Le discours présidentiel avance masqué

La guerre sanitaire contre le Covid-19 n'en cache-t-elle pas une autre, essentiellement conservatrice et guère démocratique, consistant à perpétuer d'une part la mainmise étatique sur le peuple et les décisions politiques, et d'autre part une politique néolibérale dont l'épidémie confirme les travers ?

"Nous sommes en guerre". Instinctivement, au moment où j'ai entendu cette phrase, j'ai eu une réaction de rejet. Non, ce qui nous arrive ne peut pas être qualifié de guerre, même si le président l'a proclamé et l'a martelée, cette phrase, pour qu'elle finisse par sembler juste, sans se soucier de laisser à chacun le temps de peser le pour et le contre. Derrière cette injonction, il y a sans doute la volonté présidentielle de se peindre, et consécutivement de vouloir être perçu, en chef de guerre. Et puis, il paraît que ça redore le blason et fait généralement remonter les courbes des sondages d'opinion, alors. Nous en sommes là, triste spectacle de la vie publique telle qu'elle fonctionne dans nos institutions à bout de souffle démocratique.


Mais à la réflexion, cette phrase ne me semble pas seulement intéressée. Elle signifie également qu'il y a bel et bien un conflit, mais à condition que le "nous" ne désigne pas l'ensemble de la population à laquelle s'adressait le "chef". Le "nous" qui se sent attaqué par le virus, en réalité, ce sont plutôt les quelques-uns qui profitent outrageusement de la société néolibérale dans laquelle nous vivons tous, tant bien que mal. Les dirigeants politiques au pouvoir et ceux qui profitent du néolibéralisme tremblent en silence, mais comme jamais, de voir la quasi-totalité de la vie économique à l'arrêt ou au ralenti. Pour eux, en plus de sauver des vies, c'est le fonctionnement actuel de l'économie qu'il faut sauver.


Cette sentence belliqueuse révèle donc, il me semble, que pour la minorité qui détient le pouvoir et s'enrichit effrontément, le Covid-19 est un adversaire redoutable, parce qu'il empiète sur son territoire. Aussi longtemps que durera l'épidémie, il dirigera désormais les affaires et imposera sa gestion du temps et de l'économie aux dirigeants des sphères publique et privée. Face à la déferlante, ceux-ci ont perdu la prééminence de leur pouvoir sur les individus, et tout l'échafaudage économique et politique, patiemment installé et défendu avec intransigeance, malgré les dégâts humains, sociaux, éducatifs et environnementaux qu'il engendre, menace de s'effondrer. Là où les luttes sociales ont échoué, malgré leur nombre, leur durée, leur intensité, un virus incontrôlable pourrait bien réussir. C'est donc un ennemi à qui il faut déclarer la guerre, tout comme il faut enrôler le peuple comme si c’était aussi la sienne.


Certes, la guerre est sanitaire : il faut reconnaître de la sincérité aux dirigeants politiques qui ne peuvent pas décemment nier cet état de fait. Laisser mourir autant de monde sous prétexte que cela stopperait la croissance serait inconcevable. Tout le monde n'a pas le toupet de Bolsonaro. Mais une réaction ou une décision n'a pas une seule et unique cause. L'État veut aussi sauver sa peau et celle du système néolibéral. Aujourd'hui, la vie économique est étouffée par le confinement. Hier, c'était le néolibéralisme et l'État qui prenaient à la gorge l'existence d'une part importante de femmes et d'hommes : les précaires, les chômeurs, les exclus, les pauvres, les migrants. Ceux-là représentent environ huit millions d'individus en France, une broutille en comparaison de ceux qui sont touchés par le Covid-19. Ils ne mouraient pas tous, bien entendu, mais tous étaient frappés. En d'autres termes, tout en communiquant sur le virus ennemi, et en œuvrant pour le stopper, il s'agit aussi de poursuivre ce qui fonde l'État néolibéral : le contrôle et l'assujettissement des citoyens pour la production de richesses. C'est une question de survie pour le pouvoir : continuer à régner en donnant des ordres, pendant l'épidémie, comme avant, pour espérer continuer une fois que celle-ci sera éradiquée.


Chaque individu se doit donc de rester disponible, par le télétravail, par la continuité pédagogique, en se rendant toujours à son travail, ou en allant cueillir les fraises. C'est pour le bien de la Nation. L'État désire montrer que cette contrainte est précieuse. C'est ainsi que le personnel soignant est célébré, que le personnel enseignant est encouragé, que les salariés sont loués. Mais ce qui pose problème dans les discours des représentants du pouvoir, c'est que les mêmes, personnels des hôpitaux, de l'Éducation nationale, des services sociaux, comme tant d'autres catégories professionnelles, comme celles et ceux qui contestent les choix politiques et économiques depuis longtemps, étaient ignorés ou méprisés par le gouvernement avant le confinement, alors qu'ils alertaient depuis des mois sur la dégradation inquiétante de leur conditions de travail et des conséquences que cela pouvait avoir, à plus ou moins long terme. Quel retournement de situation ! Aujourd'hui, l'État n'a pas d'autre choix que de changer de discours, quitte à ce que son incohérence saute aux yeux. C'est le désormais célèbre «quoi qu'il en coûte». Toutes les dépenses, naguère qualifiées d'extravagantes, sont devenues légitimes. Cela démontre que les richesses produites dans le système néolibéral ne sont reversées aux missions essentielles (mais improductives) que lorsque l'Etat se sent acculé par un adversaire plus fort que lui.


La consternante erreur de jugement économique de l'État, qui remonte au moins aux années 80, n'empêche pas son naturel de revenir au galop : les contrôles des sorties pendant le confinement, là encore, sont autant compréhensibles qu'ils sont la traduction limpide du réflexe inné de volonté de surveillance de la population, tâche policière et punitive qu'il doit maintenir bien visible. Le rappel à l'ordre des fonctionnaires ou de salariés du privé qui, songeant à user de leur droit de retrait parce que leurs conditions de travail les mettent en danger d'être contaminés, est un autre exemple illustrant le besoin de l'État et du néolibéralisme de maintenir la pression sur les femmes et les hommes à son service, quitte à ce qu'ils attrapent la maladie contre laquelle chacun dit consacrer toute son énergie. Il est aussi question de mettre en pratique la traçabilité des individus par l'intermédiaire de leur portable : preuve supplémentaire que capitalisme et affaires publiques se donnent la main (avec ou sans gants ?) du fait que leurs intérêts convergent.


N'y avait-il pas une autre façon de réagir à cette situation inédite ? La volonté obstinée de conserver la maîtrise de l'emploi du temps des citoyens n'aurait-elle pas dû laisser place à une prise de conscience de la part de ceux qui gouvernent ? C'était le moment inespéré de baisser les armes, de reconnaître ses erreurs, et de se rappeler enfin que les gouvernants ne sont rien de plus que les représentants élus par et pour le peuple. C'était l'occasion d'engager chacun à prendre part à une réflexion longue et sereine sur notre société et sur notre système économique. L'État n'aime-t-il pas la libre pensée de ses citoyens ? Cette obligation de confinement, indépendamment du drame qui touche de nombreuses personnes, mais en en tenant bien évidemment compte, en plus d'être le moment de redécouvrir d'un œil plus attentif, délesté des contraintes professionnelles et du stress qui l'accompagne bien souvent, de nombreuses occupations, telles que son environnement immédiat, le retour du printemps, la musique, la littérature, les arts, la cuisine, le jardinage, et même le plaisir que le travail peut procurer, tant d'autres activités encore, sans oublier la possibilité de l'oisiveté, c'était l'occasion de repenser, à la lumière des problèmes que pose notre société néolibérale, la façon dont on aimerait collectivement organiser le temps, un temps qui ne serait pas uniquement soumis au travail, mais qui s'ouvrirait à l'articulation du bien-être individuel et collectif, à la solidarité, à l'entraide, à la création. Je ne doute pas qu'un grand nombre de citoyens de tous âges et de toutes classes sociales auraient à cœur de réformer la société et de faire des propositions audacieuses pour une vie plus harmonieuse et apaisée.

 

Personne, parmi les gouvernants, n'a donc songé que le confinement était un moment inespéré pour inviter à vivre autrement et à réfléchir au visage de notre société (n'est-il pas ravagé de douleurs ?), et le faire dans la perspective de l'après (lui redonner harmonie et beauté). Cela serait-il seulement du ressort de ceux qui détiennent le pouvoir ? Je me demande si les gouvernants ne redoutent pas plutôt que nous prenions goût à tout autre chose que la pression du travail, de la productivité, que ce soit difficile, une fois la situation redevenue "normale", de nous remettre à obéir à des injonctions qui apparaîtront peut-être dénuées de sens, voire dangereuses pour la vie individuelle et collective. La peur étatique de laisser ce champ libre de redéfinir les principes sans le contrôler, c'est la peur panique de perdre le contrôle. En comparaison, le virus que l'économie néolibérale insinue dans les vies de nombreux organismes fragiles est beaucoup mieux toléré, puisqu'aucune mobilisation nationale n'est alors engagée par le chef de la nation. Les gouvernants vivent très bien avec, quand ils ne le défendent pas avec fougue, non sans expliquer que leur politique vise à corriger ses défauts.

 

Un tel manque d'imagination et d'à-propos laisse songeur. "Nous sommes en guerre". Je pense à Créon, roi de Thèbes chez Sophocle ou Cocteau, qui finit par comprendre, mais trop tard, que son plaisir d'être au pouvoir et de prononcer des décrets, qui se traduit par son inflexibilité face à Antigone, se conclut de façon dévastatrice. « Je crains qu'il soit impossible de s'en tenir toujours aux vieilles lois » dit-il. Il serait grand temps que les hommes de pouvoir cessent de décréter au nom du peuple mais au profit d'une minorité, donnent enfin toute la place à sa connaissance et son expérience de la vie sociale et économique, pour construire selon l'intérêt collectif.

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