Pourquoi il faut lire Houellebecq

Il faut être gonflé - beaucoup le sont, apparemment - pour faire la critique d'un livre avant de l'avoir lu... Je ne m'y risquerai donc pas. Mais, j'aimerais simplement souligner que Houellebecq n'est pas Zemmour et que la lecture de ses livres est toujours une expérience enrichissante. Ce n'est pas que le personnage soit spontanément sympathique ou que la luminosité de sa pensée vous transcende et fasse que vous vous sentiez « plus intelligent ». Non, l'intérêt n'est pas là. L'intérêt réside dans le regard entomologique qu'il porte sur la société et ses semblables (qu'il considère sans doute comme bien peu « semblables » à lui...), regard souvent perçu comme cynique, mais à tort car il s'agit bien plus pour lui d'un sentiment ressenti d'étrangeté, de distance, peu chaleureux certes mais tellement acéré. Ses descriptions, par exemple, du corps vieillissant (et pour lui, la « guenille » vieillit très jeune!) nous renvoient à notre condition animale, à notre statut de grands singes, et ce n'est pas sans heurter bien des consciences, croyantes ou « humanistes », qui se passeraient bien de ce rappel-là ! C'est aussi un observateur analytique de nos comportements, de nos personnages et de nos institutions dont la radiographie par ses soins, pour n'être bien sûr pas toujours pertinente, donne toujours cependant matière à réflexion sur nos certitudes du moment. Bien sûr, les « humanistes » à l'oeil mouillé peuvent ne pas se sentir à l'aise dans cette démarche...

A l'occasion de la sortie de « Soumission », le débat (ou surtout l'absence de débat) va bien sûr s'étaler sur les ondes, les écrans et les feuilles de choux entre les pourfendeurs de la prétendue « islamophobie » et les thuriféraires de l' « identité » (Au passage, on notera la difficulté toujours plus grande des « républicains laïques » à s'insérer entre les deux, tels le doigt entre l'arbre et l'écorce...) Nul besoin pour débattre sur ce terrain de lire le livre ! Ceux qui n 'ont pas renoncé à penser par eux-mêmes auraient pourtant tort de s'en priver.

Anticipation, fable, prophétie ? Peu importe. Jeu de stratégie, le livre part de constats et déroule une hypothèse. On peut contester ses axiomes ou la validité de sa logique, et l'on peut considérer que ce scénario est hautement improbable, s'il n'est tout à fait impossible. Mais, au regard des publications précédentes de Houellebecq, j'attends beaucoup de sa galerie de portraits, de la description des mécanismes en jeu, de l'analyse de l'état des lieux et des idéologies à l'oeuvre, tous travaux dans lesquels il excelle.

Houellebecq a une pensée fluctuante, contradictoire, évolutive, parfois incompréhensible. Il n'est pas Victor Hugo ou Zola. En un sens, c'est le contraire de la figure du gourou. Et, tant mieux ! L'exercice de décryptage et de projection n'en est que plus libre, plus riche, même si on n'est pas obligé, mais alors pas du tout, d'en faire sa Bible.

 Sur le fond de l'affaire, Houellebecq, qui s'est bien documenté, met en évidence un paysage idéologique et politique qui est loin d'être farfelu, n'en déplaise aux belles âmes. Un intellectuel de la gauche radicale et laïque (1) défendait récemment la position suivante : la période n'est pas mûre pour une alternative républicaine « à gauche de la gauche » parce que la confusion des esprits est extrême et que les courants de pensée évoluent à front inversé. Un certain humanisme « communautariste », en effet, confond le respect des personnes avec la défense de leurs idéologies, la promotion de la liberté des communautés aux dépens, le cas échéant, des droits des personnes appartenant à ces communautés. Or, le grand mouvement réformateur international néo-libéral, qui a entrepris de détricoter point par point tous les acquis sociaux gagnés non sans mal pendant plus d'un siècle, a un besoin absolu de sous-traiter aux religions la question sociale (et donc la paix sociale), que les institutions publiques, asséchées, ne seront évidemment plus en état d'assurer. Communautarisme et néolibéralisme ont donc (« objectivement », comme on disait du temps où un certain barbu du XIXe siècle n'était pas encore un gros mot !) parti lié. D'où la difficulté, déjà signalée, du camp «républicain» à se rassembler.

Dans ces circonstances, Houellebecq a raison de dire qu'il y a actuellement plus de distance entre un laïque athée et un catholique pratiquant qu'entre ce même catholique et un musulman. On le voit déjà sur les sujets « sociétaux » sensibles comme l'homosexualité, l'euthanasie ou les stéréotypes de genre. Des chercheurs en sociologie ont aussi constaté que les familles musulmanes, en moyenne, avaient des attitudes et des comportements analogues aux mœurs et coutumes dominantes ayant cours banalement en France dans les années 50 : répression de la sexualité, culte de la virginité, encadrement des filles, caractère infamant du divorce, culture de la soumission – on y revient – à la famille, à la religion, etc.). Le combat qui a été mené par la société pour sortir de ces carcans (mai 68 n'en aura été que l'apogée et le symbole), toute une part de cette société n'a pas envie d'avoir à le mener à nouveau. Mais, a contrario, toute une part de ce « vieux monde qui n'en finit pas de mourir » a élaboré dans ces circonstances une occasion de remettre à l'ordre du jour ses vieilles lunes. Sur fond d'anti-fascisme épidermique, l'hypothèse houellebecquienne d'une coalition islamo-chrétienne visant à remplacer la laïcité par la tolérance aux dépens de l'idéal républicain n'est donc pas totalement hors-sol, coalition rendue possible par une gauche sombrée dans un désastre intellectuel sans précédent depuis Guy Mollet.

 

Michel Houellebecq peut nous amuser avec le sourire narquois de son personnage de (vrai ou faux) macho qui fait mine de s'accommoder d'une société où la polygamie retrouverait droit de cité : il parle aussi, mine de rien, d'évolutions bien plus lourdes de conséquences. Il nous prévient aussi, peut-être à son insu, que rien jamais n'est acquis et que les actions et les combats d'aujourd'hui déterminent les réalités de demain. A bon entendeur...

 

 

(1) Voir : Bernard Teper, Réseau d'Education Populaire, et site « Res Publica »

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