Rues sans visages

Nous ne supportons plus tellement de voir nos visages dans les miroirs. Nos visages publics, pour le moins, ceux qui nous échappent dans la rue, nos visages de foule que reflétaient il n'y a pas encore si longtemps les boîtiers des photographes inconnus ou connus.

Nous ne supportons plus tellement de voir nos visages dans les miroirs. Nos visages publics, pour le moins, ceux qui nous échappent dans la rue, nos visages de foule que reflétaient il n'y a pas encore si longtemps les boîtiers des photographes inconnus ou connus. Nous avons appris à les considérer comme des empreintes et des marques de nos individualités, et à les rentabiliser comme notre propriété la plus stricte. Nous avons appris à les protéger, à les soustraire petit à petit de la masse des images en libre circulation. Cela faisant, nous leur avons aussi ôté la possibilité de représenter autre chose qu'eux-mêmes.

C'est le constat alarmant que dresse l'Observatoire de l'Image dans son communiqué de presse, publié à l'occasion de l'exposition Paris-magnum : les visages qui autrefois peuplaient les clichés des rues de Paris commencent à disparaître depuis les années 1990. Flous, invisibles, coupés, masqués. Par peur de se voir confrontés aux procès en droit de l'image, les pratiquants de la photographie de rue adoptent l'autocensure.

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La photographie de rue, de cet espace commun du dehors, cherchait jadis à conquérir la vérité éphémère de l'humanité publique, et c'est au nom des valeurs de cette conquête qu'elle s'arrogeait la liberté de capturer les instants de nos visages de passants. Voici les visages de maintenant, disait-elle. Voici les visages du passé. La multitude ne pouvant être photographiée en tant que telle, elle ne se manifestera que par le détour de son expression singulière et imprévisible : peut-être par ce visage-là, avec cette lumière-là. Ici et maintenant. Peut-être, on verra. Ou alors : ce visage-ci, avec cette autre lumière. Quelques-uns de tous ces visages, portés par le mouvement souterrain de la foule et de son histoire. Multitude de visages.

Avec le visage de la multitude, c'est la multitude elle-même qui semble disparaître. Une certaine multitude, tout au moins - celle qui se plaisait à se découvrir et à se surprendre dans la spontanéité de sa vie publique quotidienne. Elle cède maintenant la place à une autre multitude, profondément irréelle et fantomatique, dont le visage effacé rappelle la proie en fuite. Cette disparition va de pair avec son exact opposé, avec l'explosion de la production industrialisée de la stock-photography. Tout aussi irréelle et fantomatique que la première, elle serait un peu son image inversée - la proie en fuite se fige pour être magnifiée, relevée au rang de l'icône. Embaumée, pourrait-on dire.

Ainsi, depuis que le marché a investi la quasi totalité de la sphère quotidienne, nous n'acceptons plus nos visages que sous leur forme de marchandise. C'est nous qui en contrôlons soigneusement la qualité et la diffusion. Nous le devons, paraît-il, ce serait notre unique réponse à la tentative marchande de nous prendre sans contrepartie ce qui reste de notre apparence. Qui oserait affirmer connaître le vrai objectif d'un objectif ? Ceux-ci se ressemblent trop, et nous n'avons pas le temps de faire le tri entre les intentions des chasseurs d'images. Mais cette méfiance protectrice, qui est maintenant de rigueur, a détruit quelque chose de cet ancien lien qui unissait le photographe anonyme et son sujet anonyme. Car, même en l'absence de liens immédiatement réciproques, il existait peut-être quelque chose de l'ordre d'un pacte, d'un contrat tacite, et qui n'était au fond que la manière de mettre en œuvre une certaine utopie de la photographie. A savoir l'utopie d'un regard qui, à travers l'exercice de sa liberté, avait le pouvoir de rendre justice non seulement à son sujet, mais aussi à la multitude, en révélant un de ses visages.

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