Un bar-tabac à Saint-Raphaël

Si j’étais membre des Compagnies Républicaines de Sécurité, je me poserais peut-être quelques questions…

Difficile interpellation d’une dangereuse forcenée lors de la manifestation parisienne du 16 juin 2020. Heureusement, les gardiens de la paix étaient nombreux et bien équipés. © Antoine Guibert Difficile interpellation d’une dangereuse forcenée lors de la manifestation parisienne du 16 juin 2020. Heureusement, les gardiens de la paix étaient nombreux et bien équipés. © Antoine Guibert

Pourquoi on n’a pas de « trou » à la police, comme à la sécu? Pourquoi on modernise l’hôpital, l’éducation nationale et pas nous? Pourquoi est-ce qu’on réforme les retraites de tout le monde et pas les nôtres? Bien sûr je m’en plains pas, mais je m’demande… Qu’est-ce qu’on a de particulier? Bon, c’est vrai qu’il vaut p’têt mieux avoir des flics de bonne humeur si on veut réformer la nation gauloise, si « chamailleuse » comme dit le président… Les français comprennent pas toujours tout le bien qu’on leur veut.

D’ailleurs, mon président m’envoie sur les manifestations. C’est le gros de mon job depuis quelques mois. Mais est-ce qu’il y a vraiment besoin d’aller « maintenir l’ordre » lorsque des infirmières et des médecins viennent demander de pouvoir soigner les gens correctement? En plus quand on va aux manifs ça se finit toujours en « affrontements avec les forces de l’ordre ». Après tout, sans forces de l’ordre sur place, y aurait peut-être pas d’affrontements! Tiens elle est bonne celle-là, j’vais finir par plus savoir à quoi j’sers!

Bref, je vais quand même bosser, perplexe, en m’disant qu’au moins le président doit avoir l’esprit libéré pour réfléchir à la « reconstruction sociale, écologique et solidaire »… Mais bon j’en sais rien. P’têt qu’il est seulement attablé avec quelques pointures du CAC 40 dans un restau chic, qu’il hésite pour le dessert entre l’ « Infiniment citron » et le « Millefeuille Belle époque »…

Pis je rentre le soir, après une journée épanouissante à « servir » – c’est la devise des CRS. C’est à dire à me faire caillasser et insulter, à cogner des plus pauvres que moi désarmés, gazer des collègues de la fonction publique. La routine quoi. Et puis je m’aperçois que je passe pour un connard sur les réseaux sociaux. Le pire c’est que j’ai presque envie de liker. Au « 20h » c’est pas beaucoup mieux.

Oh et puis merde, je m’demande si j’aurai très envie d’aller bosser le jour de la prochaine manif! Je m’demande même si j’ai envie de retourner bosser tout court… J’commence à avoir des idées noires parfois, à force. C’est peut-être le moment de passer à autre chose… Depuis l’temps qu’avec ma femme on rêve d’ouvrir un bar-tabac à Saint-Raphaël…

 © Raymond Depardon © Raymond Depardon

 

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