Chronique villageoise

La scène se passe dans un petit village, en France, ce pourrait être en Bretagne ou en Auvergne. Ce petit village se meurt. Non qu’il se dépeuple, au contraire, il a désormais plus d’habitants que dans les années 90 du siècle dernier, mais ces nouveaux habitants sont des retraités pour la plupart. Pour eux pas besoin de nouvelle école mais plutôt de services à la personne. Ce ne sont pas des pauvres non plus. Ils sont plutôt dans la moyenne, vous savez cette  classe moyenne qui n’existe que quand on lui exige des efforts. Ils en ont fait des efforts, ils se sont expatriés souvent, partis gagner leur vie à la ville, ou à la capitale quand la révolution agricole a vidé les campagnes, puis sur le tard sont revenus au pays. Ils s’occupent vaille que vaille, le jardin, les jeux de cartes ou de société, un peu de chasse ou de pêche et, passent les journées, les semaines, les années. De temps en temps la réalité se rappelle à eux, alors ils se réunissent pour rendre un dernier hommage à un plus vieux ou une moins vieille, la mort n’a pas de préférence, elle aime surprendre. C’était l’autre jour. Le père du dernier commerçant du village est mort, brutalement, tout le monde l’aimait bien, c’est important l’amitié, c’est fou le nombre d’amicales qui fleurissent dans nos contrées. Ce jour-là le commerçant a fermé son échoppe pour accompagner son père, dernier voyage. Je pensais trouver l’église  bondée, car tout le monde l’aime bien notre commerçant, au point de vouloir réaménager le centre du village pour relancer le commerce local. Le projet est un vieux projet que chaque candidat ressort au moment des municipales, il faut bien trouver un sujet consensuel.  Pour le financement on verra bien, dans un pays riche comme la France on trouve toujours de  l’argent, même  pour le gaspiller. Il y avait du monde dans l’église, mais moins que je l’imaginais, ce fut ma première surprise. La seconde fut plus rude quand je m’aperçus que le Conseil Municipal n’était quasiment pas représenté. L’absence du maire qui pourtant met un point d’honneur à honorer de sa présence la moindre manifestation qui peut rappeler à ses concitoyens combien il est attentif à leur bien-être s’imposa à tous comme un magistral mépris, d’autres que je pensais retrouver n’avaient pas non plus daigné faire le déplacement, cela m’attrista. Une nouvelle fois je mesurai l’ingratitude et l’hypocrisie de ces villageois qui savent si bien donner le change. La foule qui se presse pour saluer une dernière fois un ami fait chaud au cœur de ceux qui restent, c’est pour cette raison que nos lointains ancêtres ont institué les rites funéraires, un dernier signe d’amitié, d’affection…Notre époque moderne fait table rase de ce passé révolu, nous n’avons plus le temps, pas même celui de prendre le temps  d’une pensée pour ceux qui nous quittent. Il faut aller vite, de plus en plus vite, surtout ne pas se retourner sur le passé sinon pour entretenir une nostalgie qui n’est que le masque de notre propre peur devant la mort. Fuir tout ce qui peut lui ressembler, sortir les morts du village, ce qui fut fait dans les années soixante dix, vite effacer le souvenir de ceux qui sont disparus, y aurait-il encore des fleurs dans les cimetières si les fleuristes n’entretenaient la tradition ? Moderniser, ou prendre pour argent comptant tout ce qui ressemble peu ou prou à l’expression d’un progrès contestable, individualiser les individus qui ne l’étaient pas encore assez, détruire le petit train pour assurer l’avènement de la bagnole. Et puis construire, construire encore, construire toujours, nous sommes la race des bâtisseurs, le changement donne l’impression d’exister, de vivre, l’illusion de l’éternité. Arracher les arbres pour faire place nette, aligner les maisons comme des petits soldats de plomb, réduire les surfaces des terrains au nom de la préservation des terres agricoles, la vaste blague ! Il serait temps d’y penser si c’était vrai, après quarante ans de dévastation de nos paysages. Et toujours plus vite, sur les routes, sur les rails, dans les airs, dans l’espace, sur la toile, apporter le très haut débit à chaque foyer, surfer, se faire des amis virtuels, parce que nous ne savons plus cultiver l’amitié, celle toute simple d’aller une dernière fois s’incliner sur le cercueil d’un ami.

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