Tunisie : "Lettre à Taoufik Ben Brik, l'otage de Ben Ali"

Opposante farouche au régime de Ben Ali, la journaliste tunisienne, Sihem Bensedrine, a publié lundi 8 mars, une lettre à son collègue, Taoufik Ben Brik. Paru sur le site indépendant Kalima ("Kalima est un magazine indépendant crée en 2000 et son site est censuré en Tunisie depuis cette date"), cette lettre rappelle les conditions d'incarcération de Taoufik Ben Brik, arrêté en octobre 2009, et condamné le 26 novembre 2009 à six mois de prison pour "faits de violence, outrage aux bonnes moeurs et dégradation volontaire des biens d'autrui". Une accusation que le journaliste rejette, se déclarant "victime d'un traquenard" de la politique politique de Ben Ali.

 

"Cher Taoufik

Voilà maintenant quatre longs mois que tu es séquestré. Les rares informations qui filtrent de ce sinistre bagne de Siliana où tu croupis ne rassurent guère ; Rien que des nouvelles sur les multiples vexations que l'on t'impose chaque jour que le bon Dieu fait; Non satisfaits de t'avoir ravi ta liberté, ils s'acharnent à te dépouiller de ta dignité.


Lever à 6 heures du matin avec les cris rauques des gardiens qui cognent leur trousseaux de clés en fer contre les portes blindées, lourdes et sinistres à l'image de ceux qui ont choisi pour toi cette « résidence » insalubre infestée de parasites. Ils arrivent en crachant tout leur vocabulaire ordurier pour vous rappeler qu'ils sont ici les maîtres absolus et que vous n'êtes RIEN. Ils vous crient de vous mettre en rang dans les étroites allées qui séparent vos lits superposés pour vous COMPTER encore et encore. Comme si l'un d'entre vous avait pu s'échapper durant la nuit par une brèche ouverte dans ses rêves. Puis le Cabran1 se met à son tour à hurler pour ordonner de faire les lits et laver le parterre ; une affaire de quelques minutes, sachant que tout ton mobilier se résume à ce sceau en plastique où tu ranges les maigres affaires qu'ils t'ont autorisé à garder;


Alors commence une longue attente jusqu'à 10h où un liquide teinté et chaud qui se voudrait café est distribué ; Une nouvelle journée commence, vide de tout ce que tu aimais faire ; aucune feuille blanche à noircir ; ni stylo-encre à vider ; pas de García Márquez, ni de Günter Grass ou de Mahmoud Derwiche pour stimuler ton imaginaire ; pas de copies de journaux interdits à lire, que tu téléchargeais dans le cyber du coin; pas de Ali ni de Khedija à emmener à l'école, apercevant au détour d'un regard cette angoisse de la séparation qui prolonge l'au-revoir et s'éteint dans une paupière baissée; pas de Azza à embrasser sur le pas de la porte de ce 9e étage de votre immeuble d'Ennasr pour lui dire, à sa sortie pour le travail, combien elle compte pour toi ; pas d'expresso accompagné d'une cigarette épinglée à ton éternel fume-cigarette à déguster à la terrasse de ton café préféré sous un soleil qui se fait rare par ce temps hivernal ; Pas de Om Zied chez qui tu aimais flâner pour vider toute ta rancœur contre ce Benavi, comme tu l'as surnommé, qui n'en finit pas de s'accrocher au pouvoir et de couler un pays qui avait tous les atouts pour être prospère ;


Ces plaisirs confisqués qui meublaient ton quotidien défilent pour remplir un temps aphone et te déconnecter de cette réalité indigente où l'on t'a enfermé. Assis sur ce seau transformé en tabouret, tu fumes une cigarette pour rassembler tes esprits et t'extraire de la médiocrité qui t'entoure; Mais l'autre réalité te rattrape et même cette échappée en toi-même t'est déniée ; Le nouveau prisonnier qu'on t'a collé comme voisin après la confirmation de ta peine en appel viole ton intimité et t'agresse verbalement ; Tu es conscient que c'est un jeu délibéré qui consiste à t'empoisonner la vie en te provoquant, mais tu ne peux t'empêcher de réagir et lui rendre la monnaie de sa pièce dans un langage cru. Il te tombe dessus et te déchire ta chemise attendant la réaction violente de ta part ; Tu comprends le stratagème et te retiens ; pas question de leur donner un nouveau prétexte pour prolonger ta peine, le Cabran fait mine de vous séparer sans conviction.


Il est 10h, l'heure du passage du pharmacien ; un euphémisme car c'est plutôt un détenu sans aucune qualification qui assure la distribution des médicaments; le règlement voudrait que les médicaments soient placés sur un plateau hors de leurs boites, mais le pseudo-pharmacien vous les place directement sur la langue en se trompant parfois de médicament, son unique repère étant la couleur des dragées. Encore une humiliation à avaler ! Ta petite santé est un sujet de pressions permanentes ; Le chantage aux médicaments est encore une misère qu'ils te font régulièrement et il faut actionner les pressions internationales pour qu'ils t'en fassent bénéficier ; C'est une tactique payante ; les chancelleries occidentales ont le sentiment d'avoir accompli pour toi quelque chose qui les dispense de réclamer ta libération, et le pouvoir leur donne le sentiment qu'il a cédé.


Aujourd'hui tu attends la visite de tes avocats pour parler du pourvoi en cassation, c'est le dernier délai ; tu t'accroches à ce rendez-vous comme à une planche de salut qui va t'aider à traverser ce temps VIDE de tout. L'arrivée de l'avocat est une bouffée d'oxygène qui t'extirpe de ce trou noir où l'on cherche à t'enfoncer et te relie à ce monde qui te restitue ton humanité confisquée ; les nouvelles qui te réchauffent le cœur ne manqueront pas et tu les attends de toutes tes forces. L'heure de la visite des avocats passe et ton nom n'a pas été appelé ; Ce n'est pas la première fois qu'ils interdisent à tes avocats la visite ! Le chantage aux avocats est encore une de leurs mesquineries, tout comme le chantage à la visite familiale, pour tenter de briser ton moral d'acier et te faire sentir leur pouvoir sur toi. Tant pis pour la cassation ! D'ailleurs, servirait-elle à quelque chose ? La sentence est déjà dictée, tu ne le sais que trop.


«Je suis l'otage de Ben Ali», avais-tu dit à la Cour ce 19 novembre où tu comparaissais devant un juge tétanisé qui cachait mal sa nervosité au point de t'interrompre à chaque mot que tu prononçais, comme s'il devait répondre de tes paroles ; des paroles si efficaces pour mettre à nu le «roi»; C'est bien cela ton statut Taoufik, OTAGE de Ben Ali ; aucune loi, aucun règlement ne s'applique à toi autre que le fait du prince, ou plutôt le fait du Maalem2 car c'est ainsi qu'il se fait appeler.


Azza, Jalel, Fethi et Saida sont venus te voir cet énième mercredi, triomphants d'une course d'obstacles qui empoisonne leur vie, les incitant à renoncer à te rendre visite; Ils t'ont raconté l'élan de solidarité des Algériens, le parlement européen à Strasbourg ; le concert de musique à ton honneur à Paris ; la mobilisation internationale, les diverses interventions des politiques et des ONG à travers le monde, les groupes Facebook et les multiples articles de presse dénonçant le sort qu'on t'a fait.


Mais rien n'y fait ; Il s'accroche à toi comme une bête serre sa proie entre ses dents et se cache pour ne pas se la faire arracher. Tu leur as raconté tes craintes de le voir jouer les prolongations et te sens à la merci de la bête qui a soif de ton sang.


Cher Taoufik

Je n'aurais jamais cru qu'il irait si loin avec toi et qu'il ne respecterait aucun principe d'un combat régulier. Je croyais que même la pègre avait des règles ; Je me sens coupable de t'avoir «livré» ce 29 octobre à ce fauve ; nous étions une vingtaine de tes amis ce jour là à t'accompagner à ce commissariat d'El Manar de triste réputation; nous étions tous persuadés que tu n'en aurais que pour quelques heures au plus ; toi tu ne partageais pas notre optimisme et la suite des événements t'avait donné raison.


En s'attaquant à toi, la personne la plus célèbre et la mieux protégée, il nous lançait un message à nous tous ; faute de pouvoir nous réduire au silence il te séquestre et nous terrorise! Mais la brutalité de sa police, si elle réussit parfois à handicaper nos mouvements, échoue à nous bâillonner. Il n'échappe à personne que ces réactions disproportionnées à un écrit - fût-t-il le plus impertinent - trahit une fragilité et une impuissance à continuer à gouverner ce pays en s'appuyant uniquement sur la force de sa police. Ce régime se sait honni par quasiment tous les Tunisiens ; et la brutalité la mieux outillée n'a jamais pu faire office de politique pour bien longtemps ; elle s'épuise fatalement et se déchire en luttes intestines. C'est ce qui arrive maintenant au régime de Ben Ali ;


Sache, Taoufik, que tes amis en Tunisie et à travers le monde sont bien plus nombreux qu'on ne l'imagine, et ton ennemi qui cherche à te ravir à eux ne le sait que trop bien. Ce régime est en fin de parcours et les fautes politiques qu'il multiplie dévoilent sa dégénérescence ; ton emprisonnement illustre sa décrépitude mais aussi ta victoire morale sur lui ; certes tu en payes, toi et ta famille, le prix fort, mais c'est un prix qui portera ses fruits et fera que ton combat n'a pas été vain ;


Cher Taoufik,

Bientôt tu seras libre et ton emprisonnement aura été un pallier vers la libération de la Tunisie, ce pays que tu aimes tant et où tu aimerais voir s'épanouir les Tunisiens qui méritent mieux que cette mafia. Taoufik, nous n'épargnerons aucun effort pour te sortir de ce trou ; tu nous manques énormément."

Sihem Bensedrine

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1- Détenu chargé par l'administration de diriger la cellule

2- Patron en arabe

 

Et Reporters Sans Frontières dresse ici la situation des médias en Tunisie.

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