Cahuzac, et maintenant ?

L’affaire Cahuzac a été la bombe que le pouvoir socialiste n’a pas su désamorcer malgré ses tentatives. En effet, à qui fera-t-on croire que le pouvoir, au plus haut niveau,  ignorait les turpitudes de l’ancien ministre ? Quand on sait que tout fonctionnaire doit présenter l’extrait n°3 du casier judiciaire pour prétendre au plus petit emploi, on peut légitimement s’interroger sur le mode de nomination des plus hauts représentants de l’Etat. Certes, par le passé nous avons eu à regretter la présence au gouvernement de quelques hommes politiques qui ne furent pas à la hauteur de leurs fonctions, et l’Histoire récente, la seconde guerre mondiale pour être précis, nous a éclairés sur la valeur morale de la haute fonction publique. Malgré plusieurs exemples révélateurs nous avons fait semblant de ne pas croire aux signaux d’alarme que nombre de philosophes ou de sociologues nous adressaient dans  leurs écrits. Bien entendu les progrès de la technologie portent une  large responsabilité dans cet aveuglement  des esprits, et la perte d’audience des medias écrits est proportionnelle à l’explosion de celle de l’audiovisuel et maintenant de l’Internet. Faut-il y voir un effondrement de la conscience populaire, faut-il admettre l’échec de l’Education nationale qui n’a pas su donner aux citoyens les clés pour comprendre notre monde de plus en plus complexe ? Les difficultés économiques qui touchent principalement les plus vulnérables, c’est-à-dire les moins diplômés, les moins instruits ont mis sur la touche une partie non négligeable de la population. Que la France, cinquième puissance mondiale, jette à la rue des gens qui n’ont pas choisi de vivre en marginal, comme ce  fut le cas de tous temps, mais des travailleurs pauvres qui ne peuvent se loger est un scandale qui ne nous révolte même  plus. Sommes-nous devenus si insensibles ou avons-nous le réflexe du refus inconscient de la proximité du malheur qui nous fait nous détourner de peur d’être contaminés ? « Ventre affamé n’a point d’oreilles », ce dicton populaire attribué à Caton n’a jamais été autant d’actualité. Le peuple (si l’on peut encore employer ce mot) souffre tellement qu’il n’est plus accessible aux plus élémentaires raisonnements, mais surtout ne tient plus à s’intéresser aux grandes questions existentialistes dont la politique- politikos- est le socle. Le grand mouvement de mai 68 a permis l’émergence d’une nouvelle classe politique dont Cohn Bendit est la caricature, qui trouve sa légitimité dans sa révolte face au pouvoir d’une bourgeoisie installée par la révolution de 1789. Cette nouvelle élite politique n’a pas renversé cette bourgeoisie qu’elle haïssait, elle l’a remplacée et, hormis quelques réformettes pour se donner bonne conscience a continué sur la même trajectoire. L’élection de Mitterrand qui suscita tellement d’enthousiasme  nous a laissé un goût d’amertume, il faut bien admettre que Mitterrand, qui faisait partie de cette vieille classe politicienne,  avait eu l’intelligence de prendre le virage au bon moment, pour fédérer une gauche qui ne voulait que prendre le  pouvoir. Cette désaffection de la chose politique fut telle qu’en 2002 Chirac fut élu sur la peur du Front National et grâce à la mobilisation de toute la classe politique contre Le Pen. Même le Canard enchainé qui prit part au débat appela à voter Chirac, ce n’est pas peu dire…

La crise économique de 2008 est significative car elle  montre à quel point notre société est devenue « accroc » à la consommation et a perdu tout sens moral. Dans de telles conditions comment s’étonner qu’un Sarkozy fête son élection dans un grand restaurant avec ses « vrais » amis,  ceux-là même qui ont mis la France en coupe réglée. Le rejet de Sarkozy en 2012 a permis l’élection de François Hollande dont l’absence de charisme devait lui interdire d’accéder un jour à la fonction suprême. Cet homme qui avait basé sa campagne sur une lutte contre la finance avait tout de même laissé entrevoir un peu d’espoir chez les laissés pour compte mais on sentait bien que l’enthousiasme n’était pas au rendez-vous. La composition du gouvernement a fini de détourner les quelques uns qui osaient encore croire au changement. Le pouvoir socialiste, car il faut bien appeler ainsi est essentiellement constitué de caciques formés dans les écoles du parti, la majorité des conseils généraux sont aux mains des socialistes, les régions sont toutes dirigées par des socialistes, il ne leur manquait plus que le pouvoir exécutif, c’est fait depuis mai 2012. Peut-on encore parler de démocratie alors que tous les pouvoirs sont entre les mains de quelques-uns ? Reste-t-il encore une place pour le débat, qui est la base de la démocratie par la confrontation des idées et qui doit faire s’effacer les égoïsmes devant  l’intérêt public ? Entre les deux tours de l’élection présidentielle, j’avais osé interroger l’équipe de campagne de François Hollande sur sa position, une fois élu, sur la construction de l’aéroport de Notre dame des landes. Le mépris fut la seule réponse à mes questions, malgré mes relances…

La pugnacité –et non l’acharnement- de Mediapart a mis un coup d’arrêt, je l’espère définitif, à la carrière de M Cahuzac qui ne peut plus représenter les citoyens à quelque niveau que ce soit. Mais les autres ? Tout ceux qui de près ou de loin savaient quelque chose et n’ont rien dit, pire, ont caché les informations qu’ils détenaient, quel sera leur avenir ? Vont-ils démissionner, ou s’accrocheront-ils à leurs fauteuils ? Nous devons être vigilants, ne plus laisser des gens sur lesquels plane le doute utiliser les moyens de l’Etat pour se protéger. Les fonctionnaires, notamment ceux des services fiscaux qui sont actuellement la cible des contribuables, prennent conscience du délitement dans lequel nos institutions ont sombré, notre démocratie est en danger, il faut un sursaut salutaire du peuple surtout:  il ne faut pas d’homme  providentiel !  

 

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