Au revoir là-haut, Baffo!

Mon grand-père vient de décéder, seul, aux soins intensifs du CHU de Bologne, en Italie. Il avait quatre-vingt ans. Les conséquences du virus COVID-19 lui ont été fatales. Mais l'intime est toujours politique.

Mon grand-père, Giuseppe (Baffo, comme l'appelaient certains) vient de décéder, seul, aux soins intensifs du CHU "Sant'Orsola" de Bologne, dans le Nord de l'Italie. Il avait quatre-vingts ans. Les conséquences du virus COVID-19 lui ont été fatales.

Il vivait, comme toute ma famille, à Medicina, commune orientale du département de Bologne, au coeur de la plaine du Pô. C'est là-bas que j'ai grandi et que j'ai vécu jusqu'à mes 22 ans. En ces heures sombres, le territoire communal de Medicina est une "zone rouge" : nombreux sont les contages ainsi que les décès. Actuellement toute ma famille se retrouve confinée. Ma grand-mère est à l'hôpital. Ma mère et ma tante, elles, sont à la maison et ne pourront pas sortir pendant les deux semaines qui viennent.

J'aurais envie de parler longuement de mon grand-père, de nos mots-croisés "collaboratifs", des nos soirées comme bénévoles à la Festa de L'Unità (puisqu'à l'époque, on croyait encore un peu au "Parti"!), de tous nos voyages, le dernier au mois de mai passé, dans les Pouilles. Nous aurions dû aller ensemble en Sicile, sa terre natale, au mois de juin prochain. En 1949, toute sa famille avait quitté Alcamo, dans la partie occidentale de l'île, pour emménager en Émilie-Romagne. Ils étaient pauvres, déjà condamnés à une vie marginale d'immigrés.

On les appelait des maruchèn, des "Marocains" : c'était l'insulte qu'on adressait aux Siciliens ainsi qu'aux autres terroni. Mon grand-père a été ouvrier et puis chauffeur de taxi à Bologne. Il faisait partie de celle qu'Engels définit comme "aristocratie ouvrière", une couche sociale étroitement associée au modèle économique et culturel qui avait été mis en place par le Parti Communiste dans cette région si riche et solidaire.

Medicina, 28 février 2020. Medicina, 28 février 2020.

 

La grande leçon que les années 1970 m'ont léguée est que "l'intime est politique". Toujours. En cette heure triste, j'aimerais transformer alors ma tristesse et mon deuil profonds en un sentiment plus "politique", une réflexion sur ce qui est en train de se passer en ce moment en Italie et dans le reste de l'Europe.

Depuis plusieurs décennies, les régions du Nord de l'Italie, dont la mienne, ont prôné une transformation progressive du système sanitaire publique, qui a été ouvert aux intérets du marché privé. Tel est le cas de la Lombardie, de la Vénétie ainsi que de l'Émilie Romagne qui, depuis plusieurs années, ont choisi de mettre en place des modèles "intégrés" entre système publique et système privé. 

Mais la santé n'a pas seulement été marchandisée. L'hôpital de ma commune a été fermé au début des années 1990. Et ainsi de suite, dans plusieurs territoires de la région, à Lagosanto comme à Borgo Val di Taro, à Novafeltria comme à Porretta: des territoires de frontière où les citoyens ont désormais un accès restreint aux soins médicaux. Les décideurs politiques nous ont toujours dit qu'il fallait rendre notre système "plus efficace" et construire des "pôles d'excellence". En même temps, pour défendre l'intérêt d'une classe sociale et d'une corporation, l'accès aux facs de Médecine a été restreint.

Avant que la crise du COVID-19 n'explose, les trois régions les plus touchées par la propagation du virus étaient en train de négocier avec le gouvernement italien un projet d'autonomie qui visait à décentraliser (à un niveau régional) plusieurs décisions politiques et administratives. Une sécession des riches qui aurait pu avoir des conséquences dramatiques sur le reste du pays, en particulier sur des régions aux systèmes sanitaires déjà sinistrées comme la Calabre ou la Sicile. Et qui sera probablement abandonnée, puisque la crise sanitaire a montré aux décideurs politiques qu'une présence et une coordination de l'État sont tout à fait nécessaires.

 

Lorsque le COVID-19 ne s'était pas encore propagé, les industriels ainsi que des hommes politiques néolibéraux comme le secrétaire du Parti Démocrate Nicola Zingaretti ou le chef de la Ligue Matteo Salvini s'inquiétaient pour l'état de notre système économique et productif. Luca Zaia aussi déclarait que la région dont il est le président, la Vénétie, ne pouvait pas s'arrêter. Certains participaient à des apéritifs "contre la peur" (sic!) et voulaient que la vie reste "normale" pour la plupart des gens. Milan, ville dirigée par une élite néolibérale, elle non plus "ne devait pas s'arrêter". Car le capitalisme et l'exploitation ne peuvent jamais s'arrêter.

Il faut se rendre à l'évidence, nous sommes gouvernés par des connards, comme l'écrit Frédéric Lordon.

"Milano non si ferma", février 2020 "Milano non si ferma", février 2020

 

Maintenant, ce sont les ouvriers et les ouvrières, les infirmiers et les infirmières, les travailleurs et les travailleuses de la logistique à payer les lourdes conséquences de ces décisions politiques. On nous dit encore que le monde ne peut pas s'arrêter. Que les usines ne doivent pas fermer. Qu'il ne faut pas arrêter de produire. Ce soir je pense à mon grand-père ouvrier, mais je ne peux m'empêcher de penser à celles et ceux qui sont en train de travailler dans des situations de risque : les ouvriers de la logistique qui on fait grève le 16 mars dans le pôle Amazon de Castel San Giovanni; les infirmières et les aides-soignantes comme ma belle-mère Carolina ou mon amie Caterina; les caissières du supermarché de mon quartier nantais...et tou.te.s les autres.

Nous connaissons heureusement les noms et les prénoms des responsables.

Ce sont les chefs de la Confindustria, notre Medef à nous, qui ne souhaitent pas interrompre la production dans les usines. Ce sont, bien sûr, Mme Lagarde, ses prédécesseurs et bien d'autres opaques bureaucrates européens : inhumains responsables des politiques d'austerité qui ont mis à genoux notre santé publique ainsi que celle de nos frères et nos soeurs en Grèce.

Ce sont aussi tous les europhiles qui ont applaudi à ces choix, au sein des Parlement, des partis, des départements universitaires d'Économie et de Sciences Politiques.

Ce sont des ministres, des députés, des hauts fonctionnaires. Ce sont des dirigeants régionaux, des conseillers régionaux et généraux, des maires, comme notamment celle de Nantes. Le projet du nouveau CHU proposée par la majorité socialiste, communiste et écologiste prévoit en effet 200 lits en moins. Mais ce n'est qu'un exemple parmi d'autres.

Je mets aussi parmi les responsables tous les idéologues du néolibéralisme ainsi que les nouveaux chiens de garde qui tous les soirs, à la télé, continuent de leur donner la parole. En 2015, M. Carlo Cottarelli, haut commissaire aux Comptes publiques pour le gouvernement italien, déclarait qu'on aurait pu couper "encore 3 ou 4 milliards dans le secteur de la santé publique". Plus récemment, les économistes M. Alesina et M. Giavazzi, dans plusieurs articles parus dans il Corriere della Sera, ont souvent proposé d'adopter en Italie un système sanitaire "à l'américaine". 

Le titre d'un livre de Maurizio Lazzarato que je viens de lire me le rappelle : Le Capital déteste tout le monde.

J'aimerais bien que quand cette période sera terminée, tout le monde commence à détester le capitalisme. On peut aspirer à de profonds processus révolutionnaires pour subvertir une société malade. Si nos ambitions sont "sociaux-démocrates", on peut tout de même se contenter de défendre tous ensemble, farouchement, nos services publiques. 

Quand la tristesse nous abandonnera, reviendra alors le temps des cerises et celui de la lutte : j'en suis sûr.

Pour le moment: au revoir là-haut, Baffo!

 

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