembler plus “normal” ou “urgent” de supprimer des postes dans des hôpitaux plutôt que de faire payer ses impôts, comme tout le monde (!), à une grande enseigne de fast-food. Une explication serait la bienvenue, et sans langue de bois, car j’entends déjà certains de vos arguments :

« On lutte déjà ! »

Sauf que l’un des principaux architectes de l’évasion fiscale des multinationales en Europe n’est autre que Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne qui vient justement de déclarer que la France dépensait trop. La récente directive européenne sur le secret des affaires ne va d’ailleurs absolument pas dans le sens d’une lutte contre les activités opaques de ces grands groupes. Cerise sur le gâteau, certains lanceurs d’alertes sont poursuivis ou condamnés par la justice, sans parler du manque de reconnaissance. La lutte est déjà engagée ? A d’autres.

« La compétitivité ! »

Non. Chaque mètre carré de surface commerciale acquis par une multinationale évadée fiscale génère moins de recettes fiscales. Cela fait donc davantage reposer le poids de l’impôt sur les autres. Quand les multinationales paient, en moyenne, moins de 10 % d’impôts sur leurs bénéfices, les petites et moyennes entreprises, elles, décaissent les 33 % prévus par la loi. Or, si les multinationales cessait l’évasion fiscale, le taux d’impôt sur les sociétés pourraient mécaniquement baisser pour tout le monde. Quand vous dites “compétitivité”, j’entends “favoritisme”.

« L’emploi ! »

Qui peut vous croire ? Dans une économie de plus en plus capitaliste, le chômage est une condition sine qua non à la maximisation du profit. Il permet de mettre les travailleurs en concurrence, et donc de tirer les conditions de travail et les rémunérations vers le bas. Une fois le chômage devenu trop élevé pour l’opinion publique, la création d’une classe de travailleurs ultra-précaires apparaît alors comme un moindre mal, pour le plus grand bonheur des actionnaires de multinationales. Par contre, sans évasion fiscale, et donc avec une baisse du taux de l’impôt sur les sociétés pour tous, de l’emploi serait massivement créé. Et sans « uberisation ».

Restons donc sérieux.

Il faut réaliser l’ampleur du phénomène : une journée d’évasion fiscale, c’est plus de 200 millions d’euros qui s’évaporent. Par conséquent, après une journée sans évasion fiscale, 200 hôpitaux pourraient toucher un million d’euros. Une autre journée sans évasion fiscale, et c’est 2000 écoles qui pourraient toucher 100 000 euros chacune. Je continue ? La réalité d’aujourd’hui, c’est que quelques grands groupes nous volent, à toutes et à tous, 80 milliards d’euros par an. Plus que le budget de l’Éducation nationale. Plus que le budget de la Santé. Vous qui prétendez vouloir gouverner la France, j’ose espérer que vous n’ignoriez rien de l’énormité de ces chiffres.

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Pendant votre campagne électorale, pas un mot sur ce sujet. Exactement comme dans les grands médias appartenant à de non moins grands industriels. Comme si ça n’existait pas. Le candidat Macron et son équipe étaient d’ailleurs, et de loin, les champions du conflit d’intérêts. Les liens étroits avec de nombreuses multinationales sont établis. Pourtant, vous n’hésitez pas à vous dire « en marche !». Très bien, mais vers quoi ? La défense de ce système néfaste et de ces privilèges injustes ? Ça n’aurait aucun sens, c’est parfaitement indéfendable. J’en arrive à me demander ce qui a bien pu vous détourner à ce point là de la réalité et des notions d’intérêt général. La désinformation, l’égoïsme, ou les deux ?

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Documentation :

Crédits budgétaires prévus pour 2016 : http://www.lefigaro.fr/economie/le-scan-eco/dessous-chiffres/2015/09/30/29006-20150930ARTFIG00344--quoi-servent-les-373-milliards-d-euros-du-budget-de-la-france.php

Le rapport « Rendez l’argent ! » de l’association Attac France (Officiel) : https://france.attac.org/actus-et-medias/salle-de-presse/article/nous-avons-trouve-200-milliards-necessaires-a-la-transition-sociale-et

Juncker au centre d'un scandale fiscal impliquant 340 multinationales, sur Politis.fr : https://www.politis.fr/articles/2014/11/juncker-au-centre-dun-scandale-fiscal-impliquant-340-multinationales-28907/

L’évasion fiscale expliquée par Eva Joly : https://www.facebook.com/LuxleaksRaphael/videos/1392987007415420/

Le dossier évasion fiscale de L'huile dans les rouages : https://www.facebook.com/lhuiledanslesrouages/posts/1861310627454375

La liste des conflits d’intérêts des candidats sur Mr Mondialisation : https://mrmondialisation.org/la-liste-des-conflits-dinterets-des-candidats/

Une question de Raphaël HALET lanceur d'alerte Luxleaks à Emmanuel Macron : https://www.facebook.com/LuxleaksRaphael/videos/1379262908787830/

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