La littérature, ou comment recréer une joie commune

Plutôt que de porter notre regard sur des romans racontant des épidémies, mais qui ont tendance à nous faire tourner en rond dans le confinement et occulter les questionnements plus larges qu’elles, pourquoi ne pas se pencher sur d’autres œuvres qui racontent le désir réanimé d’une autre communauté ?

La littérature aurait-elle retrouvé une place plus centrale dans notre vie, à nous autres confinés ? Le temps qu’il faut bien combler rend la lecture plus désirable, peut-être. En tout cas, depuis bientôt deux mois, des lecteurs se sont plu à chercher et à élire leur livre de chevet épidémique. Il a été question dans la presse, à la radio, parmi d’autres livres, de plusieurs titres, dont Le Hussard sur le toit. On peut bien sûr se plonger dans des œuvres mettant en scène, ailleurs et à une autre époque, ce qui justement nous arrive, de façon à y lire les ressemblances et les différences avec l’expérience à laquelle on est confrontés. On fera l’inventaire des correspondances, tranquillement confinés dans nos canapés. Mais c’est une lecture qui a le désavantage de rester collée aux événements présents.

J’aimerais de mon côté attirer l’attention sur un roman de Giono écrit avant Le Hussard, qui me semble autant, voire plus encore intéressant à lire, car sa perspective est plus large, plus ouverte : il y raconte ce qui anime les personnages, non pas en réaction à une épidémie qui rend malades certains d’entre eux, mais en réaction à un mode de vie qui rend la communauté « malade » ; plus exactement, non pas pour survivre à une situation passagère, mais pour revivre pleinement : Que ma joie demeure.

Le titre l’annonce d’emblée : ce n’est pas un livre pour les rabat-joie. La joie y est diverse : celle que peuvent provoquer le spectacle de la nature et le contact avec elle, avec les animaux et les humains (il n’y a pas la moindre trace de béton dans le roman) ; celle d’inviter toute son énergie et sa réflexion à la construction d’une autre vie, régie par de nouvelles règles ; celle de prendre le temps de ne pas se précipiter à vouloir obtenir un résultat de ce que l’on fait ; de prendre au sérieux la simplicité de gestes et de paroles qui disent le besoin de percevoir et de ressentir. La liste pourrait continuer, tant c’est un roman qui regorge d’invitations à la joie. Que ma joie demeure décrit une vie aux antipodes de la nôtre, qui suppose de ne pas renoncer d’emblée, sous un prétexte ou un autre, à ce que le monde offre. C’est un roman qui ne se contente pas de décrire le réel mais qui se propose de le transformer. Il met en scène une autre forme d’existence, de communauté, pour la partager et ranimer dans l’esprit et le corps des lecteurs des résonances et des désirs. Il dit aussi : l’étrangeté de ce qui se raconte vous est accessible, pourrait vous faire vibrer. Elle circule quelque part dans votre esprit et votre corps.

Tout commence avec un décasyllabe : "C'était une nuit extraordinaire", où le hiatus entre le /a/ et le /o/ figure le tremplin pour accéder à de l'inédit. Une nuit qui se définit par ce qu'elle n'est pas d'habitude : lumineuse, malgré l'absence de lune : "dehors on voyait presque comme en plein jour le plateau et la forêt Grémone" ; chaude, malgré la saison hivernale : "on était comme dessous des braises, malgré ce début d’hiver et le froid". La répétition des verbes être et avoir associée au rythme des propositions qui suivent l'incipit sont comme un écho aux versets de la création du monde, dans la Genèse, mais sans intervention divine : "Il y avait eu du vent,/il avait cessé,/et les étoiles avaient éclaté/comme de l'herbe." Mais au lieu de décrire une création issue de la séparation du ciel et de la terre, Giono les rassemble. Les premières lignes du roman, comme un bouleversement né d'un coup de vent purificateur, remettent les compteurs de la nature à zéro, en supprimant la séparation ciel/terre : "C’était tout simplement le ciel qui descendait jusqu’à toucher la terre, racler les plaines, frapper les montagnes". Après, il remontait au fond des hauteurs" pour que naisse une autre nature, plus musicale : "faire sonner les corridors des forêts". Ce n'est pas fréquent d'avoir l’impression d’assister, quand on lit le début d'un roman, à une sorte de recréation poétique du monde pour en révéler sa dimension exceptionnelle, merveilleuse, et la faire désirer.

Le narrateur rend perceptible ce que la nuit a d’extraordinaire à travers les sens de celui qui en est témoin, Jourdan : « Il n’avait jamais vu ça » ; « le ciel sentait la cendre. C’est l’odeur des écorces d’amandiers et de la forêt sèche ». Mais il ne veut pas seulement être spectateur de la nuit extraordinaire, il veut y participer. La nuit révèle notre désir d’histoires et de sensation : « tout racontait une histoire, tout parlait doucement aux sens », et le désir d’une vie nouvelle : « C’est comme ça que parfois les choses se font et l’espérance humaine est un tel miracle qu’il ne faut pas s’étonner si parfois elle s’allume dans une tête sans savoir ni pourquoi ni comment ». Plus loin : « Les hommes, au fond […], ça a été fait pour maigrir dans les chemins, traverser des arbres et des arbres, sans jamais revoir les mêmes ; s’en aller, dans sa curiosité, connaître ».

Nouvelle genèse où terre et ciel se mélangent ; l’espérance comme un miracle ; il ne manquerait plus qu’arrive un nouveau messie. Justement, en voilà un qui avance : Bobi, un acrobate venu d’on ne sait où, doué pour donner à son corps souplesse et équilibre. C’est le son de sa flûte qui annonce dans la nuit son arrivée à Jourdan, qui approche de lui et qui, en reproduisant l’alliance musicale du ciel et de la terre, confirme la nouvelle vie qui pourrait commencer : « Et l’air de flûte était toujours là avec de plus en plus de la précision, et parfois ça montait aigu jusqu’au tonnerre du ciel, et d’autres fois ça redescendait sur la terre et ça s’étendait en musique comme un large pays avec des ondulations de collines ou des serpentements de ruisseau ». Une partition neuve, une nouvelle vie qui épouseraient les courbes de la nature.

Bobi fait le constat que l’accumulation rend malade l’individu, le rend même « fou » : avoir tout est tragique. La joie s’est absentée. Il s’agit donc de relancer les dés. Jouer une nouvelle partie pour redonner souffle et impulsion à l’existence des hommes. Cela peut s’exprimer de diverses façons : « La jeunesse, dit l’homme, c’est la joie. Et la joie, ce n’est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse comme tu disais : c’est la passion pour l’inutile. » « Mais l’appétit ? Ah c’est ça l’important ! Donne du faisan à qui a envie de vomir. C’est ça la chose. C’est une question de corps. Au fond de tout, il faut que ton corps désire. » Il s’agit donc de recréer un mode de vie en renversant les priorités, où l’utile, la satiété, l’argent laisseront place à l’inutile, la qualité, le désir. Cela passe par une redéfinition de ce qu’est la vie : une vie déliée de l’obsession de la possession, de l’accumulation, attachée à se détacher de ces habitudes, choisissant plutôt le don, le partage, l’entraide, la mise en commun.

L’ambition peut sembler démesurée : recréer un monde dans un monde où tout a déjà été fait, pensé, exprimé, répété. C’est difficile. Bobi en parle à Jourdan : chaque naissance se déroule dans un monde où des milliards de naissance ont déjà eu lieu. On ne part jamais de rien. On apprend à partir de ce que ceux qui nous précèdent savent : ça fait gagner du temps, mais ça empêche d’inventer. Pour remettre la joie au cœur de l’existence, il faut donc aussi s’employer à se déshabituer. Cela prend du temps : « C’est un commencement. Ne soyons pas pressés, tout viendra ».

Dans le roman de Giono, nulle dimension comique ou satirique à la recréation d’une communauté, comme c’est le cas dans d’autres récits, pour montrer la vanité d’une telle entreprise. Ainsi Strindberg, dans L’Ile des bienheureux, s’amuse avec une verve comique jubilatoire à imaginer ce que seraient les nouveaux sacrements en l’absence de prêtre après le naufrage des personnages : « Note bien ceci : Jésus dit aux disciples : Je suis la vigne, et vous les sarments ; il ne dit pas : Je suis le cocotier et vous la noix, ou je suis l’ananas et vous les épines, ou je suis le figuier et vous les feuilles. Si on commence à falsifier le texte quelque part, il faut tout falsifier. Ainsi nous n’avons plus de pain non plus. Alors il faudrait prendre une banane ou un ananas et changer la formule en : prenez et mangez cette banane… » Giono raconte sans dérision ni satire car la joie qu’il veut peindre est un sentiment qui au lieu de dégrader, élève. C’est possible de parvenir à goûter la joie, parce que les personnages du roman en sont avides ; mais aussi parce qu’ils vivent en petit comité, éloignés de la société où le travail est une souffrance pour beaucoup et dont les richesses ne bénéficient qu’à une minorité. Ils ne sont pas soumis non plus à la productivité qu’on demande aux hommes de la ville. Le roman illustre cela par des idées toutes simples, faciles à appliquer. Par exemple, consacrer une partie de la terre à l’improductif : semer des graines de fleurs dans les champs. Jourdan le fait en présence d’Hélène, frappée par le suicide de son mari puis par celui de Silve, son voisin, enterrés tous les deux « près de la forêt ». Pendant qu’il sème, Jourdan dit à Hélène qu’il a pensé entourer l’espace où Silve et le mari d’Hélène sont enterrés « d’une haie d’aubépine ». Il ajoute que « ça ferait un peu comme les étoiles ». Donner à la terre les apparences du ciel peut se faire simplement. Jourdan crée sa petite genèse miniature. C’est aussi une question de regard : « Vous avez l’œil jeune » dit Hélène à Jourdan. A cette dimension s’ajoute celle de « l’inutile » : les fleurs que Jourdan cultive ne sont pas destinées à être une source de profit, mais à être partagées. Hélène parle de mystère, elle a peur d’abîmer les plantes sur lesquelles elle pose ses pas, mais s’aperçoit qu’elles résistent à son passage. Les fleurs offrent leur beauté et leur parfum. Jourdan en offre à Hélène qui se sent joyeuse. Cela fait un exemple.

Que ma joie demeure réunit des hommes et des femmes qui s’interrogent et travaillent à la création d’une existence qui se détourne des habitudes qui les animaient et les abimaient, faute d’être remises en question. Il raconte ce qu’il y a en eux de disponibilité pour une nouvelle correspondance avec le monde environnant, la nature, les êtres. Il leur faut du temps et de l’espace. Il leur faut résister au désir d’aller vite. Regarder la nuit, le ciel, les animaux, les saisons, écouter le vent, le chant des oiseaux. Réfléchir à élaborer une communauté où chacun cherche sa capacité à vivre délié de l’idée de possession : « Va chercher ce qui fait qu’on se met ensemble et qu’on va ensemble dans la vie, côte à côte ». Mais Giono ne se contente pas de décliner des idées ; il ne fait pas de son livre la pâle illustration d’une thèse. Comme la terre et le ciel se mélangent, sa vision politique est fondue dans sa langue poétique. Il nous gratifie de descriptions et de scènes enthousiasmantes, où la nature et les hommes s’animent dans des pages d’un éclat profond et vivifiant. On se surprend, pendant la lecture de certaines pages descriptives, narratives, de dialogue, à sentir monter en nous (esprit et corps mêlés) un fluide énergisant.

Bobi se définit par cette phrase : « Je suis ton désir de vivre, malgré et contre tout », une identité qui se caractérise par un élan hors de soi vers le monde environnant où s'accomplisse qui l’on est, un désir de vivre qui soit non pas égoïste et destructeur, mais créatif et constructif. Il vient déposer dans l’esprit et le corps des autres personnages cette image de la joie. A chacun d’entre eux de s’en emparer et de le faire sien.

La communauté à laquelle on participe est à l’image de notre désir, suggère Giono. Contrairement aux apparences, son roman propose une réflexion propre à l’époque où il a écrit son roman, 1935, mais qui fait écho à la nôtre, où la tension entre ceux qui veulent maintenir une économie productiviste et des voix appelant à une refonte de notre mode de vie ne cesse de sauter aux yeux.

À sa façon, Giono reprend ce que la littérature se donne parfois comme perspective : recréer un monde pour que le monde se découvre un visage plus beau. Nombreuses sont les tentatives. Comme Mallarmé avec son Coup de dés, Giono relance la partie : certes, le hasard s’invite toujours dans les tentatives de donner un nouveau visage à la réalité. Mais peu importe : ce qui compte, c’est la tentative de recréer le réel qui traverse une « mémorable crise », de sortir du « naufrage » où la joie est absente, pour en proposer un différent, qui ne rendra pas le monde idyllique, puisque la difficulté et une forme d’échec, provisoire (l’échec comme la réussite sont toujours provisoires), en font partie, mais un monde qui rompe avec le précédent, afin que chacun garde à l’esprit que la vie, si on se décide de la vivre autrement, peut être plus épanouissante, légère, sensée, juste, donc plus joyeuse. Que ma joie demeure annonce et contient en son titre le principe qui doit guider toute action. Ce que Bobi aura offert a eu lieu et, comme une « constellation » ne disparaît pas dans l’esprit de ceux qui en auront éprouvé la force d'entraînement.

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