le désespoir des paysans n'excuse pas leurs exactions

Une crise chasse l'autre. Celle des éleveurs se termine juste avant l'arrivée du Tour de France, hasard du calendrier ? Il ne faudrait surtout pas que les gueux viennent gâcher la fête ! Et pourtant ils avaient une bonne occasion de venir à Paris autrement qu'en promoteurs d'une agriculture rêvée par les visiteurs du salon de l'agriculture. Ce salon qui voit passer tous le gratin politique est devenu un phénomène de mode, une gigantesque ferme où les parisiens bobos emmènent leurs enfants à la découverte du monde rural aseptisé. Au retour, les enfants ont presque les joues rouges d'avoir respiré le bon air, d'avoir vu de si belles vaches rassure les parents sur la qualité du lait qu'ils achètent à leur progéniture, bref tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et puis patatras, voici que les éleveurs sont sur les routes pour les bloquer, qui clament à la France entière qu'ils sont en train de crever dans l'indifférence la plus totale. Jusque là tout est vrai, ce qui l'est un peu moins c'est le pourquoi de ce désastre annoncé. Depuis des lustres, tous ceux qui critiquaient le modèle productiviste étaient taxés de rêveurs, d'ignorants, et pourquoi pas de saboteurs de l'économie. Les économistes de tous bords évitaient soigneusement de donner leur avis  sur la relation évidente pourtant entre le démantèlement de l'agriculture paysagère et le modèle productiviste qui a pour principale caractéristique de considérer la terre ou l'animal comme des éléments inertes que l'on peut mettre en équation. Le descendant de paysans que je suis sait bien que la terre est vivante et que les animaux de ferme sont des êtres vivants, sensibles, ayant chacun son caractère. Nos vaches et chevaux avaient des noms, preuve de la considération que nous avions, et si nous n'allions pas jusqu'à les considérer comme des membres de notre famille nous avions pour eux des attentions, des égards, et le jour où il fallait hélas les conduire à l'abattoir était un jour de tristesse. Mais c'était ainsi, le contrat passé entre les animaux et nous était les soins que nous leur prodiguions en échange de leur lait, leurs oeufs, ou leur viande. Les vaches désormais sont affublées d'étiquettes jaunes qui les identifient au nom  de la traçabilité pour une soi-disant sécurité alimentaire, ce qui n'empêcha pas le scandale de la vache folle ou les lasagnes farcies au cheval de course... Nos paysans, formés dans des écoles à la botte des chambres d'agriculture, des coopératives, et du capital lié au lobby productiviste, sont convaincus que seule l'industrialisation de l'agriculture peut les sauver. C'est vrai, mais seulement pour une petite minorité, la grande majorité devra travailler quinze heures par jour pour payer les crédits mis en place lors de leur installation sans avoir le moindre pouvoir sur les prix d'achat des intrants ni sur les prix de vente fixés par le cadran ou les acheteurs. Que leur reste-t-il comme marge de manœuvre ? Aucune ! Les économistes ont été curieusement absents durant cette crise, étaient-ils en vacances, bloqués par les barrages mis en place par les éleveurs ou tout simplement n'avaient ils pas revu leurs fiches, d'ailleurs étaient elles à jour ? L'agriculture française dans sa forme actuelle est condamnée, condamnée par les politiques eux-mêmes soumis aux banques et aux lobbies agricoles. Elle est condamnée parce que la négation du vivant est le credo de  l'élite mondiale qui met en coupe réglée toute l'économie, et l'agriculture en est une composante. L'agriculture industrielle qui se développe dans l'Europe de l'est sur les structures mises en place par les soviétiques (kolkhozes) bénéficie largement du crédit bancaire, tout simplement parce que le lien qui unit le paysan à sa terre est depuis longtemps détruit dans les anciennes républiques soviétique. Ce n'est pas le cas en France, le Français est attaché à la terre il a vis-à-vis des paysans une affection irrationnelle et le pare de toutes les vertus. Pourtant le paysan a bien changé, il est devenu un chef d'entreprise qui gère désormais plus qu'il ne travaille, enfin ceux qui tiennent le haut du pavé... Qui peut se targuer d'avoir vu Xavier Beulin sur son tracteur ? Il est pourtant le patron de leur syndicat le plus représentatif, une sorte de maffia qui impose ses vues aux ministres de l'agriculture successifs. La FNSEA, tout le monde devrait savoir  ce qu'est cette organisation capable de lever des troupes de gueux au service de leurs seigneurs. Les FDSEA sont des organisations presque militaires qui ont droit de vie et de mort sur les petits agriculteurs par le biais des administrateurs du Crédit Agricole en leur accordant ou pas les crédits dont ils ont une absolue nécessité. Prendre sa carte à la coordination rurale par exemple, c'est signer son exclusion du système de financement de l'agriculture, tout comme vouloir faire du bio relève de la folie furieuse. Prétendre que les éleveurs sont dans une situation catastrophique est un mensonge éhonté qui est un exemple de la catégorisation que l'on prétend nous imposer. Il y a autant de catégories d'éleveurs que de coquelicots dans les champs de blé d'antan, et les gros, ceux qui remisent la berline allemande pour venir aux manifestations n'ont rien à voir avec ceux qui triment pour équilibrer leurs comptes. Et pourtant, ce sont eux qui sont en première ligne, eux qui seront verbalisés, eux qui seront éventuellement jetés en prison, ou sommés de payer les dégâts lorsque les esprits seront apaisés. Bonnets rouges de Carhaix, Institut de Locarn, FNSEA, Crédit Agricole sont des éléments d'un système exclusivement réservé à une élite, ou les petits n'ont pas leur place. En rentrant de Brest cet après-midi, j'ai pu voir les ouvriers de la DDE s'affairer pour remettre en état la voie express RN12. Glissières de sécurité détruites par le feu, bitume brûlé tout cela a un coût, mais seulement pour le contribuable. Pourquoi ne pas présenter la facture à l'organisation syndicale de M Beulin, c'est bien lui qui a organisé tout ce bazar, non ? Et puis c'est lui aussi qui a dû négocier avec le gouvernement pour siffler la fin de la récréation avant l'arrivée du tour de France, c'est vrai que cela aurait fait désordre de voir les gueux venir troubler la grande kermesse du sport-spectacle-dopage, et gâcher le plaisir de notre dynamique président à l'arrivée sur les Champs Élysées. Les quelques centimes qu'ils ont obtenu ne leur permettront qu'un sursis jusqu'au mois de septembre, après on verra. Déjà les noms de ceux qui déposeront le bilan ou feront faillite sont connus des dirigeants des coopératives, de la FNSEA et du Crédit Agricole, et déjà certains se frottent les mains à l'idée de récupérer leurs dépouilles à vil prix. Et tant pis si des vies sont détruites, des familles brisées, le CAC 40, pas plus que les actionnaires de l'agro-alimentaire n'ont d'états d'âmes.

Le fric a ses raisons que la raison ne connait pas, l'économie n'est pas une science exacte et l'heure de la catastrophe annoncée se rapproche . Il y aura des pleurs et des grincements de dents, tout cela était prévisible et ceux qui en seront les premières victimes sont ceux-là mêmes qui ont perdu tout crédit auprès de la population en se comportant comme des voyous. Le désespoir n'excuse pas tout, nombre de gens sont dans des situations dramatiques qui n'ont pas les moyens de faire plier le gouvernement, ceux-là peuvent crever ils ne sont pas défendus par la FNSEA !

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