Lettre ouverte à Michel Onfray

Cher Michel Onfray,

 

Vous avez eu raison de fustiger Sartre dans le Monde du 6 juin, mais je regrette vivement la parenthèse sur Giraudoux : (« antisémite et défenseur de Hitler en 1939 », lire Pleins Pouvoirs).

 

Jusqu’à quand le grand Giraudoux sera-t-il calomnié, à coup de citations tronquées, de lectures hâtives et d’anachronismes ? Pleins Pouvoirs contient, il est vrai, certaines formules intolérables pour nous qui connaissons la suite. Mais pour qui a suivi l'évolution et l'engagement de Giraudoux, et lu le livre dans sa continuité et sa logique, cette parenthèse est aussi inadmissible.

 

Antisémite ? Il partageait le sentiment de ceux qu’il appelait légitimement ses « amis israélites », lesquels ne voyaient pas arriver d’un bon œil tous ces « Pollacks », comme on disait dans la famille de Raymond Aron, ces « Juifs de ghetto » comme on disait chez les Menuhin.

Sans partager pour autant la haine de beaucoup de « bons Français » à l’égard de ces « Boches » qui avaient trop bien servi leur Kaiser. Juifs ou pas, Giraudoux a accueilli et soutenu les antifascistes allemands, Hermann Kesten, Annette Kolb, Thomas Mann et ses fils, il est intervenu pour faire naturaliser le jeune Stéphane Hessel, ses services du Commissariat à l’Information utilisèrent Erich Noth, Alfred Döblin, Hermann Rauschning.

 

Défenseur de Hitler en 1939 ? Dans ses conférences de février-mars 1939 recueillies dans Pleins Pouvoirs en juillet, Giraudoux se référait à Hitler non pour le justifier, mais pour s’opposer à lui, pour opposer à l’antisémitisme, au racisme xénophobe des nazis la politique d’immigration et de naturalisation qu’il souhaitait, lui, Giraudoux, pour la population de la France.

À l’automne 1939, parlant à la radio en qualité de Commissaire général à l’Information de la France en guerre, il s’en prenait chaque semaine à Hitler, et en particulier à l’antisémitisme nazi. Le 8 octobre 1939, « À propos de la rentrée des classes », il évoque celle des écoliers allemands :

 

« Ils vont être près de quinze millions à entrer dans des classes tapissées de cartes qui parlent faux, de tableaux maquillés, et où ils ne trouveront aucun des grands Allemands qui ont pensé que les nations et les races étaient sœurs. Le nom même de ceux-là est banni du langage ; leurs bustes, s’ils sont morts, brisés, leurs personnes et leur famille même, s’ils sont vivants, exilées, leurs livres. Brûlés. […] Chaque enfant est tenu, par des questions sur ses parents ou des enquêtes, de vérifier lui-même son arbre généalogique. […] Le professeur aryen dédaignant l’arithmétique et l’algèbre, produits juifs, réserve sa sympathie à la géométrie, science nordique » etc.

Ce texte a été imprimé aussitôt, tiré en de nombreux exemplaires, publié dans les journaux, et aujourd’hui consultable, avec les autres Messages du Continental, dans les Cahiers Jean Giraudoux, n° 16, Grasset, 1987.

 

Cher Michel Onfray, vous saisirez, j’espère, la première occasion pour rendre « justice à Giraudoux », comme l’a demandé un grand historien de la résistance, grand Résistant lui-même, Jean-Louis Crémieux-Brilhac, et je vous en remercie par avance, en vous priant de croire à toute ma sympathie.

 

.

Jacques BODY

 

P. S. Vous trouverez des compléments en vous reportant aux pages 679-681 de mon Jean Giraudoux, collection biographies NRF Gallimard 2004.

 

Si maintenant vous avez la patience que nous entrions dans les détails

 

1 Giraudoux plaidait POUR une politique d’immigration.

« Cette phrase :’La France aux Français’, au lieu de m’enrichir, me dépossède ».

 

Afin de combattre les réflexes xénophobes, il tempérait ces propos en précisant : immigration sélective. Il prenait sans doute modèle sur la politique américaine des quotas. Comme vous le savez, les visas d’entrée aux États-unis sont non seulement limités en quantité, mais en qualité : réservés à des gens qualifiés, à des savants, ou soumis à des conditions de ressources. On cite souvent en exemple Varian Fry pour avoir, en 1940-1942, procuré des visas à des écrivains et des artistes qui voulaient fuir vers les États-Unis. En fait, il triait une élite, sans que les fameux quotas aient été jamais dépassés ni même atteints.

Giraudoux aurait voulu faire de même pour la France, à cette nuance près qu’il ne fixait pas de quotas pour les demandeurs d’asile. Car oui,

 

2 Il demandait que la France soit terre d’asile pour les réfugiés politiques, dont les Juifs allemands. « Puisque la Société des nations n’a pas été encore à même de créer le pays où l’on puisse se mettre à l’abri de tous les démons du siècle, de la démagogie, de la tyrannie, de la rigueur des préjugés […], je n’ai conscience d’abdiquer aucun de mes droits nationaux en admettant que la France soit ce pays, et l’expulsion de ces exilés me paraîtrait un signe de faiblesse aussi grave que la conservation des autres. »

 

3 La sélection des autres immigrés devait se faire sur des bases économiques. L’économie française, depuis la Première guerre mondiale, manque de bras, d’ouvriers agricoles, de mineurs. Arrivent d’Europe de l’est des tailleurs, des fourreurs, des maroquiniers, inadaptés aux besoins d’un pays où sévit déjà le chômage. Raisons économiques, donc et

 

4 juridiques. L’immigration illégale entraîne toutes sortes d’illégalités : « entassés pas dizaines dans des chambres, ils échappent à toute investigation du recensement, du fisc et du travail […] …Concussion, corruption »…

 

5 démographiques. Il n’envisage pas d’utiliser la main-d’œuvre immigrée à la façon allemande d’après guerre (on les utilise et on les renvoie). Les immigrés ont vocation à rester.

Politique d’immigration doublée donc d’une politique de naturalisation. Car il allait plus loin encore. Pour compenser le déséquilibre France-Allemagne, à défaut du Français qui naît, écrivait-il, "il y a le Français qu'on fait". Il réclame donc la naturalisation de tous ceux « qui ont prouvé à l’État leur pleine capacité à devenir nos concitoyens, […] qu’ils soient aryens ou juifs. »

Et sans doute là, ses idées sont un peu celles de l’époque. Il a eu indirectement en charge la préparation des Jeux olympiques de 1924, dans le stade de Colombes tout neuf. Lui-même sportif, il raisonne comme un sélectionneur et choisit les populations qui feront physiquement et culturellement de beaux et bons Français, comme dans une équipe de rugby, où il faut « huit joueurs forts et actifs, deux légers et rusés, quatre grands et rapides, et un dernier, modèle de flegme et de sang-froid. C’est la proportion idéale entre les hommes ».

Le mot « race » s’employait alors couramment au sens de « population » :

« Il y a race et race. Il y a les races naturelles, déterminées par des caractères physiques primaires, et il y a les races constituées, produit de la fusion de divers éléments ethniques. Les Prussiens — non les Allemands — peuvent prétendre appartenir à la première variété. Nous appartenons à la seconde ».

«Le problème (…) n’est pas d’obtenir dans son intégrité, par l’épuration, un type physique primitif, mais de constituer, au besoin avec des apports étrangers, un type moral et culturel. »

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.