« Toi ! Pas toi ! » : La cellule d'accueil MNA du 92

Dans le 92, l'accueil - si l'on peut dire - des MIE se fait maintenant en un seul lieu, à Nanterre. Dans des conditions indignes. Ils sont chaque jour 20, 30 ou plus à attendre après avoir dormi dehors, peu vêtus, sans avoir mangé. Ils seront 2 ou 3, - 4 les bons jours ! - à être admis pour un entretien. Les autres ? Revenez demain et après-demain et la semaine prochaine et le mois prochain !

Sylla  (le prénom a été changé), 15 ans ½,  ivoirien,  grelotte de froid devant l'immeuble de l'ASE  des Hauts de Seine, à Nanterre. Il est arrivé en France six jours plus tôt. 

Dans son pays, il a été à l'école jusqu'en 4ème, ou peut-être 4 ans, difficile de savoir. Ses deux parents décédés, il a quitté Abidjan en mai 2018, traversé  le Mali, le désert, l'Algérie, et fini par arriver dans les forêts marocaines. Là, il attend de pouvoir traverser la Méditerranée. Pas dans le grand bateau promis, mais en zodiac, percé et qui coule. Sylla fait partie des secourus et débarque en Espagne. Le temps de son accueil espagnol, il fait venir du pays un acte de naissance et un certificat de nationalité. A Madrid, il est mis dans un bus « avec des grandes personnes », il passe la frontière, monte dans un train, arrive à Paris. Désormais, il est seul. 

Le 29 septembre, il tente pour la deuxième fois d'être reçu par l'Aide sociale à l'enfance à Nanterre, il a ses papiers en poche. Avec lui, une trentaine de jeunes attendent l'ouverture du service, certains ont passé la nuit dans la gare proche, d'autres sont arrivés dès 6 heures, pour être les premiers.

L'attente est longue, à deux reprises, les vigiles sortent pour faire dégager les marches d'accès à l'entrée, l'un d'eux s'en prend à un jeune appuyé sur « sa » voiture de l'autre côté de la rue.  9 heures, ouverture du service, l'ASE 92 « accueille ».

Un responsable vient s'adresser aux jeunes, il précise d'emblée que seuls deux ou trois seront acceptés. Les jeunes sont tendus, leurs visages anxieux.  Le responsable les balaie du regard, puis il pointe du doigt l'un d'eux. Toi. Et d'un. Un deuxième. L'attente est lourde. Doigt en direction d'un jeune, non pas toi, un autre, et finalement toi aussi. Les quatre désignés pénètrent dans le service. Et les autres ? Revenez demain. C'est fini.

Les vigiles se sont postés derrière les portes vitrées. Inutile de chercher à forcer le passage.

Les jeunes se dispersent, certains tenteront leur chance à 13h30, d'autres le lendemain. Ils sont transis, en vêtements légers, certains en tongs, ils racontent en vrac le passage des frontières, Vintimille, l'Espagne, leurs nuits dans les gares, les abris de fortune, ils ont peur et faim. Sylla est l'un de ceux qui se disent prêts à témoigner publiquement du déni de droits qui leur est infligé. Un autre commente : la France prend les richesses de nos pays, et quand nous venons ici, elle nous renvoie.

Les militants présents proposent aux jeunes de les aider à saisir eux-mêmes le juge des enfants.

Depuis le 2 juillet 2018, « l'accueil » des mineurs non accompagnés (MNA) dans le département des Hauts de Seine (92), précédemment réparti sur 6 services territoriaux, s'effectue de manière centralisée à Nanterre, dans le nord du département.

Dès le mois d'août, des informations inquiétantes ont émergé, faisant état du manque de personnel de la cellule, des conditions de travail difficiles des agents, et surtout du très petit nombre de jeunes qui seraient autorisés à faire valoir leurs droits. Tri sur l'apparence, la minorité détectée au faciès.  Ceux qui n'ont aucun papier sont refoulés directement. Ceux qui en ont sont renvoyés vers leurs ambassade ou consulat, et priés de ne revenir qu'une fois les papiers authentifiés. Or les consulats du Mali et de Côte d'Ivoire ne reçoivent plus les jeunes isolés non pris en charge. Devant le service de l'ASE, les heurts sont fréquents lorsque les jeunes déboutés tentent d'accéder aux parkings des agents pour y passer la nuit, et être sur place dès le matin. Tensions, violences verbales de part et d'autre, il est arrivé que le service appelle la police.

Sylla est revenu devant l'ASE, il n'a pas été « choisi » ! Il a adressé sa demande de protection au Juge. La semaine suivante, il reçoit une ordonnance de placement provisoire (OPP) et la désignation d'un avocat pour l'assister via le Collectif RESF MIE 92. Seul problème, il n'a pas de téléphone. On finit par le contacter, par l'intermédiaire d'un autre jeune, lui-même déjà parti à Rennes tenter sa chance. L'ordonnance lui est remise, le sésame pour franchir les barrières de l'Aide sociale. Un mois de répit, un lit et de quoi manger à l'hôtel, un mois pendant lequel il sera évalué, avant de passer devant le Juge des enfants.

Les Hauts de Seine, le 92, un département pas spécialement démuni, avec un budget de près de 3 milliards d'euros, 460 millions d’excédent en 2017, le premier quartier d'affaires européen qui héberge le ¼ des entreprises françaises cotées au CAC 40 et 2700 entreprises étrangères. Accueillant donc ! Oui mais pas pour tout le monde

836 MNA mineurs et jeunes majeurs isolés étrangers (sur une population totale d'1,6 M d'habitants) y sont pris en charge, ce qui représente pour  Patrick Devedjian, Président du CD,  « une explosion des flux migratoires ». Des jeunes trop souvent laissés à l'hôtel des mois durant, un sur 5 n'est pas scolarisé, en grande solitude et détresse morale, n'ayant de contact avec leur référent qu'une fois par mois, certains référents ASE se retrouvant avec 50 à 60 jeunes à suivre.

Dans un mois, où sera Sylla ? Pris convenablement en charge, scolarisé et soigné, ou renvoyé à la rue et à la misère ?

                                    RESF 92

 

 

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