Des « assassins de la mémoire ».

A quelques heures du 7 avril, journée de commémoration officielle du génocide perpétré contre les tutsi au Rwanda, il est nécessaire de parler de cette histoire qui n’est pas seulement rwandaise ni seulement française, mais qui fait partie de l’histoire coloniale, et de cette politique tout autant meurtrière de la françafrique qui perdure aujourd’hui.

Le Rwanda est situé en Afrique de l’Est, dans la région des grands lacs. Il fut l’un des derniers pays visités par les pères blancs et autres colons, toujours en exploration d’un continent qu’ils dominaient déjà. Cette terre était pour eux la « terra incognita », laissant place à tous leurs fantasmes.

C’est un pays magnifique, un petit paradis à l’heure actuelle. Un des pays les plus sûrs du continent, au développement économique florissant.

Il est situé au sud de l’Ouganda, à l’ouest de la Tanzanie, à l’est de la République Démocratique du Congo, et au nord du Burundi.

 

De l’histoire du Rwanda

 

Traditionnellement, la population de ce pays était identifiée en différentes catégories socio-économiques: les tutsi étaient des éleveurs, ils possédaient plus de dix vaches. Les hutu étaient agriculteurs et possédaient moins de dix vaches. Les twa étaient des artistes: potiers et danseurs.

Des évolutions étaient possibles : un hutu pouvait devenir tutsi par mariage ou par gain de richesses, l’inverse étant également envisageable.

Les rwandais étaient fédérés par un roi, le Mwami, qui lorsqu’il devenait Mwami, perdait l’appartenance de sa catégorie sociale pour devenir le roi de tous les rwandais.

Vers la fin du 19ème siècle, le Rwanda devînt une colonie allemande. Celle ci y importa les théories raciales Européennes de l’époque. Les crânes furent alors mesurés, les nez, les corps en également. Ils décidèrent que les hutu, les tutsi et les twa  n’étaient plus des catégories sociales mais des ethnies. Que les tutsi étaient grands, aux trais fins, plus proches physiquement des Européens, et donc plus à même de gouverner. Que les hutu étaient petits, trapus, moins intelligents, voués à l’obéissance.

La Belgique, qui prendra la mainmise sur le pays après la seconde guerre mondiale, appuiera ces thèses afin de flatter le pouvoir tutsi, puis utilisera ces mêmes théories pour instiguer la haine et provoquer la révolte des hutu, et ainsi écarter le roi qui avait décidé que le temps de l’indépendance était venu.

La révolution démocratique s’engagea dans le sang à partir de 1959, jusqu’en 1961.

La haine des tutsi s’est ensuite développée et fut bientôt profondément ancrée au sein de la population rwandaise, avec l’aide de l’idéologie politique raciste de l’église catholique, des administrations nationales et locales, et enfin des puissants médias aux images persuasives. Cette haine mènera à de nombreux pogroms contre les tutsi, et à la fuite massive de ces derniers qui s’organiseront au sein du FPR (front patriotique rwandais). Ce parti n’aura de cesse de lutter pour réintégrer les tutsi au sein du Rwanda, puis pour réintégrer les organes politiques, administratifs et militaires du pays.

Petit à petit, la Belgique abandonna le terrain rwandais. A partir de 1990, la France alors en période de cohabitation politique, pris le relais et noua une amitié solide avec le pouvoir hutu, notamment grâce aux liens entre François Mitterrand et Juvénal Habyarimana. Dans cette région africaine, le Rwanda constituait un enjeu stratégique pour le Président Mitterrand, touché comme tous ses prédécesseurs par le complexe de fachoda. Son lien privilégié avec un chef d’Etat francophone fut plus précieux que la vie de plus d’un million d’êtres humains. En effet, la France forma l’armée qui tuera les tutsi par centaines de milliers. Elle arma et finança les génocidaires avant, pendant et après le génocide.

A l’approche du génocide, les formations extrémistes hutu devinrent de plus en plus violentes. Il était fréquent d’entendre des appels au meurtre contre « l’ethnie » tutsi: des personnes désormais nommées « cafards » au sein des discours politiques, des articles de presse, au sein de la société dans son ensemble.  En raison de ce contexte de haine progressive et continue, le sentiment de surprise, clamé au début du génocide par le gouvernement de la France et les Nations-Unis, peine à convaincre. On ne peut comprendre que, malgré l’existence de notes diplomatiques explicites, la communauté internationale fut étonnée et prise de cours par la violence des massacres. Au contraire, tout porte à croire qu’ils étaient au courant.

Le génocide est un crime contre l’humanité. Il s’agit d’une qualification très précise: « l’élimination physique intentionnelle totale ou partielle d’un groupe ethnique ou religieux en tant que tel. » Un génocide est systématique et programmé. Les exécutions sont planifiées et organisées par l’Etat et l’administration.

Le génocide perpétré contre les tutsi au Rwanda en 1994 fit plus d’un million de morts en 3 mois. Patrick de Saint Exupéry, grand reporter présent au moment des faits, parle du « génocide le plus efficace du monde », car les tueries étaient « plus rapides qu’au sein du camp de concentration nazi le plus élaboré: le camp de Treblinka. ». L’historienne Hélène Dumas évoque quant à elle le « génocide des voisins ». C’est en effet ce qui en fait sa spécificité: des maîtres d’écoles tuent leurs élèves, des personnes ayant vécu toute leur vie les unes à côté des autres massacrent celles et ceux qu’ils avaient vu naitre et grandir, des mères achèvent leurs maris et enfants. L’inimaginable.

 

Des questions d’actualités, celles de la mémoire et du racisme

 

Ce génocide, le dernier du XXème siècle, n’est pas d’un fait révolu. Cette page sombre est issue du grand livre de l’idéologie raciste, dont les pages se remplissent chaque jours de part le monde.

Faire la lumière sur l’histoire et les responsabilités partagées est une nécessité absolue afin de pouvoir enfin dire : « plus jamais ça », et que ces mots fassent sens.

Les faits sont établis, malgré le refus catégorique de leur reconnaissance par nos différents responsables politiques, toutes mandatures et sensibilités confondues. Ils se cachent derrière « l’honneur de la France ». Leur vérité serait détenue et verrouillée au sein des archives militaires et de celles de la présidence Mitterrand. Les discours des historiens et politologues assermentés tels que Filip Reyntjens, Serge Dupuis, ou encore Claudine Vidal perpétuent la propagation de l’histoire officielle, bien éloignée de la réalité factuelle.

24 ans plus tard, le négationnisme et l’indifférence règnent donc en France.

Cela s’illustre par l’incapacité totale des médias à utiliser le bon vocabulaire. Il est fréquent de lire et d’entendre « génocide rwandais » ou encore « génocide au Rwanda ». Est ce que les rwandais furent tués parce que rwandais ? Cela ne fait aucun sens et heurte la mémoire des victimes, ainsi que la précieuse parole des rescapés. Ce vocabulaire est l’expression du négationnisme, car les différents responsables du génocide ainsi que leurs appuis européens parlent de double génocide afin d’échapper à toute responsabilité. Il est également l’expression de l’indifférence. Concernant la shoah - génocide perpétré en Europe - personne ne se risque à parler de  génocide allemand, ou polonais. Mais il s’agit de noirs. En Afrique. La nécessité d’être précis est tout de suite moins importante.

Le génocide perpétré contre les tutsi n’est pas un fait révolu, il ne s’est pas « arrêté » en 1994. Le but des génocidaires était d’éliminer les tutsi, mais également d’effacer ces vies de la mémoire collective. La France est complice de cette politique, car elle continue à tout mettre en oeuvre pour nier, minimiser.

 

Qu’est ce qui pousse notre pays à agir de la sorte ? Au sein des conférences-débats organisés par les associations de rescapés auprès des jeunes français, cette question, naïve, revient souvent. C’est également la question posée par les sceptiques, adeptes de la préservation de « l’honneur de la France » et du roman national qui peinent à croire les horreurs racontées. La couleuvre est décidément difficile à avaler.

 

Cela entraine d’autres interrogations.

 

Pourquoi Manuel Valls, dans son discours de politique générale du 8 avril 2014, a-t-il proféré des propos d’une incroyable violence au beau milieu d’un passage à la gloire de nos forces armées au Mali ? Pour rappel ses mots furent les suivants : « Et je n’accepte pas les accusations injustes, indignes, qui pourraient laisser penser que la France ait pu être complice d’un génocide au Rwanda, alors que son honneur c’est toujours de séparer les belligérants ».

Qu’est ce qui a poussé Alain Juppé, lui qui avait reçu à Paris son homologue génocidaire rwandais alors que les massacres étaient en cours, à parler, en 2014 également, de « falsification historique » concernant la responsabilité de la France au Rwanda ?

Quelle fut la motivation du Parti Socialiste  à faire de cette journée de campagne présidentielle du 7 avril 2017, jour même des commémorations officielles du génocide perpétré contre les tutsi, une journée à la gloire de François Mitterrand ?

Pourquoi ce même parti a-t-il organisé une conférence négationniste en septembre 2017 avec le concours de la fondation Jean Jaurès ? On pouvait notamment y entendre que le Rwanda pré-colonial avait une politique extensive violente et était donc un pays intrinsèquement violent. Ou encore que lors de l’accession au pouvoir en 1994, le FPR - qui a libéré seul le Rwanda du génocide, malgré la contre-offensive française - avait perdu ses racines rwandaises et que « les préoccupations des rwandais leurs étaient étrangères ».

 

« Raison d’Etat »

 

Une seule réponse à ces questions : la fameuse « raison d’Etat ».

La même raison d’Etat qui poussa la France à massacrer les tirailleurs sénégalais réclamant leur dû en 1944 à Thiaroye, puis à le nier.

La même raison d’Etat qui poussa la France à massacrer les manifestants de Sétif en 1945, puis à le nier.

La même raison d’Etat qui poussa la France à massacrer 90 000 personnes lors de l’insurrection Malgache en 1947, puis à le nier.

La même raison d’Etat qui poussa la France à massacrer les bamiléké de façon systématique lors de la guerre du Cameroun, puis a assassiner le leader de l’UPC Ruben Um Nyobé, pour ensuite le nier.

La même raison d’Etat qui poussa la France à financer la guerre du Biafra, qui fera 2 millions de morts, pour ensuite le nier.

 

Le révisionnisme permet donc la reproduction du crime, ailleurs, pour d’autres intérêts supérieurs. Le fonctionnement de notre politique étrangère n’a que trop peu changé : quelques personnes décident toujours du sort de millions d’autres. Les chefs d’Etat sont des totems, inamovibles, peu importe l’histoire, peu importent les millions de morts.

Les affaires étrangères et les actions militaires sont jalousement discutées au sein des présidences et exécutifs consécutifs, sans jamais être démocratiquement débattues devant le Parlement, ni auprès des citoyens auxquels on intime le devoir d’acquiescer face au roman national.

L’orgueil français, illustré par la recherche obsessionnelle d’un pouvoir fort et de l’accession du pays à la première place des différents podiums géopolitiques, rend cette stratégie assez efficace.

 

Point d’honneur pour celui qui refuse d’admettre la vérité. Pourtant, il est peu probable que la génération de dirigeants politiques dont la responsabilité est engagée dans le génocide des tutsi, toujours très présente et influente au sein de l’Etat, reconnaisse quoi que ce soit.Notre pays s’honorerait et s’élèverait en acceptant ses crimes du passé, et en demandant pardon. Nous sommes malheureusement bien loin du compte. Voilà le drame de la politique coloniale et post-coloniale française.

 Fort heureusement, des militants, journalistes, chercheurs, simples citoyens sont présents afin de partager ces mémoires et la vérité toujours plus fort. Partout des initiatives fleurissent: des pétitions, des tribunes, des articles, ainsi que de nombreuses conférences lycéennes et universitaires. Une nouvelle fois, la société engagée est en avance sur la classe politique. C’est un espoir, et un réconfort.

Là-bas, de nombreux rescapés attendent des excuses de la part des responsables politiques français. Qu’elles arrivent ou non, le Rwanda n’a pas attendu, et n’attendra jamais la France pour poursuivre sa marche en avant.

 

 

 

 

pour information : 

https://blogs.mediapart.fr/guillaume-ancel/blog

https://www.ibuka-france.org/

http://www.collectifpartiescivilesrwanda.fr/

http://www.cnlg.gov.rw/home/

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.