Drive My Car, un road trip placide

Drive My Car, écrit et réalisé par Ryusuke Hamaguchi, est un long-métrage japonais adapté du recueil de nouvelles « Des hommes sans femmes » de l’écrivain japonais Haruki Murakami. Avec en tête d’affiche Hidetoshi Nishijima et Toko Miura, le film remporte le prix du scénario au festival de Cannes 2021.

L’histoire prend place au Japon, mettant en scène un acteur de théâtre qui doit mettre à disposition sa voiture, une Saab 900, à une jeune fille, conductrice attitrée par le règlement du festival auquel il participe. Au fur et à mesure des allers-retours, une relation père-fille se tisse entre les deux protagonistes, pansant la douleur du deuil, lui ayant perdu sa femme et elle sa mère.

Dès les premières minutes, la réalisation séduit. Les plans sont élégants, ni trop longs, ni trop courts. L’enchainement des scènes est si fluide qu’on peine à s’en apercevoir. La noble simplicité de la mise en scène effleure l’irréel, au moyen d’une symétrie précise itérative.

Si le synopsis nous promet une tristesse profonde et des émotions incontrôlables, le film en est plutôt radin. Fidèle aux films japonais, Hamaguchi veut nous offrir des personnages pudiques. Mais il en ressort des individus froids, distants et surtout inaccessibles. L’impossibilité de la création du lien fondamental à l’empathie s’explique par les ellipses frustrantes, systématiques à toutes scènes potentiellement déchirantes. À chaque événement critique (par exemple : le personnage principal découvrant que sa femme le trompe, ou le décès de cette dernière), le réalisateur nous contraint à sauter directement dans un temps futur, où le personnage a déjà digéré le choc de la crise passée.

Nous privant ainsi d’émotions indispensables à la construction essentielle de la compassion du spectateur pour le personnage, Hamaguchi nous éloigne et nous met à l’écart. Le film nous empêche de vivre, de ressentir. Il nous refuse injustement le pathos, le prémisse même du drame théâtral, thématique secondaire importante du film.

De plus, la banalisation de la tromperie et la propagande de l’obligation de son acceptation dérange un peu. À plusieurs reprises, les personnages nous incitent à croire qu’il est tout à fait normal d’aimer et de trahir en même temps, et qu’un refus d’une telle situation serait un déni de la liberté de son partenaire. Cette dimension moralisatrice à la norme plus que contestable s’inscrit dans cette logique contemporaine où l’injustifiable se justifie et où l’inacceptable s’admet.

Cet éloignement justifie l’ennui, qui s’annonce vite dans ce road trip monotone, long, presque vain. On finit par ne s’intéresser qu’à la pièce de théâtre qui se déroule en parallèle, nettement plus sincère et chaleureuse. Le contraste se creuse rapidement entre l’évolution terne des personnages et l’explosion des scènes multiculturelles tirées de la pièce Oncle Vania de Tchekhov. Ce qui explique qu’on ne ressent rien face à l’expression finale de la tristesse des personnages principaux, car las, le spectateur s’est déjà désintéressé de leurs malheurs.

 

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