Anthropotechnique et humanisme

17 ». Cet usage pour le moins insolite de la terminologie heideggerrienne dissimule mal un retour à la conception de l'homme comme animal dénaturé, c'est-à-dire « une créature qui a échoué dans son être-animal », selon les termes de l'auteur, dont a voulu précisément se déprendre Heidegger en faisant la critique de la métaphysique occidentale. Celui-ci conclut d'ailleurs sa critique par cette remarque : « La métaphysique pense l'homme à partir de l' animalitas, elle ne pense pas en direction de son humanitas 18 ». Dès lors, il est légitime de se demander si l'interprétation pour ainsi dire « naturalisante » de la clairière proposée par Sloterdijk permet de penser en direction de l'humanité de l'homme. Autrement dit, l'histoire naturelle de l'avènement de l'espèce humaine peut-elle conduire à une compréhension véritable de sa dignité ? On peut en douter, avec Heidegger.
En conclusion, les propositions, jugées parfois outrageuses, de Sloterdijk sur le destin de l'humanisme et l'anthropotechnique, révèlent certains aspects essentiels de notre situation actuelle. Les questions posées par Sloterdijk sont sans aucun doute pertinentes pour notre temps, quelle que soit par ailleurs la valeur, hautement spéculative, des réponses offertes. Elles nous conduisent à nous interroger — ce qui me semble une chose souhaitable — sur le fait que les consensus moraux qui prédominent dans les sociétés démocratiques reposent, en partie tout au moins, sur la mémoire des événements catastrophiques du siècle précédent. Il est, par conséquent, tout à fait légitime et nécessaire de se demander aujourd'hui ce qu'il adviendra de ceux-ci dès lors que cette mémoire aura perdu de son efficacité symbolique et de sa puissance de suggestion. Peut-on, par ailleurs, envisager actuellement une figure de l'humanisme qui ne soit pas redevable de cette mémorisation collective de la catastrophe ? Soulignons, en terminant, qu'un examen critique du nouvel humanisme proposé par Sloterdijk permet à tout le moins de mesurer l'immense difficulté que nous rencontrons lorsque nous tentons d'établir une telle synthèse de nos savoirs sur l'homme.

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