Macron sermonne ses députés : L'imbrication Vème République - néo-libéralisme

En ayant convié ses députés à l'Elysée suite à la polémique du congé de deuil, Emmanuel Macron a remis au goût du jour sa conception "jupitérienne" du pouvoir présidentiel. Au détriment de l'intérêt public tout comme celui des députés de la République, cette dernière se retrouve pas à pas assimilée à une vulgaire entreprise privée, par son fonctionnement et sa hiérarchie toujours plus verticale.

On ne peut pas dire qu'en termes de communication, le mouvement de La République en Marche n'ait le vent en poupe depuis le 5 décembre. La majorité à l'Assemblée Nationale ainsi que le gouvernement en ont de nouveau fait les frais en ce début février. Mais à la différence de questions majeures et plus que controversées que celle des retraites, des E3C ou de la réforme de l'assurance chômage, le parti au pouvoir s'est cassé les dents sur... l'allongement du congé de deuil pour les parents ayant perdu un enfant. Ce prolongement de 5 à 12 jours fut brièvement discuté en commission parlementaire. Toutes les mouvances politiques, de la droite à l'extrême-gauche approuvaient cet allongement aussi mineur qu'important pour les familles concernées (4500 enfants décédés avant leur majorité chaque année selon Guy Bricout - UDI Agir - et rapporteur de l'amendement).

Tous ? Non ! Un groupe pas si petit résiste encore et toujours au concept même de bon sens : La République En Marche. Par l'intermédiaire de la ministre du travail Muriel Pénicaud, la majorité à l'hémicycle a résolument voté contre ce projet. Les raisons évoquées au préalable ? "Va-on laisser les entreprises prendre tout à leur charge ?" fustige Mme Pénicaud. "L'amendement n'était pas clair" tente-elle de se justifier. La bombe a déjà explosé et l'opposition sous tous ces bords se reconnaît dans un sentiment : l'effarement. François Ruffin (La France Insoumise) n'hésite pas à l'expliciter : "Je pensais qu'il n'y aurait pas de division sur ces bancs, pas de droite et de gauche, pas de majorité et d'opposition".

Le tollé se répand très vite dans la sphère médiatique. Même dans les médias plutôt favorables à la politique du gouvernement, personne ne prend le risque de se ranger derrière le choix de la majorité parlementaire. Le MEDEF lui-même passe un appel par le biais de son ancienne présidente Laurence Parisot : "Le Medef s'honorerait à demander un nouveau vote de cette proposition" ; requête immédiatement suivie d'effet par le président actuel Geoffroy Roux de Bézieux.

Mais le système de la Vème République, aussi présidentiel soit-il est à double tranchant. Quand les députés éternuent, c'est le Président qui se mouche. Depuis sa prise de pouvoir en mai 2017, Emmanuel Macron a repris à sa façon la verticalité du pouvoir exécutif initiée par Charles de Gaulle en 1958. Si quelque chose cloche dans son clan, il intervient. Après sa tentative (ratée) de convaincre Cédric Villiani à renoncer à la mairie de Paris, il ne pouvait pas laisser passer une telle incompétence de ses députés. "A faire preuve d'humanité", les appelle-il. Mais les intéressés, attaqués de toute part, par l'opposition et par une part importante de l'opinion publique pour leur "amateurisme" et leur obéissance aveugle, ne digère pas les remontrances de leur chef spirituel. Ce chef, pour qui les 300 députés marcheurs restants représentait un renouveau de la vie politique craquent : "Il y a le camp des humains et des salopards et ils ne se reconnaissent pas. Ils sont loyaux, rejettent un texte mal ficelé, selon eux, et ils sont vilipendés", se défend un député LREM.

Le spectre de la Fronde ressurgit ! Macron finira-il comme son prédécesseur François Hollande, qui n'avait pu endiguer une contestation jusqu'à son propre gouvernement, mécontent de réformes libérales contraires aux promesses prononcées notamment lors de son discours du Bourget. Pas question pour Macron de laisser les choses dégénérer ainsi. Les députés déjà initialement invités de longue date (selon l'Elysée) sont invités à se confronter au président de la République sur cette crise interne.

Et là Stop ! Il ne convient plus de s'intéresser en premier chef au contenu de cette affaire et au "dialogue" entre le président et ses sbires. L'idée la plus importante à retenir, c'est que l'exécutif a invité le législatif, et pas l'inverse.

Même chahuté par sa majorité comme par le peuple, E.Macron ne change rien à sa façon d'agir, n'en déplaise à ses discours grandiloquents et à ses grands débats prétendument démocratiques. Ses députés restent là pour obéir, ce que Macron a soutenu à demi-mot, sous couvert de fraternité: "Je vous demande de l'unité [...]. On ne peut pas parler de frondeurs, mais il faut faire attention." Habilement il passe d'une requête amicale prononcée dans un ton unitaire à une injonction certes indéfinie (faire attention oui, mais à quoi ?), mais directe. Et ce sur un ton davantage paternaliste qu'un ton autoritaire. De son son point de vue, il doit conserver d'une part cette supériorité absolue sur ses députés et d'autre part développer une forme de relation de confiance, en père à l'écoute de ses enfants.

Certes cette invitation de celui qui est visé pas ses accusateurs était prévue de longue date et apparaît comme un geste très amical pour tenter de résoudre le conflit. Mais en République, les différents leviers du pouvoir n'ont pas vocation à s'échanger amabilités et conseils cajoleurs. Chacun a le devoir de prendre ses responsabilités institutionnelles et/ou politiques. Si les députés ont réclamé des explications au Président de la République, n'eut-il pas mieux fallu que ce dernier ne se "soumette" à l'écoute des députés devant le perchoir, qui plus est ceux de sa propre majorité ? En les accueillant à l'Elysée, Macron a transformé une critique de lui-même par son clan, en un monologue jupitérien face au danger d'une Fronde, (qui de fait ne s'apparente pas à une crise partisane, mais plus simplement à une crise de confiance).

Mais tout cela ne devrait plus étonner personne. Macron n'a jamais caché depuis son élection sa conception "jupitérienne" de la République. Cette idéologie qu'il prône dans ses actions et ses discours n'est finalement qu'une forme exacerbée de la Vème République. Sous couvert de stabilité, elle réduit les députés à de simples étiquettes partisanes, bien au delà de la fonction "d'élus de la Nation". Ceux-ci ne deviennent ni plus, ni moins que de simples hauts fonctionnaires, ce qui n'est pas sans rappeler une situation générale des services publics tels l'enseignement supérieur. Avec la réforme des concours du CAPES prévue par le gouvernement, le même désir de former des fonctionnaires plus loyaux et polyvalents que spécialisés et indépendants se retrouve.

Même les députés se retrouvent finalement confrontés à une mise en concurrence généralisée propre au paradigme néo-libéral. Les fidèles votant avec une légitimité aveugle se voient récompensés et bien vus par le "patron". Aurore Bergé, toujours présente lorsqu'il s'agit de ne pas se mouiller, a directement pris les devants après les premières critiques envers la majorité parlementaire : "Je n'accepte pas que des ténors qui se revendiquent de la majorité traitent les parlementaires de la majorité de cons quand la seule connerie a été d'être loyal". Mais tous ceux en revanche ayant exercé des remontrances contre Macron, sont avertis sans frais ("faire attention"). "On réussit ensemble ou on échoue ensemble", a-il poursuivi tel un manager d'entreprise (davantage que comme un entraîneur de football comme le métaphorisait le Monde dans ses colonnes le 13 février dernier). Et plus tard, il rassure ses députés, mais toujours sans s'engager lui-même : "J'ai demandé à ce que les ministres passent plus de temps avec vous". Son exécutif lui aussi est-il donc si privatisé qu'il peut se muter en Directeur des Ressources Humaines ?

L'imbrication de la Vème République, régime ultra-présidentiel avec le néo-libéralisme, paradigme socio-économique ultra-privatiseur, ont donné ce résultat qu'est le macronisme. L'intérêt public n'existe plus dans ce mélange. Seul compte les résultats attendus par une minorité sourde à des revendications et des oppositions majoritaires dans la société civile organisée. Le système d'opposition partisane institutionnel, déjà matraqué en 2017, se résume progressivement à une dichotomie Macron-Le Pire. Celui au pouvoir se représentant en unique sauveur de sa propre idée de la République. Mais cette dernière ne se résume pas à une simple idéologie. C'est une histoire, des valeurs communes partagées par des communautés différentes mais réunies sous une harmonie. Des figures ont tenté de forger cet acier depuis plusieurs siècles, mais ce qu'il faut retenir, c'est que le peuple est toujours celui qui tient le marteau.

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