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Billet de blog 14 mai 2012

La guerre de 20 ans a bien eu lieu

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J'aime les titres mystérieux de romans et qui laissent à penser...L'art français de la guerre m'a charmé par son titre. Mais est-ce encore un roman ? C'est déjà une oeuvre pleine de toute une époque, inclassable prose poétisée qui nous mène aux confins vertigineux d'une réalité effroyable.

"On ne s'entretue bien qu'entre semblables"

L'art français de la guerre parle de nous Français ou plutôt de ce qu'il en reste après une guerre de 20 ans. Le narrateur : "qu'est-ce qu'être français ? Le désir de l'être, et la narration de ce désir en français, récit entier qui ne cache rien de ce qui fut, ni l'horreur, ni la vie qui advint quand même." Car nous avons mené une guerre, qui longtemps n'a pas été nommée, de 1945 à 1962 sans percevoir ce qu'elle bouleversait au plus profond de nous-mêmes. Alexis Jenni sait mieux que quiconque rendre cette putréfaction intérieure de la nation française. Ce qui lui ronge les os, ce sont les colonies devenues indépendantes, ce sont ses défaites indochinoise et algérienne. Toujours le narrateur : "nous nous sommes brisés en ne reconnaissant pas l'humanité pleine de ceux qui faisaient partie de nous. On a ri de n'avoir pas osé nommer 'guerre' ce que l'on évoquait comme 'les événements'. On a cru que parler de 'guerre' marquerait la fin de l'hypocrisie. Mais dire 'guerre' renvoie là-bas à l'étranger, alors que ces violences avaient bien lieu entre nous. Nous nous comprenions si bien ; on ne s'entretue bien qu'entre semblables".

La réécriture de l'histoire nous guérira de l'infection

 De l'Indochine à la banlieue lyonnaise en passant par Alger, Victorien Salagnon a tout vécu de cette période, lui qui s'était engagé tout jeune pour défendre la France occupée par des barbares. Tout vécu et surtout le pire : la forêt indochinoise où il a transpiré et où sa vie n'aura tenu qu'à un rien, la casbah et les hauteurs d'Alger où la torture et les bombes allaient bon train. Victorien Salagnon, devenu peintre grâce l'enseignement d'un vieil aristocrate asiatique, termine sa vie à Voracieux-les-Bredins, banlieue lyonnaise. Une vie glauque aux côtés de sa compagne, Euridyce, aimée sous les bombes allemandes, perdue de vue, puis retrouvée et sauvée de l'enfer de la guerre d'Algérie.

Victorien Salagnon, revenu de cette guerre de 20 ans, où il aura tout vu et tout fait, n'en finit pas de peindre et d'enseigner au narrateur son art du pinceau. Mais peut-on vraiment faire autre chose que la guerre quand on a été parachutiste pendant 20 ans ? Certains, comme ce Mariani, qui a été aux côtés de Salagnon depuis l'Indochine, se sont enfermés dans leur pensée destructrice. Pour Mariani, qui habite aussi Voracieux-les-Bredins, il faut employer les mêmes méthodes avec les populations immigrées qu'avec les Algériens colonisés : la force. Le narrateur : "les violences au sein de l'Empire nous ont brisés ; les contrôles maniaques aux frontières de la nation nous brisent encore."

Car ce qui est génial et effrayant dans ce roman, c'est justement ce parallèle entre les méthodes d'antan pour mâter les colonies et ce que nous faisons aujourd'hui à tous ceux qui sont étrangers. Comme le pressent si bien le prix Goncourt 2011, tout ceci conduira aux mêmes désastres : nous invoquons toujours la force mais elle nous échappe depuis bien longtemps. Ce n'est pas simplement un parallèle, c'est une infection qui nous ronge et qui nous détruira si nous ne nous efforçons pas de réécrire notre histoire en plus grand. Et pour cela nous avons besoin de romanciers du talent d'Alexis Jenni

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