la nuit dernière, les vaches dans le pré...

Hier soir, revenant d'un concert, je roulais sous la grêle, prudemment car le sol pouvait être glissant. Il faisait froid, de ce froid qui vous désarme, qui vous incite à relever le col du pardessus, et garder les mains au plus profond des poches. Un moment, dans la campagne, mes phares ont balayé un pré dans lequel des vaches se reposaient. Elles étaient couchées dos au vent, subissant sans colère et sans défense le vent d'hiver chargé de froide pluie. Cette image furtive ne m'a pas quitté depuis, l'image de pauvres bêtes dont le destin après nous avoir nourris de leur lait est de finir sous le merlin du tueur de l'abattoir. Comment en sommes-nous arrivés là ? Cette image me renvoie à ce cauchemar de la déportation. Comment des hommes capables d'exterminer d'autres hommes pourraient-ils montrer quelque pitié envers des animaux ? Mais, me direz-vous, ce ne sont pas les mêmes hommes, les autres, ceux d'avant ne sont plus désormais, quelques uns ont été jugés, condamnés, voire même exécutés, pourquoi revenir sur ces mauvais souvenirs ? Peut-être tout simplement parce que l'Homme est capable du meilleur comme du pire et c'est parfois le même homme mais à des moments différents. Primo Levi a tenté de nous alerter sur ce sujet ô combien grave et difficile, mais surtout Hannah Arendt a voulu comprendre cette "banalité du mal" qui permet à quelques uns de devenir des bourreaux envers d'autres hommes auxquels ils n'ont personnellement rien à reprocher. Quel rapport avec ces vaches me direz-vous ? Aucun, sinon que l'extermination a fait tomber bien des tabous dont celui de donner la mort "gratuitement" de faire souffrir son semblable sans aucune raison. Il existe une "société protectrice des animaux" dont l'action semble s'arrêter à la porte des élevages, ces élevages concentrationnaires qui ne devraient plus exister, mais que l'on continue de supporter, voire de subventionner au nom de la sacro-sainte "Economie de marché", celle qui permet justement d'enrichir une infime minorité au détriment de la majorité des populations. Quand j'étais enfant, j'allais le jeudi chercher la viande pour les chiens de mon grand-père à l'abattoir de mon village, ce qui m'a permis de savoir comment étaient tuées les bêtes qui étaient destinées à notre nourriture. Ce spectacle ne m'horrifiait pas, il y avait une justification à cette mise à mort : nourrir des gens, dont je faisais partie... jusqu'au jour où une dame, amie de ma grand-mère me fit comprendre ce qu'il y avait d'abject dans ce spectacle. Je n'ai rien oublié des images de cette époque de mon enfance, mais j'ai grâce à cette dame acquis une certaine sensibilité, que je nommerais plutôt "conscience". Adversaire de la peine de mort, j'ai aussi à mon actif le sauvetage de quelques animaux que je considère comme des êtres vivants qui méritent tout autant que moi de vivre, aussi ce spectacle de la nuit dernière m'a particulièrement révolté. Comment un éleveur digne de ce nom peut-il laisser ses bêtes dans la nature sans aucune protection ? Est-ce si difficile de construire un abri pour les préserver du vent et de la pluie, alors qu'il a été si facile de détruire les talus et d'abattre les arbres qui leur offraient une défense contre les éléments ? Au nom du rendement l'animal est devenu un élément du chiffre d'affaires dont le coût doit être minimisé pour permettre d'afficher un bon bilan. Ce soir je vais de nouveau me rendre sur place et tenter de savoir qui est le "salaud" responsable de cette cruauté. Après, je verrai, mais je ne pense pas que cette affaire en restera là.

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