La police, une affaire d'État. L’inquiétant recul sur la police municipale à Paris

Anne Hidalgo abdique et crée une police municipale de Paris. Pourquoi ne faut-il pas renoncer sur ce sujet ?

Un contexte dangereux

Nous vivons une période dangereuse où le pire, l’avènement au pouvoir par les élections d’un gouvernement autoritaire, voire d’extrême-droite, peut advenir. Il faut remonter aux années 1920-1930 pour avoir une telle situation. Déjà au Brésil, les digues démocratiques viennent de rompre et l'extrême-droite est arrivé au pouvoir. Des populistes comme Trump, un Docteur Folamour en puissance, gagnent aux États-Unis ou Modi en Inde. Des pouvoirs autoritaires se répandent partout dans le monde, Russie, Iran, Venezuela, Hongrie, Turquie… Aucun pays démocratique n’est épargné par la montée de l’extrême-droite ou la droite extrême. Si nous relisons les analyses sur l’époque (Adorno, Arendt, Fromm, Horkheimer, Marcuse, Moscovici, Reich…) elles nous éclairent sur les parallèles à faire avec notre époque de plus en plus sombre. Il ne faut également jamais oublier les expériences de Stanley Milgram qui démontrent la soumission « naturelle » des individus à une autorité légitime.

Des démocraties en recul sur leurs valeurs fondamentales

Les régimes démocratiques, en affaiblissant leurs valeurs fondamentales, ont abdiqué et préparé leurs populations au consentement à l’autorité, qu'elle soit légitime ou non, à la réduction des libertés publiques, à la présence massive des forces de police et militaires dans l’espace public. C’est dans ces moments de possible montée de l’autoritarisme que plus que jamais, les responsables politiques que nous sommes se doivent de résister à la dictature de l'émotion. Il est impératif au contraire de prendre des décisions mûrement réfléchies, et porter attention aux signaux d'alerte maintes fois analysés dans des sociétés démocratiques sur le point de céder à l'autoritarisme.

Un revirement sémantique inopportun

C’est à la lumière de cet affaiblissement de nos démocraties qu'il faut s’inquiéter de la création d'une police municipale à Paris.

Alors qu’Anne Hidalgo s'était jusqu’à présent vivement opposée à la création d'une police municipale comme réponse au désengagement de l'État sur les territoires, elle opère un revirement. Certes, ce changement est voulu comme uniquement sémantique, malheureusement il n’est pas anecdotique car l’usage du terme de police est performatif.

L’argumentaire de son premier adjoint Emmanuel Grégoire montre bien que ce revirement est sémantique. Il dit que « C’est une police municipale « parisienne » et non une police municipale de droit commun. (…) Nos agents ne seront pas des policiers municipaux de droit commun. Ils ne deviendront pas des agents de la fonction publique territoriale comme les policiers municipaux de droit commun. (…) Si l’État décide d’armer les polices municipales, nous serions hors de son application. (…) La Police Nationale, via la Préfecture de Police, est la première responsable de la sécurité à Paris. (…) C’est avant tout plus de service public pour les habitants, tourné vers la prévention. » L’opposition et LREM ne sont pas dupes de ce revirement et demandent l’armement de la police municipale et une modification complète du cadre juridique.

En appelant par « police municipale » ce qui s’appelait auparavant « Direction de la Prévention, de la Sécurité et de la Protection (DPSP) », Anne Hidalgo apporte une mauvaise réponse à la demande de sécurité et de clarification des missions faite par les Parisiennes et des Parisiens. Elle va entretenir une confusion sur les compétences de la ville en matière de tranquillité et de salubrité publique et celles de l'État en matière de sécurité et ouvre le processus d'une évolution du cadre juridique vers une police armée comme le préconise le rapport Fauvergue-Thourot.

La police, une compétence régalienne de l’Etat

La police est une activité par essence régalienne. L’État est caractérisé, comme l’a montré Max Weber dans son livre «  Le savant et le politique », par le « monopole de la violence physique légitime. » Il a le droit exclusif de faire usage de la force, de recourir à la contrainte, au nom du maintien de l’ordre public et de la préservation de la paix sociale. Avec la crise de l’Etat-providence, ce monopole de l’Etat s’effrite. Comme le rappelle l’audit commandé par la Ville, les effectifs de la police nationale ont diminué à Paris et en France. Cette baisse entraîne une municipalisation de la fonction de sécurité et/ou une privatisation avec l’usage accrue de sociétés privées de sécurité. La création de police municipale apparaît dans ce cadre comme une volonté de palier le retrait de la police national des territoires, notamment après la suppression de la police de proximité par Nicolas Sarkozy. Ce remplacement induit à la fois un désengagement accru des forces de l'Etat sur les territoires ayant leur propre police, puis systématiquement un armement progressif des polices municipales.

L'armement, qu'il soit initialement refusé ou pas par la municipalité en place, est donc inévitable, car le transfert du monopole de la violence physique légitime, oblige à un armement pour se protéger d’attaques extérieures ou pour exercer ce monopole. Par ailleurs, l’usage du terme « police » est performatif car personne ne regarde quel adjectif est accolé à Police : nationale, municipale, ferroviaire… À contrario, ne pas armer une police, met en danger les policiers.

Le prétexte de la hausse du terrorisme

Au nom d'un danger réduit aux seules menaces terroristes, certains demandent un consensus impossible, une dépolitisation du sujet de la police municipale qui ne serait qu'un sujet pragmatique et technique qu'on ne doit pas sacrifier au clivage gauche/droite. Il faut au contraire repolitiser le sujet au sens noble du terme comme l'a fait Max Weber, car sur ce sujet il s'agit bien d'imposer un clivage, celui historique des républicains humanistes face aux autoritaristes.

Les attentats du Bataclan et contre Charlie Hebdo auraient changé la donne et la création d’une police municipale permettrait de décharger la police nationale pour qu’elle puisse se concentrer sur sa mission première de sécurité. Pourtant, la France a déjà connu des vagues d'attentats terroristes, celle des années 80 (rue des Rosiers, décembre 1986-septembre 1987), celle des années 90 avec le GIA par exemple. Elles n'ont pas impliqué de créer des polices municipales pour suppléer un État que l'on craignait défaillant. Par ailleurs, l’opération Sentinelle est déjà une réponse plus pertinente à cette menace terroriste, les missions militaires nécessitant entre autre un entraînement intensif aux maniements des armes. Les différentes études et rapports établis au sujet de la création des polices municipales montrent en effet bien que la formation au maintien de l'ordre et donc notamment aux maniements des armes proportionnés à l'attaque subie est « embryonnaire ». Notre majorité aurait tort d'accompagner la création d'une police qui deviendra armée ne serait-ce que pour assurer la sécurité des policiers sans que ceux-ci reçoivent l'entrainement adéquat.

Répondre au besoin de sécurité réclame de sortir de l'affect et revenir à une analyse rationnelle.

Préconiser une logique de désescalade et suivre les recommandations de l’audit

Dans le contexte actuel de montée des tensions, les écologistes ne peuvent pas hurler avec les loups. Rien ne justifie de créer une police municipale qui accroitra le risque de confusion entre les missions de sécurité des uns et des autres, alors que l’audit dit que « la répartition actuelle des compétences entre la Préfecture de Police, concentrée sur la délinquance/sécurité publique, et la Ville de Paris, sur la tranquillité publique, est la bonne ligne de partage. »

En tant qu'écologistes, nous assumons de ne pas alimenter la confusion ambiante qui accompagne la dilution et la privatisation de la fonction de police. Les écologistes à Paris et ailleurs n’ont jamais cédé sur ce point. Ce n’est pas être naïfs ou béats que de considérer que la fonction de police doit être réservée à des professionnel-les formé-es pour l'assumer, une fonction encadrée par des instances autonomes et impartiales, gage de leur légitimité à user de cette force physique. C'est de la responsabilité républicaine et pragmatique.

Suivons les recommandations de l'audit sur la sécurité que nous venons de recevoir et qui peuvent parfaitement se faire dans le cadre juridique actuel. Oui, il faut du personnel supplémentaire pour répondre aux aspirations des Parisiennes et des Parisiens de vivre dans une ville plus propre, plus calme, plus apaisée, moins bruyante, où leur sentiment de sécurité sera mieux respecté. Mais la création d'une police municipale est une mauvaise réponse à des aspirations légitimes, car, en cédant au champ lexical des autoritaristes, elle perd la main sur la bataille idéologique, et ouvre grand les portes à une fuite avant sécuritaire qui potentiellement ne peut être que mortifère, surtout en cas de changement de majorité politique.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.