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Billet de blog 12 juin 2020

« Touche pas à mon prof » : 0/20

Professeur agrégé d’anglais en lycée, je fulmine de rage face au traitement ignoble fait à ma profession dans l'indifférence générale.

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Le monde des bisounours est bel et bien derrière nous. Oubliées les envolées lyriques sur l’investissement sans relâche de ces enseignants dévoués.

 "Chasser le naturel, il revient au galop"

 La sphère médiatique, bien alimentée par la communication toujours désastreuse du ministère et du ministre lui-même, peut enfin respirer, elle, et s’adonner à nouveau à son jeu favori : le cassage de profs.

 Selon les sources du ministère, 4 à 5% des enseignants ont disparu des radars et seraient déserteurs ou décrocheurs. Déjà, les sources ne sont pas vraiment vérifiées, ce chiffre semble un peu balancé comme ça, au hasard.

Je ne nie pas qu’il y ait sûrement des enseignants qui ont profité de ce moment pour déserter ou décrocher. Le problème n’est pas là. Le problème réside dans le traitement de l’information.

« Tire-au-flanc », « aux abonnés absents », « ils ne jouent pas le jeu », « où sont les enseignants ? ».

Voilà que d’un coup, une minorité devient une généralité.

 Dans ce pays, cela est accepté, renforcé même et attise l’opinion publique.

C’est accepté pour les enseignants.

C’est accepté de généraliser.

C’est accepté de parler dans le vide, sans aucune source.

C’est accepté de répandre des fake news, car l’émotion prend le dessus, on crie fort, on s’énerve, on veut faire preuve d’autorité ou plutôt d’autoritarisme en infantilisant encore une fois les enseignants.

C’est accepté de dénigrer ses enseignants.

C’est accepté de mépriser ses enseignants.

C’est accepté d’insulter ses enseignants.

C’est accepté de gazer ses enseignants.

 Depuis quelques jours, c’est l’acharnement médiatique, relayé par le ministre lui-même, lui qui se croit irréprochable, lui qui a pourtant enchainé les erreurs de communications, les approximations, les oui un jour et non le lendemain.

Aujourd’hui, on parle d’une minorité pour en faire une généralité et cela ne pose de problème à personne.

En fait, dans ce pays, c’est accepté de le faire, pour à peu près tout le monde. Tout le monde, non, bien sûr, pas pour la police.

La police, concernée par au moins 10% de racistes et suprémacistes, de misogynes et d’homophobes, est intouchable.

 « Quelle honte ! » peut-on entendre, « Les français ont la mémoire courte ». Oui, en effet, les français ont la mémoire courte. Ils ont oublié que certains d'entre eux ont gazés infirmiers et enseignants, caissiers et éboueurs, ces héros du confinement, vite ramenés à leur rang de petite gens qu’il tenait dans le monde d’avant.

Pourquoi cette différence de traitement ? Et si la police avait eu le droit aux mêmes commentaires de la part de tant de journalistes ?

Je ne suis pas dans la victimisation mais à un moment donné il y en a ras le bol d’être la cible idéale.

"Paye ton matos frère"

Si l’école et la fameuse « continuité pédagogique » a pu se faire et plus ou moins fonctionné c’est grâce aux enseignants et à personne d’autre.

Sans les enseignants et leur matériel personnel rien n’aurait pu se faire.

 Je rappelle aux françaises et français, que le télé travail enseignant s’est déroulé sur les deniers de ce dernier.  Pas d’ordinateur fourni, pas de téléphone fourni, pas d’imprimante fournie. Chacun avec son propre matériel.

On avait l’habitude d’acheter, nos livres, nos feuilles, nos stylos, etc. Et encore une fois, on a accepté, car il fallait parer à l’urgence.

 Je ne compte pas les heures passées devant mon ordinateur, à traiter des mails, à faire cours, à envoyer des cours, à corriger. Ordinateur personnel, que j’ai payé de ma poche pour travailler.

Atteint de la covid19 (voir témoignage :https://blogs.mediapart.fr/jerometurin/blog/180420/journal-d-un-convide), j’ai parfois répondu à des mails d’élèves en détresse malgré mon état.

 Je ne compte pas les heures passées sur mon téléphone à appeler les élèves. Téléphone personnel, forfait personnel, que je paye de ma poche pour travailler.

 En règle générale, l’employeur fournit le matériel adéquat à ses employés. Ce n’est pas le cas du ministère de l’Éducation Nationale.

Les professeurs ont encore une fois accepté de se faire marcher dessus, pour leurs élèves.

Il se sont auto-formés pour leurs élèves.

Ils ont fait de leur mieux pour leurs élèves.

Ils ont tant bien que mal gérer la situation pour leurs élèves.

Ainsi, Les mensonges éhontés entendus dans les médias sont affligeants.

"40% des enseignants ne veulent pas revenir !"

 C’est du niveau « nabillesque » tout craché, mais du Pascal Praud dans le texte.  Allo ? non mais allo quoi ? t’es prof et tu ne veux pas revenir ?

Encore une fois, sacré beau mensonge.  Il y a une différence entre pouvoir et vouloir.

 Il est tout simplement impossible que tous les profs reviennent. Pourquoi ? Car le protocole sanitaire empêche cette situation.

 De plus, plus de la moitié des enfants ne reviennent pas en cours car l’école est, je le rappelle, facultative en cette période. Qui pour leur faire cours ?

Car encore une fois, les enseignants travaillent à la maison. Le télé travail c’est du travail. N’en déplaisent aux détracteurs.

 L’enseignant n’a pas encore développé le don d’ubiquité, celui d’être à deux endroits à la fois. S’il est devant les élèves d’une classe, il ne peut pas faire cours à ceux restés à la maison.

L’enseignant est aussi parent quelque fois, et peut-être que l’école de ses enfants ne peut pas non plus accueillir tout le monde en raison du protocole sanitaire. Ils doivent donc garder leurs enfants, et jongler entre l’école de ces derniers et leurs élèves.

Il y aussi des enseignants malades et des enseignants fragiles.

 J’ai fait partie de ces enseignants, je suis aujourd’hui guéri. J’évoquais dans mon témoignage mon refus de revenir le 11 mai. En effet, à cette période, rien n’était prévu, le protocole sanitaire n’arrivait dans les établissements que le 4 mai, une semaine pour tout prévoir pour les chefs d’établissements, mais sans le matériel livré (pas de gel, pas de masques).

Aujourd’hui, je suis à nouveau en présentiel. Pour quelques heures, pour six élèves de terminale. Cela fait du bien de revenir, de les revoir même si les voir avec un masque et porter moi-même un masque pour enseigner est peu agréable. Je dois néanmoins continuer le télé travail. J’essaie tant bien que mal de cumuler les deux. Comme beaucoup de mes collègues.

 Je rappelle aussi que beaucoup de parents se sont plaints du trop de travail donné, qu’ils n’arrivaient pas à gérer, que les enseignants oubliaient même parfois leur droit aux jours fériés ou congés comme n’importe quel autre salarié.

 Il y a sûrement des enseignants déserteurs et décrocheurs, mais c’est une très faible minorité. Sauf qu’en France, on décide d’en faire une généralité en montant l’opinion publique, car taper sur les profs est devenu le sport favori des français. En l’absence de Rolland Garros, d’Euro de football et de Jeux Olympiques, l’accès des salles de sport étant restreint et les apprentis joggeurs du confinement ayant disparu, il faut bien un défouloir pour tout le monde : le prof bashing.

 Qu’on soit bien clair, ce sport à la mode, ne vous fera pas perdre les kilos superflus du confinement.

 En France, on peut pratiquer ce sport avec les enseignants, on ne peut pas avec la police.

 Pas de victimisation ou de jalousie de ma part, l’enseignant a l’habitude, mais l’enseignant un jour se réveillera.

"Wake-up call"

 La police a découvert, ces jours-ci, une bien triste réalité, celles des autres fonctionnaires.

La police a découvert que son ministre la lâchait.

La police a découvert la vie d’un fonctionnaire de justice, lâché par son ministre.

La police a découvert la vie d’un infirmier, lâché par son ministre

La police a découvert la vie d’un professeur, lâché et méprisé par son ministre.

La police a découvert la vie et s’émeut.

La police manifeste à travers le pays, mais personne pour parler d’un possible foyer épidémique. Oubliais-je que ce n’est pas un match de foot de jeunes « issus de la diversité » ou d’un rassemblement pour l’égalité des droits et contre le racisme.

Touche pas à mon flic ? Je suis d’accord. Touche pas à mon flic, car il n’a pas à être catalogué de raciste, devenir une généralité et payer pour les brebis galeuses qui gangrène sa profession. L’enseignant non plus. Je ne cherche pas à diviser mais à ce qu'on prenne du recul et qu'on réfléchisse.

Touche pas à mon prof, touche pas à mon infirmière, touche pas à mon flic, touche pas à ma caissière.

Dénoncer les dérives est important, généraliser est dangereux.

Au pays de la liberté, cette dernière a été sacrifiée.

Au pays de l’égalité, cette dernière a été piétinée.

Au pays de la fraternité, tout est fait pour diviser.

De confinés, certains sont vraiment passés à cons finis.

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