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Billet de blog 14 mai 2009

Humanisme et Lumières : raison, foi, superstition

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Technique et technologie

De même que l'anthropologie ou l'épistémologie sont respectivement une « science de l'homme » et une « philosophie des sciences », pour dire par approximation, de même serait-on tenté de penser qu'une « technologie » n'est pas autre chose qu'un « discours sur la technique », et une tentative de comprendre la façon dont elle s'articule à d'autres savoirs, aux sciences pour une part, mais aussi aux métiers et aux artisanats.
Il n'en est pourtant rien. Assez curieusement, il est convenu de distinguer non pas la technique et le discours qui porte sur elle, mais la technique d'une part, qui permet de qualifier certaines compétences à peu près ordinaires, et la technologie, qui paraît devoir être « haute », nécessairement et comme par pléonasme. Dans la première catégorie entrent des techniques traditionnelles de fabrication, de commercialisation, de conservation, etc., tandis que dans la seconde se distinguent des savoir-faire et des objets techniques reconnus pour leur caractère relativement exceptionnel, la puissance d'agir qu'ils expriment et la maîtrise de la nature dont ils témoignent : l'avion rapproche les continents, les moyens de communication les annulent, et les ordinateurs personnels rassemblent leurs usagers dans une Cité mondiale unique, multiforme, et virtuellement harmonique.
La langue contemporaine cultive ainsi un « faux-sens » qui résulte peut-être de son goût pour les anglicismes. Ainsi, autrefois, on a cru devoir inventer le vocable anglomorphe de water-closet pour désigner ce que l'anglais lui-même nomme toilet ; les dernières décennies ont peut-être par atavisme accepté d'inclure dans leur vocabulaire ordinaire le mot technology1 pour qualifier ce que « technique » ou en anglais craftsmanship, l'habileté technique et artisanale, n'étaient plus en mesure de dire.
Mais c'est précisément dans ce glissement très ordinaire que gît la question de la « superstition technologique ». S'il ne s'agissait que d'un déplacement territorial de vocables, par usage ou par commodité, on ne saurait trop quelle leçon en déduire, sinon que les modes linguistiques se suivent et se ressemblent. Mais il ne s'agit pas seulement de vocables, ni précisément de ce qu'ils semblent uniformément désigner : une partie relativement étroite de la production technique et des compétences qui l'accompagnent. Il s'agit plutôt de valeurs, et derrière une désignation prétendument descriptive, en vérité d'une qualification axiologique de la technique et de sa puissance.
On ne désigne pas la pêche au poulpe ou bien la cueillette des framboises par le terme pompeux de « technologie », alors qu'il faut bien pour l'une ou l'autre chose une compétence et, précisément, une « technique ». Symétriquement, un avion n'est pas simplement un objet technique, mais bien le produit d'une « haute technologie », comme du reste certains outillages médicaux ou substances pharmaceutiques. C'est donc comme si la « technologie » marquait un saut qualitatif dans l'ordre de la maîtrise pratique de la nature et qu'elle permettait d'exercer sur elle une puissance à la démesure du monde réel : comme on sait, les avions ne tombent pas, sinon par accident - qui est lui-même fatalité, puisque l'erreur ou bien la malveillance sont « humaines » et se déclinent selon tous les registres de l'horreur ; et la médecine, conjointe aux sciences de la vie, nous permet de plus en plus souvent de mourir pour ainsi dire en parfaite santé.

Fantasmes et représentations

Ce ne sont pas là simples boutades. On doit se rendre à cette évidence que la représentation technologique du monde est qualitativement distincte de sa représentation technique, et que les espoirs qu'elle couve, les fantasmes qu'elle nourrit, enfin la superstition qu'elle entretient et dans laquelle elle est peut-être née ne sont pas des épiphénomènes sociaux vulgaires et dénués de sens, mais bien une manière contemporaine essentielle de vivre un rapport aux techniques et d'y exprimer des attentes. Pour dire autrement, la « technologie », de préférence à la technique, est comme saturée d'un imaginaire (http://ibelgique.ifrance.com/sociomedia) qui ne concerne pas seulement la façon dont nous nous représentons les objets techniques, les choses, mais aussi et surtout la puissance qui y est associée, c'est-à-dire notre propre usage de ces choses, leur statut dans notre vie, et une sorte de continuité que nous postulons de nous-mêmes aux outils que nous manipulons.
Dans l'ambiance d'une sorte d'apothéose technologique, les objets techniques que nous manipulons ne correspondent pas purement et simplement à des attentes, mais les anticipent ou les déterminent. Dans le premier cas, l'industrie informatique, par exemple, et pour diverses raisons, industrielles, commerciales ou financières, produit des outils dont la puissance est réservée à quelques applications dont l'usage, pour un temps du moins, reste tout à fait marginal. Or la limitation de l'usage s'accompagne d'une rhétorique de la puissance qu'on suppose traduire à elle seule la valeur et la vérité de l'outil informatique. C'est en quoi l'univers « technologique » détermine autant les attentes des usagers, qui renferment non seulement les usages, mais également la nature des objets techniques.
Deux choses sont en effet importantes ici. Premièrement, que l'imaginaire technologique concerne évidemment ce que nous croyons devoir attendre des objets dits de « haute technologie » : ils accroissent démesurément notre puissance, ou paraissent permettre d'effacer les limites qu'oppose la nature à notre pouvoir d'agir. La puissance de calcul des « ordinateurs » est incommensurable à nos facultés arithmétiques, celle de nos armes capable d'annihiler notre espèce, tandis que les « biotechnologies » donneraient prise sur la logique de la vie et les phases diverses de son développement, et nous laisseraient ainsi les reprogrammer. Or, deuxièmement, à de telles attentes - que les objets « technologiques » rompent la mesure de notre rapport au monde - correspond une redéfinition de la relation technique elle-même aux choses : les objets techniques ont désormais la double responsabilité de nous affranchir de nos limites d'être cause des accidents qui nous surviennent. C'est ainsi comme si les objets techniques, sous couvert de leur puissance nouvelle, étaient « autonomisés » par rapport aux usages.
Il faut dès lors tirer deux séries de conclusions.

Une question éthique et politique

La représentation fantasmatique que nous avons de la technologie se tient en équilibre entre un enthousiasme naïf, précisément nourri par le spectacle de la puissance que recouvrent les instruments nouveaux de la vie, qui semblent eux-mêmes parfois surgir de l'avenir, et une terreur millénariste, que secondent les risques d'holocauste ou certaines anticipations rationnelles concernant les mondes industriel et post-industriel.
L'univers technologique n'est pas seulement né d'une surdétermination qualitative du rapport technique à la nature, il induit également une qualification pratique de notre rapport à nous-mêmes et à ce que nous sommes capables de concevoir comme le sens de notre être-ensemble. On entendra par là que la question de la technique est devenue une question éminemment éthique et politique, et qu'elle requiert un effort de penser qui n'est pas seulement dans l'analyse et la description du geste technique et des outils qui sont les siens, mais aussi et surtout dans sa représentation, dans une projection factice, théâtrale ou cinématographique, et une sorte de mise en scène de la réalité qu'ils recouvrent. Rapprochée de la science, et par là « technologicisée », la technique est comme scindée du flux de causalité qui la régit ordinairement, et de la sorte évacuée dans un impensé efficace et spectaculaire, où prévalent l'imagination et l'idéologie qui l'accompagne. C'est alors comme si elle était à elle-même, avec le secours confus de la science qui fait loi, le sujet des pratiques qu'elle autorise, et que l'action humaine devait se laisser gouverner par les machines qu'elle a créées, ou bien risquait de succomber à son propre génie industrieux.

L'oubli de la technique

Être superstitieux, c'est en effet croire à une autonomie de la causalité technique, ce qui revient, au fond, à une causalité sans cause assignable. Mais aussi, et solidairement, c'est prétendre sinon pénétrer les voies sinueuses et obscures de la technologie, du moins y exercer son génie et contourner les remparts impénétrables de ses protocoles, par diverses pratiques abstruses, compliquées, et intuitives. C'est la « magie » du hacking dans le monde informatique, par exemple, ou bien la projection plus ou moins maîtrisée des exigences de la science géométrique sur les quilles des voiliers destinés à remporter de prestigieuses courses transatlantiques, comme si, par une imperceptible logique, la production industrielle devait en certains points rencontrer l'amateurisme le plus singulier. En dénonçant dans ce contexte la fin technologique de « l'homme », condamné à des médiations désormais purement électroniques (Internet) ou biomédicales (les sciences de la vie et leur train de pratiques plus ou moins maîtrisées et anticipées), ou bien en magnifiant la puissance de l'esprit d'industrie (libre disposition des énergies, accroissement des interactions entre l'homme et la nature, ainsi qu'entre les hommes eux-mêmes), on contribue à un « oubli » de la question de la technique, et qu'elle concerne intimement non pas ses protocoles et leur diversité, non pas même la morale et ses attendus, mais au fond une structure d'être qui tient dans un lien inextricable les choses et les hommes qui les manipulent.
Or la superstition conduit à l'incompréhension et à l'intolérance. Devant les choses, dont nous ne concevons ni n'admettons les dysfonctionnements, en raison de quoi nous accusons la fatalité de notre mortalité technologique (nous estimons « normale » la mortalité sur les routes) et refusons de nous y reconnaître, à nous-mêmes et en personne, la moindre part et la moindre implication. Intolérance dès lors également envers « les autres », responsables des grands complexes industriels, corps médical, fonctionnaires des transports, à qui nous devrions notre souffrance, grave ou passagère, occasionnée par un univers technologique en rupture de fonctionnement. C'est qu'un objet technique, quelle qu'en soit la complexité, est naturellement appelé à se rompre, non pas tant se briser, certes, que participer d'un réseau de pratiques dont les impondérables sont nécessairement innombrables. Où nous en venons à nous interdire le regard placide, à la fois enthousiaste et sceptique, que semble requérir une vision technologique de notre être au monde.

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