Lettre d’un jeune français en soif d’une autre révolution

©Jimmy Markoum

©Jimmy Markoum

"Egypte"entre la "prison nationale démocratique" (référence au Parti National Démocratique de Moubarak) et le peuple

 

Le spectre de l’islamisme ou la paresse intellectuelle

 

Une fatalité arabe ?

 

Il y a quelques semaines, le monde semblait soudainement découvrir l’horreur de la dictature tunisienne de Ben Ali. Pendant plus de deux décennies, nos dirigeants politiques ont non seulement cautionné mais surtout légitimé le régime de Ben Ali, ce modèle dans la lutte contre l’islamisme. Et tant pis si elle se fit au mépris des libertés et des droits fondamentaux de tout un peuple, et tant pis si tout opposant au régime fut assimilé à un islamiste et persécuté. Puis vint la découverte de l’Egypte de Moubarak. Le constat est alors sensiblement le même, justifié par la peur d’un gouvernement aux mains des Frères musulmans. Sans compter que l’enjeu stratégique de l’Egypte est autrement plus central pour la stabilité régionale d’où le contorsionnisme diplomatique des Américains ces dernières semaines.

 

Pendant toutes ces années, les pays occidentaux, et notamment notre « pays des droits de l’Homme », se sont gargarisés de discours passionnés sur la nécessité de répandre la démocratie dans le monde entier, au moment même où ils cautionnaient la tyrannie à l’œuvre dans ces pays.

 

En janvier 2006, les Palestiniens votent massivement pour le Hamas dans le cadre des élections législatives. Plus de trois quarts des électeurs se sont rendus aux bureaux de vote sous l’œil avisé de plus de 900 observateurs internationaux qui ont pu témoigner de la régularité du scrutin. C’est incontestablement une victoire pour la démocratie à laquelle les Palestiniens ont montré leur attachement. Pourtant, dès les jours suivants, le boycott des pays occidentaux se met en place car ils rejettent l’élection d’un mouvement islamiste.

 

Les pays occidentaux ont alors jugé les peuples des pays arabes encore politiquement immatures pour la démocratie, à l’image de Caroline Fourest[1] qui appelait à séculariser avant de démocratiser. Le dilemme entre dictature et islamisme était tranché. C’était la fatalité arabe.

 

Ainsi, a-t-on pu ensuite fermer les yeux sur les plus graves atteintes aux libertés fondamentales dans les pays arabes. En novembre 2010, j’étais en Egypte alors qu’avaient lieu les élections législatives. Pendant les semaines précédant les élections, des dizaines de militants politiques, et notamment des Frères musulmans, étaient arrêtés et torturés, la supervision des élections par le pouvoir judiciaire était refusée tout comme les observateurs internationaux. Le jour des élections, j’ai vu des dizaines d’électeurs être empêchés d’accéder aux bureaux de vote, quand ils avaient eu la chance d’être inscrits préalablement sur les listes électorales, alors que des baltagia (hommes de main payés par le parti au pouvoir et armés de matraques et autres couteaux) rôdaient devant les bureaux de vote pour donner les consignes de vote…le taux de participation n’a pas dépassé les 10% et le quotidien Al Masry Al Youm titrait le lendemain « l’Egypte a « voté » », avec d’énormes guillemets, et à l’appui, une photo d’une scène évidente de bourrage des urnes.A l’issu du second tour, le Parti National Démocratique (parti du président Moubarak) avait remporté plus de 83% des sièges. A-t-on entendu alors des récriminations venant du monde entier pour s’indigner de cette mascarade d’élections comme cela avait été le cas en Iran en 2009 ? Comme Alain Gresh le soulignait à l’époque dans Le Monde Diplomatique, « Egypte-Iran, deux poids deux mesures »[2]. Et puis, une Assemblée du peuple qui passait de 88 députés des Frères musulmans à zéro, ça ne pouvait être qu’une bonne nouvelle pour les« terrorisés » de l’islamisme.

 

Pourtant, depuis, la donne a changé. Les peuples tunisiens et égyptiens ont montré une soif inextinguible de démocratie, de libertés et de droits renvoyant aux calendes grecques toutes les malédictions de nos prophètes de malheur sur l’inexorabilité du choc des civilisations et de l’islamisme. Ces peuples ont montré que les principes de la démocratie n’étaient pas des principes occidentaux mais des valeurs universelles et qu’à ce titre, il n’y a pas de fatalité arabe. Pourtant, aujourd’hui, nous Français[3], continuons de jeter un voile de méfiance sur ces événements, paresseux que nous sommes à imaginer le monde autrement qu’à travers de vieux fantasmes confortables.

 

La révolution égyptienne et la remise en cause de la scène religieuse

 

Comme le souligne Hossan Tammam[4], politologue égyptien, dans un article intitulé « Islamists and the Egyptian revolution », outre que les mouvements islamistes ne ressortent pas renforcés de la révolution égyptienne, l’institution religieuse elle-même, qu’elle soit musulmane ou chrétienne, a fait l’objet d’une défiance sans précédent. « La révolution égyptienne a complètement reconfiguré la scène religieuse et clarifié la position des gens envers les institutions et les discours religieux dans le pays ».

 

Du côté musulman, que ce soit le grand sheikh d’Al Azhar (autorité dans l’Islam sunnite), ou le grand mufti Ali Gomaa (référence légale de l’Etat égyptien dans les questions religieuses), leurs déclarations répétées ont essentiellement consisté à appeler à l’arrêt des manifestations, en vain, et dans une stratégie de soutien évidente au régime. Du côté chrétien, l’Eglise copte, par la voix du pape Chenouda, avait appelé les coptes dès le 25 janvier à ne pas participer aux manifestations. Pourtant, dès ce premier jour, la mobilisation a été massive dans le quartier de Shubra à majorité copte. Ainsi, il semblerait que ces institutions et leurs discours aient été rapidement assimilés au régime et que les particularismes religieux aient été dépassés dans un mouvement qui se voulait avant tout égyptien et civil.

 

Dans le même temps, les media n’ont pas manqué de montrer les manifestants musulmans en prière, notamment le vendredi, pour insister sur l’ancrage de l’islam en Egypte. En effet, la religion est un élément important dans le quotidien des Egyptiens, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. D’ailleurs, les manifestants coptes ont aussi organisé une messe le dimanche 6 février place Tahrir. Et dans les deux cas, les croyants ont montré beaucoup de respect les uns envers lesautres. La religion tient en effet une place importante dans le quotidien et le mode de vie des Egyptiens, quelque soit leur confession, mais il ne faudrait pas confondre religion et intégrisme religieux. Encore une fois, juger une société à l’aune du concept de laïcité, en occultant les conditions historiques de son émergence en France, pour conclure sur son niveau de développement ou de civilisation relève largement de l’anthropocentrisme. Ou alors, portons le même regard objectif sur la place de la religion dans les sociétés démocratiques israéliennes ou américaines ?

 

Révolution et islamisme

 

Enfin, en ce qui concerne l’islamisme ou la potentielle menace islamiste qui planerait sur cette révolution, rappelons encore une fois que cette révolution est une révolution civile et populaire. Elle n’a été lancée par aucun parti, ni aucun mouvement religieux. Elle est simplement l’émanation d’un appel à la manifestation lancé sur les réseaux sociaux Facebook et Twitter par de jeunes internautes engagés.

 

Hossam Tammam rappelle d’abord que l’islamisme égyptien n’est pas que le fait des Frères musulmans, mais est aussi représenté par les mouvements salafistes et jihadistes. Les salafistes ont unanimement boycotté la révolution soutenant assez largement le régime. Les jihadistes, et notamment Al-GamaatAl-Islamiya appelant à la fin de la révolution et rejetant l’appel à la chute de Moubarak, se sont largement discrédités en participant au dialogue orchestré par Omar Souleiman, et sur appel de celui-ci, alors qu’ils n’avaient pas participé à la révolution.

 

Enfin, pour ce qui est des Frères musulmans, ils ont largement adopté une position opportuniste qui n’est pas passée inaperçue. Dès le départ, ils avaient dit ne pas appeler à participer aux manifestations du 25 janvier. Pourtant, ils ont rapidement essayé de rattraper le train en marche et ont opportunément participé au dialogue d’ouverture avec le nouveau gouvernement alors que Moubarak était toujours au pouvoir. Cela les a aussi largement coupés du reste du mouvement de protestation.

 

En revanche, cela ne signifie pas que ces organisations n’ont aucune place dans la société égyptienne. Mais il s’agit de ne pas surestimer cette place en se focalisant sur elles dans une logique médiatique évidente. Et d’ailleurs, comme toutes les organisations politisées, ces organisations ont souffert de larges tensions internes, certains de leurs membres se distanciant de l’appareil. C’est ainsi que j’ai effectivement pu croiser à Tahrir le 25 janvier un salafiste en pleine discussion politique avec des jeunes filles non-voilées, que j’ai rencontré un membre des Frères musulmans qui m’a expliqué être présent pour la défense de la démocratie. En tant que citoyens égyptiens, ils ont individuellement participé au mouvement civil pour réclamer les mêmes droits que tous les protestataires présents, ni plus ni moins. Ces mouvements n’ont absolument pas été et ne sont toujours pas des moteurs dans la dynamique révolutionnaire. Et même bien au contraire…

 

C’est la dictature qui a renforcé l’islamisme

 

Ces dernières semaines, les différents mouvements islamistes se sont surtout illustrés dans leur soutien plus ou moins clair au régime. Outre l’opportunisme évident de certaines de ces formations, cela révèle aussi le rôle historique joué par ces organisations dans leur rapport au pouvoir. Faut-il rappeler que c’est le président Anouar Al-Sadate, le prédécesseur de Moubarak, le héros des accords de paix de Camp David dont Israël redoute tant aujourd’hui la remise en cause, l’allié indéfectible des Américains et de l’Occident, le chantre du libéralisme économique qui, de son plein gré, est à l’origine de la réforme constitutionnelle de 1979 faisant de la loi divine (sharî’a) la« source principale » de la législation égyptienne ? Autrement dit, historiquement, ce ne sont pas les mouvements islamistes qui ont mené à la réislamisation de la société, mais c’est bien le politique qui a mené au développement de ces mouvements et au renforcement de la référence islamique dans l’espace public. En effet, à l’époque, Sadate s’est servi de ces mouvements pour marginaliser ses opposants de gauche, notamment les héritiers de Nasser. Sous Moubarak, la donne n’a pas radicalement changé et les différents mouvements islamistes ont toujours été instrumentalisés par le pouvoir selon les intérêts politiques du moment.

 

Cela remet non seulement en cause l’idée que les dictatures aient été des barrières contre l’islamisme mais bien plus, c’est la dictature égyptienne qui a mené au développement de l’islamisme et à son ancrage dans la société. Alors pourquoi se méfier aujourd’hui de la démocratie en Egypte ? Plutôt que de juger l’immoralité du voyage de Fillon aux frais de Moubarak, ne devrions-nous pas rappeler la responsabilité de certains de nos intellectuels, media et politiques dans le crédit apporté à l’idée d’une fatalité arabe qui a permis à des pouvoirs odieux de se maintenir ? Et ne faut-il pas s’indigner aujourd’hui de la permanence de cette idée ?

 

L’Europe démocratique est-elle dépourvue de partis d’extrême droite ?

 

Bien que ne partageant pas les idées de mouvements islamistes comme les Frères musulmans,cela ne nous autorise pas à asséner des contre-vérités sur leur projet politique. Les Frères musulmans rejettent officiellement le modèle théocratique iranien ou afghan. Ils se disent plus proche du pragmatisme des islamistes marocains ou du modèle turc de l’AKP d’Erdogan, même s’ils rejettent le fondement laïc de ce pays. Ils se disent officiellement partisans d’une démocratie parlementaire, du pluralisme politique, d’un chef d’Etat ni religieux, ni militaire, et respectueux de la souveraineté populaire. Par ailleurs, en 2007, ils ont reconnu la Constitution égyptienne et le rôle de la Haute Cour constitutionnelle. Néanmoins, au même moment, ils réfutaient aussi l’idée qu’un copte ou qu’une femme ne deviennent chef de l’Etat. Il ne s’agit donc pas d’idéaliser cette organisation qui depuis quelques années a délibérément choisi de se donner une image plus consensuelle. Néanmoins, parler aujourd’hui des risques d’une dictature religieuse est largement exagéré.

 

Par ailleurs, les Frères musulmans sont considérés par les media comme la première force d’opposition du pays. En effet, dans le cadre des élections législatives de 2005, ils ont remporté 88 sièges, le score le plus important de l’opposition. Mais il ne faudrait pas oublier que le taux de participation avoisinait alors les 10% et que l’on ne peut donc absolument pas conclure sur leur part de représentativité de l’électorat égyptien.

 

Il est évident que ce parti, encore officiellement interdit jusqu’ici en Egypte, constitue un danger pour la société égyptienne. Pour autant, sa participation à la vie démocratique de l’Egypte est totalement légitime et même nécessaire afin de respecter la liberté d’opinion dans ce pays. En quoi l’organisation des Frères musulmans serait-elle plus dangereuse que les partis d’extrême droite qui, dans nos pays européens, ont pignon sur rue ? Pire, n’est-ce-pas une ancienne ministre du gouvernement français, Christine Boutin, qui brandissait il n’y pas si longtemps une Bible en plein milieu de l’Assemblée nationale de notre pays laïc alors qu’avait cours le débat sur le PACS, et qui se dit ouvertement contre l’avortement au nom de ses conceptions chrétiennes de la procréation ? Est-il nécessaire de rappeler le score atteint par un certain Jean-Marie Le Pen au premier tour des élections présidentielles de 2002 dans notre vieille démocratie ? Ce même Jean-Marie Le Pen qui proposait il y a une dizaine d’années d’enfermer les personnes atteintes du SIDA ou qui par antisémitisme réfutait il y a encore peu la réalité historique de la Shoah. Le Front National qui aujourd’hui a aussi adopté un discours plus consensuel n’est-il plus pour autant un parti xénophobe fondé sur l’idée de la « préférence nationale » aux conséquences bien connues ? Enfin, je n’évoquerai pas les campagnes médiatiques haineuses et racistes déployées par des partis d’extrême droite suisses à l’encontre de l’islam et des immigrés lors des derniers référendums.

 

 

Alors sur quoi se fonde aujourd’hui notre méfiance envers les mouvements démocratiques à l’œuvre en Tunisie et en Egypte ? D’où vient cette obsession de l’islamisme et de la fatalité arabe ? Comme le regrette un jeune blogueur sur le site internet du quotidien égyptien Al Masry Al Youm[5],à quoi servent toutes les missions de recherche étrangères dans les pays arabes si les analyses n’évoluent pas, si les filtres d’analyse restent les mêmes à travers le temps ? Pourtant, des chercheurs en sciences humaines habitués du terrain comme Olivier Roy[6] ont appelé à revoir nos paradigmes. Nos classes politiques et intellectuelles auraient-elles une écoute sélective ? Nous, Français, serions-nous incapables de dépasser nos blocages épistémologiques, voire cognitifs ? Serions-nous trop fermés d’esprit pour imaginer le monde autrement ? Ou pire, défendrions-nous ces théories au regard d’enjeux géostratégiques évidents comme l’explique dans un article édifiant Pascal Boniface[7], directeur de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques) ?

 

Les jeunes français ne cautionneront pas davantage l’entêtement de leurs pères à s’enfermer dans une conception nombriliste et craintive du monde. A l’heure où l’on pense ne plus pouvoir trouver de terra incognita, les espaces apparemment proches et facilement appréhendables deviennent de plus en plus des zones d’ombre pour notre compréhension. Nous nous devons de dépasser le terrorisme intellectuel fondé sur la peur de ce « voisin inconnu ». Comme les jeunes Tunisiens, comme les jeunes Egyptiens, nous avons soif de liberté et de dignité alors que nos sociétés ne cessent de s’abreuver de xénophobie et de nationalisme haineux. Nous avons aussi soif de révolution mais d’une révolution des mentalités qui passera par le courage de la pensée.

 

 

Jimmy Markoum

Etudiant à l’ENS de Lyon et chercheur-boursier au CEDEJ (Centre d’études et de documentation économiques, juridiques et sociales) du Caire



[1] http://www.lemonde.fr/cgi-bin/ACHATS/acheter.cgi?offre=ARCHIVES&type_item=ART_ARCH_30J&objet_id=1141615&clef=ARC-TRK-NC_01#xtor=AL-32280184

[2] http://blog.mondediplo.net/2010-11-27-Egypte-Iran-deux-poids-deux-mesures

[3] Je ne parlerai que des media français et de la réaction de nos intellectuels,n’ayant pas autant suivi les réactions des autres pays occidentaux

[4] Politologue égyptien, spécialiste des mouvements islamistes, chercheur au CEDEJ(Centre de recherches français du Caire) http://www.almasryalyoum.com/en/opinion/islamists-and-egyptian-revolution

[5] http://blog.mondediplo.net/2010-11-27-Egypte-Iran-deux-poids-deux-mesures

[6] http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/02/12/revolution-post-islamiste_1478858_3232.html

[7] http://pascalbonifaceaffairesstrategiques.blogs.nouvelobs.com/archive/2011/02/07/adler-bhl-et-finkielkraut-anxieux-face-a-la-perspective-d-un.html

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