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Billet de blog 21 juin 2022

« Lutter contre la culture du viol » Lettre à la Première ministre

Je suis bouleversée suite aux actualités concernant votre ministre accusé de viols et de l'inaction le concernant. Je suis moi-même une des 97 000 victimes de viol de l’année 2021. Je suis aussi et surtout une des 99 % de victimes dont l’agresseur restera impuni. Seule la justice a les clés pour décider ou non de sa culpabilité… Pourtant, vous ne pouvez pas faire comme si de rien n’était.

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Madame la Première Ministre,

Je suis littéralement bouleversée à la lumière des actualités des dernières semaines concernant votre ministre accusé de 3 viols et votre autre ministre accusé d’agression sexuelle et surtout de l'inaction les concernant. Je suis moi-même une des 97 000 victimes de viol de l’année 2021. Viol par soumission chimique après une période de harcèlement sexuel. Je suis aussi et surtout une des 99 % de victimes dont l’agresseur restera impuni. Cela ressemble étrangement à ce qui a été reproché à vos ministres. Le transfert est facile me direz-vous ! Et effectivement, je suis bouleversée de cette situation car elle fait profondément écho à ce qui a bouleversé ma vie il y a plusieurs mois.

Madame la Première Ministre, bien sûr que ni vous, ni moi ni personne n’avons les clés pour décider de la culpabilité ou de l’innocence de vos ministres : seule la justice le peut… Pourtant, vous ne pouvez pas faire comme si de rien n’était. Les comportements déplacés avérés de vos ministres envers certaines femmes devraient suffire à les écarter de votre gouvernement. Séduction et harcèlement ne doivent pas être confondus. Comme 90 % des victimes, je connaissais mon agresseur. Comme beaucoup, j’ai exprimé mon non-consentement explicitement et sans aucune ambiguïté auprès de lui et de nos proches en commun. J’ai même sollicité ces derniers, inquiète de ce comportement déplacé. Ce harcèlement a été banalisé comme « méthode de séduction un peu lourde ». Comment peut-on encore parler de séduction lorsqu'on a été éconduit ? Un non est un non et doit toujours être respecté. Seul un oui est un oui. La ligne rouge est celle qu’une personne met sur elle-même mais ne doit jamais, jamais être traversée sans un consentement explicite.

Madame la Première Ministre, bien sûr, seule la justice peut conclure à la culpabilité de vos ministres… Et pourtant. Pourtant, vous savez comme moi l’inefficience du système juridique concernant les plaintes de violences sexuelles. Vous connaissez les pourcentages de condamnations suite à une plainte. Alors non, vous ne pouvez pas attendre que vos ministres soient définitivement condamnés pour les démettre. Vous devez, par respect pour les fonctions qu’ils exercent et envers les victimes, les écarter. Si le doute profite à l’accusé en matière judiciaire, la parole d’une victime devrait avoir suffisamment de poids pour être entendue et prise en compte surtout dans des fonctions aussi importantes que celle d’un ministre, à fortiori lorsqu’il y en a plusieurs.

Madame la Première Ministre, il y a dans notre pays une victime de viol toutes les 6 minutes mais il faut attendre près de 100 victimes soit plus de 10 heures avant qu’un seul agresseur puisse être condamné… En effet, vous le savez, je l’ai de mon côté découvert avec effroi après mon agression : en France, chaque année moins de 1 % des viols aboutiront à une condamnation. En 5 ans c’est plus de 500 000 viols qui seront commis. Je vous laisse calculer combien de mis en cause seront punis ? Cela donne le vertige.

Madame la Première Ministre, mes proches du domaine judiciaire m’ont fortement déconseillé de porter plainte après mon agression : trop long, trop éprouvant, trop cher pour trop peu de chance d’aboutir. Vous rendez-vous compte ? Et en même temps je les comprends : en tant que médecin, jamais je ne préconiserai à mes patients ou mes proches une procédure avec autant d’effets secondaires et qui a moins d’1 % de chance de réussir. Ce ne serait pas éthique. Alors pourquoi laisse t’on faire ces injustices concernant les si nombreuses victimes de viol(s) ? Pourquoi prétendre que « la loi vous protège » ?

Madame la Première Ministre, j’ai finalement fait le choix de porter plainte. J’ai porté à connaissance de la justice le crime que j’ai subi. C'est ce que vous appelez à faire en réponse à la présente polémique au sein de votre gouvernement... Et la suite ? 

Et... j’ai subi comme tant de victime avant moi les commentaires déplacés des agents de police, j’ai expérimenté les insuffisances de notre machine juridique dont je vous retransmets ici certains propos :

  • « Vous aviez bu aussi ce soir-là », avant qu’on ne s’efface devant le prélèvement de cheveux fait hors procédure prescrit par mon médecin traitant qui prouve la soumission chimique.
  • « Mon objectif n’est pas de mettre tous les violeurs en prison » : propos de la brigadière en charge de l’enquête. Madame la policière, expliquez-moi alors quel est votre objectif ?
  • « C’est quand même vraiment dommage qu’il n’y ait pas d’autres victimes » toujours la même brigadière. Madame, en avez-vous seulement cherché ? On ne trouve que ce que l’on cherche… J’en ai pourtant fourni des éléments pouvant permettre d’en trouver, mais ces pistes n’ont pas été explorées…
  • « Vous devriez vous contenter de savoir que votre agresseur a été entendu dans une affaire de viol, ce n’est pas rien »
  • « La procureure ne veut pas utiliser son budget pour refaire le prélèvement de cheveux, le vôtre a été fait hors procédure mais il n’est pas recevable en plus de ne pas être complet» Puis-je alors moi-même payer ce prélèvement ou encore faire un don à la justice pour que l’on se donne vraiment les moyens d’avoir une enquête digne de ce nom ?
  • Injonction au silence pendant des mois pour « prendre par surprise mon agresseur lors de son audition » et ne pas faire de la diffamation mais dans les faits, mon agresseur a été prévenu de longues semaines avant sa garde à vue par les services de police. De quoi bien se préparer à sa ligne de défense… 

J’ai ainsi subi comme tant de victimes avant moi la banale invisibilisation, la non écoute, la mise à distance, l’indifférence, le jugement voire la responsabilisation jusqu’au rejet de la victime que je suis par les autres et la société.

Et puis le verdict : classement sans suite… Avant même de dépasser l’enquête préliminaire. C’est pathétique. Les conséquences sur ma vie ont été extrêmement lourde avec des blessures très graves dues à cette agression, dont je ne suis pas encore remis. Mais c’est « insuffisant » pour caractériser l’infraction… Madame la Première Ministre, de quoi la justice a-t-elle besoin pour pouvoir caractériser un viol ?

Madame la Première Ministre, en tant que femme vous avez le devoir, en tant que 1e ministre, vous avez le pouvoir de faire en sorte que les choses changent pour les victimes de notre pays. Il ne suffit pas et plus de libérer la parole, il faut aussi et SURTOUT nous donner les moyens de faire rendre des comptes aux auteurs de ces crimes.

La justice ne fait qu’appliquer la loi et elle fait ce qu’elle peut avec les miettes que les législateurs lui ont laissées.  Et à l’heure actuelle, il est pratiquement impossible dans la pratique de prouver un viol car il est nécessaire de prouver par une preuve irréfutable qu’il y eu « pénétration par contrainte, menace, surprise ou violence ». Et il faudra en sus une preuve irréfutable que l’auteur a eu l’intention de commettre un crime… Les retentissements d’un viol sur la vie de la victime comme les blessures physiques, les conséquences psychiques ou encore les conséquences sur la vie intime ne sont pas prises en compte pour caractériser l’infraction. Le consentement n’apparait pas non plus dans la loi. Ce sont pourtant deux éléments parmi d’autres qui pourraient par exemple permettre de corroborer les faits rapportés par les victimes, et qui sont pris en compte chez certains de nos voisins européens.

Bien entendu Madame la Première Ministre, la présomption d’innocence doit être garantie et respectée. Les plaintes infondées sont extrêmement minoritaires mais elles existent. La justice ne peut prendre le risque de condamner un innocent. Pour autant, Madame la Première Ministre, faut-il sacrifier plus de 90 % des victimes au nom de ce principe de présomption d’innocence ? C'est pourtant l'actuelle réalité. Madame la Première Ministre, il y a de multiples manières de changer la loi tout en respectant la présomption d’innocence nécessaire et indispensable. Il faut pouvoir donner les moyens à la police et la justice de pouvoir manifester la vérité. Les solutions permettant de concilier les deux existent, encore faut-il les mettre en place : regardez ce que nos voisins européens ont mis en place, certains depuis de nombreuses années.

Madame la Première Ministre, nous sommes le pays des lumières, le pays des droits de l’Homme. Nous ne pouvons pas nous contenter de laisser en liberté, impuni plus de 99% des auteurs de viol. Madame la Première Ministre, donnons-nous les moyens de nos principes.

Madame la Première Ministre, la justice ne peut pas faire son travail correctement tant que les législateurs n’auront pas établi une loi permettant de vraiment protéger les victimes en poursuivant et punissant vraiment les violeurs. La peur d’une condamnation permettrait à elle seule de faire baisser significativement le nombre de crimes commis chaque année. Car le viol, dois-je vous le rappeler, est bel et bien un crime, un « meurtre qui laisse sa proie vivante ». En tant que victime, j’ai expérimenté cette phrase dans ma chair, dans mon âme et dans mon corps. Je ne suis plus que l’ombre de moi-même depuis cette nuit-là. Je ne suis pas encore au stade de me demander comment je vais pouvoir me remettre mais bien si je vais me remettre de ce crime. En sus de l’acceptation du viol, de ses conséquences profondes et terribles sur mon corps et ma vie, il faudrait que je subisse la « double peine » ? Il faudrait que mon agresseur reste impuni pour le reste de sa vie ? Il faut que je vive avec ça, comme tant d'autres victimes avant moi ? Que j’accepte et que nous acceptions de devoir le croiser dans la rue au bras de sa compagne, sourire aux lèvres, à mener sa vie sans ombrage ?

Madame la Première Ministre, je vous en conjure, faites des violences faites aux femmes une vraie priorité de ce quinquennat. Ne détournez pas les yeux sur cette réalité. Chaque année en France, l’équivalent de 2 villes de la taille d’Avignon par exemple sont concernées : une qui contiendrait les victimes de viols dont l’agresseur restera impuni et l’autre où habiteraient les agresseurs, libres, pouvant continuer à commettre des crimes en toute impunité. En un mandat présidentiel, 500 000 victimes et presque autant d’agresseur en liberté… Quel vertige !

Imaginez un instant que l’on transpose à une procédure médicale concernant une pathologie mortelle. Est-ce que vous croyez que l’on laisserait mourir 99 % des patients atteint d’une pathologie qui touche un patient toutes les 6 minutes ? Est-ce que cela serait acceptable et accepté par la société ? Est ce qu’on laisserait faire en détournant le regard ou encore en banalisant par un « les choses sont en train de changer » alors que dans les faits, les violeurs continuent de violer et de vivre leur vie ? 

Madame la Première Ministre, en tant que médecin j’ai prêté serment de soigner. J’ai prêté serment de me donner tous les moyens possibles pour soigner les vies qui me suis confiées. J’ai travaillé d’arrache-pied pour sauver les vies qui pouvaient l’être et accompagner au mieux celles qui ne pouvaient pas l’être. C’est ce que j’ai fait sur les nombreuses dernières années au détriment de ma vie personnelle et de ma santé parfois. Madame la Première Ministre, je ne mérite pas plus qu’une autre victime d’être reconnue, je ne vous demande pas là un traitement de faveur, je vous implore d’assumer les responsabilités de votre fonction : faites votre travail aussi bien que j’ai pu faire le mien.

Madame la Première Ministre, en tant que femme victime de violence en France, je me sens humiliée par le traitement que l'institution a eu du crime que j’ai subi. J’ai honte d’être dans un pays qui laisse plus de 99 % des violeurs en liberté dont l’immense majorité ne sera jamais inquiété au-delà de l'enquête préliminaire… Une victime toutes les 6 min… Depuis que vous avez commencé à lire mes lignes, déjà deux … Et il faudra attendre de longues heures avant qu’un seul agresseur puisse être condamné…

Mme la Première Ministre, vous avez le devoir de donner une image forte au monde concernant ces comportements, le respect des limites et de lutter contre la culture du viol qui règne en maître dans notre pays. 

Madame la Première Ministre, en tant que citoyenne, je vous en fais ces demandes officiellement : prenez la mesure de ce fléau, de ce problème de santé publique.

Madame la Première Ministre, ne laissez pas des hommes accusés de violences sexuelles à votre gouvernement. Donnez-moi, donnez-nous de l’espoir.

Madame la Première Ministre, rendez-nous notre dignité. Faites-en sorte que des lois puissent être promulguées qui permettraient de mettre les coupables en prison tout en innocentant ceux qui doivent l’être. Protégez-nous, réellement.

Madame la Première Ministre, soyez digne des fonctions que vous occupez.

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