Écologiste et de gauche

Je republie un texte ancien qui a toute son importance dans le contexte politique actuel.

Jérôme Gleizes

Écologiste et de gauche

L'écologie et la gauche entretiennent des relations conflictuelles renvoyant chaque fois à la définition de ces deux identités, être écologiste et/ou de gauche. Face à ce conflit d'identité, certaines et certains préfèrent se contenter de dire que l'écologie est une troisième voie distincte de la gauche et de la droite. D'un point de vue logique, cette approche peut avoir un intérêt, surtout pour des écologistes, celui du refus des logiques binaires par l'introduction d'un tiers exclu. Cette idée a été popularisée par la série de romans de science-fiction « Le cycle du Non-A » de A.E Van Vogt.

Mais d'un point de vue politique, cette négation du conflit gauche/droite est peu défendable, sauf pour des personnes déconnectées de la vie en société. La différence entre la droite et la gauche n'est pas que le fruit d'une opposition idéologique mais le résultat d'une histoire conflictuelle ancienne et mouvante, conforme à la dialectique du maître et de l'esclave de Hegel où, lorsque l'esclave renverse le maître, il produit une autre forme de domination en l'inversant. Les aliénés et les dominés d'hier peuvent devenir les dominateurs de demain. De plus, l'aliénation et la domination ne se limitent pas à un conflit capital/travail comme certains marxistes ont voulu le résumer pour en faire le conflit principal. Le patriarcat est une autre forme de domination, bien plus ancienne. Le colonialisme, aussi. Si la domination comme l'exploitation est facile à voir et donc à combattre, l'aliénation est plus difficile. Parmi ces aliénations, celle causée par le fétichisme de la marchandise intéresse particulièrement les écologistes. Ce fétichisme fait croire que les échanges marchands sont de simples échanges entre des marchandises or en fait il cache des rapports sociaux. Une marchandise n'est jamais « naturellement » échangeable. Elle est le résultat de rapports sociaux qui rendent cet échange possible tant en le produisant qu'en le désirant comme consommation.

Historiquement, être de gauche, c'est d'être dans le camp de celles et ceux qui refusent l'ordre « naturel » du monde, qui le combattent. Cela a pu être des démocrates contre les monarchistes, des syndicalistes contre des patrons exploiteurs, des féministes contre des machistes... Par contre, quand nous entrons dans le détails des luttes d'émancipations, il est plus difficile de définir des camps distincts car les priorités des luttes varient selon les stratégies. Le conflit gauche/droite ne peut pas ainsi se limiter à une opposition libéraux/anti-libéraux.

A force de simplification, la révolution française a été caractérisée de révolution bourgeoise car, l'objectif premier étant de faire tomber la monarchie, ce fut une alliance entre ce qu'aujourd'hui on appellerait les libéraux et la gauche. A l'inverse, en France, la force de Sarkozy a été d'avoir réussi à réunifier les droites légitimistes, orléanistes et libérales.

Être écologiste, c'est considérer qu'il faut tenir compte des rapports entre les êtres humains et la nature, que la nature ne peut pas être simplement et facilement domestiquée. Cette prise en compte du rapport nature/êtres humains peut être très variable. L'extrême est celle qui considère que l'être humain est un danger pour la nature et qui développe une écologie misanthrope, pouvant aller jusqu'à désirer une extermination de l'humanité. Une écologie de droite existe. Elle développe une vision conservatrice de la nature. A l'inverse, une écologie libérale est un oxymore. Comment peut-on avoir simultanément la prise en compte du rapport nature/être humain et la croyance que laisser fonctionner les marchés permet d'atteindre des équilibres soutenables écologiquement ? L'écologique est fondamentalement anti-productiviste et, par exemple, la lutte contre le réchauffement climatique ne pourrait se contenter de simples mécanismes de marché.

Ces quelques points étant brièvement rappelés, quelles considérations politiques en tirer ? Tout d'abord, il ne faut pas confondre le clivage gauche/droite avec sa représentation partidaire. Ce n'est pas parce que le PS a pu mener des politiques libérales, productivistes, que le clivage gauche/droite a disparu avec les différentes formes de dominations et d'aliénations. Il faut distinguer le projet de la stratégie. La définition et la construction d'un projet politique écologiste est prioritaire car il n'y a aucune évidence dans les idées écologistes. Il faut expliquer, construire continuellement, expliquer que lutter pour la biodiversité est tout aussi important que lutter contre l'exploitation des ouvriers même si cela renvoie à des registres différents, que défendre un environnement sain, n'est pas une question de cadre de vie mais une question de survie des écosystèmes, que lutter contre les discriminations est aussi important que lutter contre la souffrance animale... La bataille des idées est cruciale à gauche car la force du conservatisme, c'est qu'il est toujours plus facile de préserver un quotidien que l'on connaît que d'inventer un futur, par définition inconnu. Il faut donc toujours convaincre.

La stratégie est importante car elle détermine les priorités, la nature des compromis à trouver et les partenaires de celles-ci. Désigner un adversaire politique ne suffit pas à le battre. Il faut définir aussi la stratégie pour y parvenir.

Être écologiste et de gauche, c'est être dans le camp de celles et ceux qui refusent l'ordre "naturel" du monde, de celles et ceux qui combattent toutes les formes de domination. C'est assumer une rupture avec les pensées traditionnelles de gauche et de droite (productivisme, technoscience...) tout en posant qu'une réelle prise en compte du rapport nature/être humain est incompatible avec le processus d'accumulation du capital dans un monde fini.

Jérôme Gleizes

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