"Le Parisien" contre Camélia Jordana, ou la haine parfaite

      Samedi soir, Camélia Jordana était l’invitée de l’émission On n’est pas couché sur France 2. La chanteuse a débattu avec Philippe Besson sur les violences policières. Confrontée à une question de ce dernier sur les violences de manifestants envers les forces de l’ordre, elle a répliqué sèchement en déclarant : "Je ne parle pas des manifestants, je parle des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau. C'est un fait !"

Cette déclaration lui vaut depuis dimanche une salve d’attaques, notamment celle du ministre de l’intérieur Christophe Castaner, de diverses personnalités d’extrême droite ou encore du syndicat très droitier Alliance.

Le but ici n’est pas de savoir qui a raison ou qui a tort. Lundi 25 mai, dans sa mini-rubrique "l'Actu Express, Le Parisien a traité trois faits, avec en mini-une la polémique sur les propos de Camélia Jordana. En analysant ce cadre et sa construction on découvre comment, de la manière la plus implicite que l’on puisse imaginer, la rédaction a infligé une véritable mise en culpabilisation de l’actrice principale du film le Brio, sans aucune contradiction et en deux étapes.

"Camélia Jordana récolte la tempête", titre la première brève. La planche est déjà savonnée par Le Parisien, qui juge que l’actrice a "semé le vent", ou le trouble. Cette première brève n’est en soi qu’à titre informatif : elle décrit les réactions des plus farouches opposants aux dires de Camélia Jordana présentés plus haut. Si l’on s’était arrêtés là, rien de plus qu’un parti pris normal n’aurait pu être détecté, les trois témoignages choisis étant tous à charge contre l’invitée de Laurent Ruquier. Mais c’était sans compter sur les deux brèves suivantes.

Celles-ci traitent de faits divers somme toute très classiques. Mais le choix des actualités du Parisien est plus que capital pour comprendre le problème. La deuxième brève du cadre traite d’un cas d’agression sur un policier à la Goutte d’Or à Paris. Elle précise que « l’individu a été placé en garde à vue pour "violence avec arme", "tentative d’homicide volontaire" et "menace de mort sur personne dépositaire de l’autorité publique". Au mieux, on peut considérer que cette actualité a un intérêt à être traité sur le plan de la sécurité. Eh bien non ! A la toute fin de la brève, la rédaction précise finalement que l’agresseur en question portait... un couteau en plastique ! Tous les faits reprochés devront donc « être requalifiés » conclue l’article, vidant ainsi ce dernier de tout son sens.

La présence de ce fait avait donc une autre fonction : celle d’être juxtaposée avec les remontrances contre Camélia Jordana. Peu importe l’issue réelle de l’agression, le ou les auteurs du cadre d’actualité ne souhaitaient que victimiser la police dans son ensemble. Ainsi le discours de Jordana sur le « massacre » de populations discriminées et isolées est transformé le temps de deux minutes de lecture en une diatribe haineuse et séditieuse envers le travail ô combien difficile des forces de l’ordre.

Le dernier fait divers évoqué ne fait que confirmer cette stratégie éditoriale, par un homicide dans la Manche. Mais encore une fois, l’accent sur l’insécurité est mis, de façon à achever de décrédibiliser le message d’une personnalité exprimant sa colère et sa peur.

Sous couvert de présenter des faits, Le Parisien est parvenu à faire passer un message haineux, sans jamais montrer explicitement du doigt Camélia Jordana. Cette fourberie est encore plus forte, puisque ce sont des faits réels qui ont été utilisés et tournés à la sauce pro-police. Aucun esprit contradictoire n’apparaît au travers de ses lignes, ce que l’on pourrait être en droit attendre d'un journaliste. Au contraire, Camélia Jordana est culpabilisée dès le titre : elle "récolte la tempête", non seulement celle des institutions policières, mais aussi des faits sélectionnés par Le Parisien, allant uniquement dans le sens de cette mise en accusation.

Au-delà de la célébrité, c’est toute une frange de la population qui est visée. Par ses déclarations, Camélia Jordana ne s’est pas positionnée elle-même en victime, mais a choisi de parler à la première personne, au nom de toutes les victimes de violences policières. Elle-même a répété à plusieurs reprises dans sa carrière qu’elle n’avait jamais grandi dans des zones sensibles, ce qui ne l’empêche pas dans l’absolu de créer le débat sur un problème concret et mis sous silence. D’autant plus que le racisme dans la police est un fait, étayé entre autres preuves et condamnations par des témoignages d’anciens gardiens de la paix, ayant refusé des consignes de "profilage racial et social".

Le message subliminal du Parisien ravira tous les partisans du "grand remplacement" et autres penseurs extrémistes : "Fermez-là et allez voir ailleurs (dans un autre pays si possible) si vous n’êtes pas contents !" La fachosphère a pris les commandes de ce débat depuis dimanche, remplissant la toile de reproches envers la chanteuse. Bien plus en tout cas que les messages de soutiens, très peu évoqués dans la plupart des médias, dont Le Parisien. Normal pour des journalistes qui considèrent que Camélia Jordana "récolte une tempête" méritée. Comme l’a finement souligné le député Aurélien Taché, l’un des seuls soutiens publics de Jordana : "Le prix à payer va être terrible. Ils vont nier puis retourner la charge de la preuve et une fois encore, chercher à faire passer les victimes pour des coupables."

En attendant la violence institutionnelle s’amplifie, sans qu’aucun débat de fond ne soit abordé sur les mesures et sanctions à prendre pour stopper l’hémorragie. A chaque polémique dérangeante pour la police, la question qui fâche est très vite détournée en une attaque personnelle de l’individue, allant même jusqu’à une plainte déposée par Alliance pour appel à la haine. En revanche rien n’avait été déclenché à l’encontre de Zineb Et Rhazaoui qui avait appelé en direct les forces de l’ordre à utiliser "des balles réelles."

"C’est l’histoire d’une société qui tombe et qui au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien…
L'important c’est pas la chute, c’est l’atterrissage."

La Haine, Hubert

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