J'ai complété la lecture de ce billet par celle du texte de Michel FOUCAULT, "Inutile de se soulever". L'un et l'autre semblent faire l'hypothèse de l'importance qu'il convient d'accorder au Sujet, à ce que d'aucuns appellent l'individu avec ses histoires intimes, familiales, sociales, héritées, construites.
Les deux textes qui suivent partent du Sujet, sans toutefois l'exprimer ainsi, déniant tout droit ou toute obligation au relativisme, de celui qui considère qu'une souffrance, un mal, une impasse individuelle n'a que peu d'importance au regard de l'histoire en mouvement, l'histoire chronologique qui écrase le temps et les subjectivités sans toutefois pouvoir toujours en effacer les traces, pour le meilleurs comme pour le pire.
Il y a des inspirations d'un grand secours pour l'humanisme (morale kantienne) et d'autres qui ne le sont pas (nihilisme). Je me surprends depuis quelques semaines à investir l'histoire d'A. HITLER, à travers le texte de Ian KERSHAW, la médiocrité du sujet, sa banalité, une insignifiance dépassée à force d'accumulation de paroles et de discours, d'actes, jamais réellement réprimés sinon encouragés par quelques élites pragmatiques.
Aucun rapport pourrions nous dire entre cette histoire du siècle dernier et l'histoire actuelle : oui et non, et c'est là une réponse de profane, vous l'aurez compris, une réponse qui est aussi celle d'un J. CHAPOUTOT, le savoir d'une exploration académique et d'un long cheminement intellectuel en plus.
Une accumulation de violences
La notion d'accumulation doit être considérée ici du point de vue de la séquence temporelle, histoire récente, dix, vingt dernières années, petites et plus grandes attaques des droits sociaux et démocratiques au nom des contraintes macro-économiques et de comptabilité publique, au nom d'un pragmatisme dont je persiste à faire l'hypothèse qu'il dissimule mal, chez certains individus, ce qui relève d'un nihilisme assumé : "Je prends ce que je peux, maintenant ; j'assume la violence considérant l'improbabilité d'une révolte radicale, d'un basculement démocratique."
Le peuple abimé et muselé, le peuple étourdit et conditionné, le peuple orienté dans l'expression de ses pulsions et de ses affects élémentaires, ce peuple là est partagé entre la peur du désordre et la peur de l'ordre, la seconde pouvant être considérée comme acceptable dans la mesure où elle est étroitement liée à une anticipation possible de l'avenir.
Et je crois bien que l'indifférence aux conséquences du changement climatique participe de ce choix, le chaos et ses prodromes indiffèrent d'autant plus qu'ils sont prévisibles.
La mort individuelle est prévisible et nous nous employons dans la mesure du possible, chaque jour à en éviter l'actualisation d'une prise de conscience qui vaut accord et reconnaissance de notre identité de destin avec ces morts, lointains dont nous pouvons être amenés à jouir du décompte morbide.
Cela est le produit des connaissances quant aux effets des traumatismes, de leur répétition, de ce qui s'ébauche peu à peu de leur prévisibilité du de l'anticipation plus ou moins active, de la séquence d'après.
A cette anticipation se mêle un réel effort de compréhension et l'expression du besoin de s'en libérer.
Cette prévisibilité est plus ou moins refusée mais le plus souvent assumée comme source de soulagement et de levée paradoxale de l'angoisse existentielle.
Au moins cette anticipation, cette expectation permet t-elle de retrouver ou de trouver, de vivre ou fantasmer l'illusion d'un contrôle de sa propre existence, qui d'illusion peut très vite sombrer dans un drame qui tient moins à une dynamique psychique interne qu'à un mouvement social externe.
Pour terminer, je reviendrai ici sur la notion de prophétie auto-réalisatrice.
Cette dynamique m'apparaît aujourd'hui collective et presque en cours d'inscription dans une histoire dont nous devrions consentir à perdre le peu de contrôle dont nous disposons à travers nos décisions et nos choix et au-delà de cette seule dimension individuelle dans l'Histoire, cette "Madame H" décrite par Régis DEBRAY.
M'apparaît de plus en plus présent dans nos vies individuelles, ce que j'ébauchai plus haut de l'hypothèse d'une fusion entre le pragmatisme mêlé à l'idéologie néolibérale du contrôle des flux et des vies et le nihilisme d'une minorité dirigeante.
Cette élite comme d'autre avant elle, semble s'être engagée, une fois éteintes les lumières de l'humanisme, l'éclairant sur la seule voie ouverte à la lumière de ses projections, vers le seul avenir promis à celles et ceux qui auront consenti, entre-temps à la soumission et l'obéissance.
La révolte peut ainsi en somme, considérée comme l'expression d'un refus adressé à celles et ceux qui n'envisagent l'avenir de tous qu'à la lumière de leur volonté.