Leur écologie et la nôtre, à Paris et ailleurs

M'inspirant de l'article historique d'André Gorz, publié dans Les Temps modernes, en mars 1974, son actualisation appliquée à Paris.

Dans la revue « Nature Climate Change » (1), des chercheurs estiment que la hausse de la température devrait se situer autour de 3,2 °C. Il n’y a que 5 % de chances de limiter le réchauffement climatique à 2 °C d’ici la fin du siècle. L’adaptation est aujourd’hui une nécessité mais nous entrons dans une zone d’incertitude, jamais la planète n’a connu de tels changements en si peu de temps. Le modèle économique productiviste conduit l’Humanité sur des sentiers hasardeux inédits. Aujourd’hui, il faut à la fois stopper le mécanisme de dérèglement climatique et faire les politiques d’adaptation inévitables aux effets déjà inévitables. Les villes concentrent plus la moitié de la population, sont une cause centrale de tous les dérèglements écologiques, climatiques, sociaux… Paris n’échappe pas à cette spirale malgré tous les efforts réalisés mais toujours insuffisants. Anne Hidalgo a certes une prise de conscience écologistes mais l’action reste insuffisante, au milieu du gué.

Les exemples sont multiples quand la raison économique prend le dessus sur la raison écologique. Paris veut garder un grand tournoi de tennis alors on va détruire les serres historiques d’Auteuil, havre de préservation de la biodiversité. Paris veut magnifier la ferveur sportive alors elle glorifie les jeux olympiques tout en voulant en faire des jeux zéro carbone. Tous les sportifs vont prendre le bateau pour venir à Paris. Les sponsors Coca-Cola, Mac Donalds vont arrêter de faire de la mal-bouffe, de sur-exploiter les nappes-phréatiques, les champs. Nike, Addidas vont arrêter de faire travailler des enfants. Fini le dopage, le nationalisme, l’argent outrancier. Les tours de la prochaine ZAC Bercy-Charenton vont être à énergie positive. A chaque conseil de Paris, nous avons des délibérations qui ne répondent pas aux enjeux climatiques et sociaux. Certes, il y a des mesures qui vont dans le bon sens, et qui montent que la droite reste rétrograde : réduction de la place de la voiture en ville, gestion de l’eau en régie, agriculture urbaine…

Mais être écologiste ce n’est pas rajouter des mesures écologistes à d’autres mesures, c’est avoir une vision systémique de la ville. Cela nécessite d’avoir une approche intégrée de l’espace public, dans une approche des systèmes complexes, qui prend en compte les interactions des acteurs et la multi-dimensionnalité des problèmes. L’effet rebond est souvent l’angle mort des politiques non écologistes. Autolib ne réduit pas la place des voitures dans la ville. L’Ademe a montré également dans une étude récente que le véhicule électrique doit être utilisé intensément pour maximiser le gain environnemental. La densification croissante de la ville produit des logements mais aussi des îlots de chaleur. L’équation de KAYA ou d’Ehrlich qui décomposent l’émission des GES selon le contenu carbone du modèle énergétique, l’intensité énergétique, le niveau de vie moyen de la population, et le nombre d’habitants reste un impensée des politiques publiques. Faire de Paris, la capitale de la finance européenne est typique de cet aveuglement. Il n’y a pas plus prédatrice pour le climat et la biodiversité que la finance mondiale. Elle interdit le nécessaire découplage entre la production de richesse et l’émission de gaz à effet de serre.

A cela s’ajoute un autre dégât collatéral, la gentrification de Paris. L’arrivée massive de capitaux financiers, la concentration des richesses, sur Paris poussent à une hausse continue du foncier rendant plus coûteux la construction des logements sociaux, l’accessibilité à la propriété et bien entendu la location tant dans le privé que dans le social. Les tensions sociales s’exacerbent sur Paris. La carte électorale des législatives le montre. Le macronisme a su s’imposer dans une ville où une partie de la population correspond à la base sociale de sa politiques, celles et ceux qu’on appelle les gagnants de la mondialisation qu’on retrouvait avant dans l’électorat du PS et des Républicains/centristes, des arrondissements centraux. Les insoumis récupèrent la base de l’électorat des classes populaires des arrondissements périphériques. Le PS qui avait réussi avec Bertrand Delanoé et Anne Hidalgo à rassembler l’électorat des classes populaires et de la nouvelle bourgeoisie s’est effondré. La droite s’est replié sur son électorat traditionnel de la vieille droite plutôt réactionnaire. Et les écologistes ont réussi à résister dans une phase de repli national du fait de notre implantation, de nos combats locaux, d’une stabilité politique. Mais cela pourrait s’avérer insuffisant dans l’avenir si nous abandonnons notre exigence théorique et politique.

L’écologie politique a toujours porté une rupture avec le monde anthropocentré et les politiques dites écologistes actuelles restent des politiques d’adaptation incapables d’empêcher de dépasser les 2°C. Notre espace politique reste inchangé malgré l’écologisation des autres forces politiques. Notre espace électoral a bien résisté lors des dernières élections à Paris. Nous avons été souvent en avance sur les autres forces politiques. Rappelez-vous de 2001, la difficulté à fermer les berges sur Seine pour Paris plage, de parler du bio dans les cantines, de modifier les avenues pour réduire la centralité des voitures dans la ville, de dire que l’eau doit être gérée en régie et non externalisée à une entreprise privée… Nous devons continuer sur cette voie mais à la condition de laisser aucune ambiguïté vis-à-vis du macronisme, la version la plus aboutie actuellement des défendeurs de la croissance verte (insoutenable).

Les chantiers sont multiples, notamment les dernières ZAC, notamment Bercy-Charenton. Il faut sortir de la logique infernale spéculative parisienne. Produire des « droits à construire » pour financer les projets parisiens à cause du coût du foncier. Il faut mettre comme priorité la défense des derniers îlots de fraîcheur, plutôt que leur urbanisation croissante. Il faut préserver les derniers îlots de biodiversité, c’est-à-dire ne pas les artificialiser même avec des activités non marchandes de l’ESS. Car le changement est devant nous, la température va augmenter dans les villes. Les canicules seront la norme. Comme nous avons affaire à des phénomènes thermodynamiques, il y a déjà des changements irréversibles en cours et revenir à un état climatique plus stable prendra des décennies. Au delà de cette résilience climatique, il faut que Paris retrouve la résilience économique. La Chambre régionale des Comptes vient de démontrer la supériorité de la gestion en régie par Eau de Paris sur celle privée du SEDIF par Véolia. Comme les écologistes le disent depuis longtemps, fidèle au « Small is beautiful » de l’économiste Schumacher, il faut gérer la production au plus près des consommateurs. Il faut que les collectivités territoriales récupèrent les marges que récupèrent les firmes multinationales au détriment des citoyennes et des citoyens. Il faut étendre la sphère du la production publique à d’autres biens communs, l’énergie, les déchets, l’assainissement…

Concluons avec André Gorz dont on commémore les 10 ans de son décès qui a posé clairement la question politique majeure dans son dernier article : « La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux. En leur absence, l’effondrement ne pourrait être évité qu’à force de restrictions, rationnements, allocations autoritaires de ressources caractéristiques d’une économie de guerre. La sortie du capitalisme aura donc lieu d’une façon ou d’une autre : civilisée ou barbare. La question porte seulement sur la forme que cette sortie prendra et sur la cadence à laquelle elle va s’opérer. »

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