Le Tour de France fait de la résistance

Euro 2020, Tour d’Italie, Roland Garros et maintenant Jeux Olympiques. Tout ces chantres du sport mondialisé sont tombés les uns après les autres face au Coronavirus, à coups de reports voire d'annulations. Dans le monde du sport en 2020, toute la planète est contaminée. Toute ? Non ! Un événement estival résiste encore et toujours à l’envahisseur viral : Le Tour de France.

Prévu du 27 juin au 19 juillet, « la Grande Boucle » n’est à ce jour pas menacée officiellement. Ce mardi 24 mars, le Japon a officiellement annoncé le report des 20èmes Olympiades à Tokyo, prévues initialement du 24 juillet au 9 août. Après une cascade de désistements des comités olympiques nationaux et fédérations nationales, l’événement sportif le plus télévisé au monde aura donc lieu en 2021. Ce qui fait du Tour la principale épreuve sportive majeure (sur le plan de l'importance médiatico-sportive) encore prévue au calendrier.

Celui-ci démarre un mois plus tôt que les Jeux de Tokyo et pourtant, parmi la plupart des acteurs majeurs du cyclisme (équipes, coureurs, organisateurs), aucun n’a évoqué publiquement son désir de voir le Tour être annulé. Car soyons clairs : le Tour aura lieu en été ou ne sera pas disputé du tout, ce qui serait en outre une première depuis la Seconde Guerre mondiale. Tout au plus, Bernard Hinault, ancien quintuple vainqueur de la Grande Boucle n’a fait qu’évoquer avec justesse le fait qu’une annulation serait secondaire : « Le Tour de France, c'est une fête fantastique. Mais c'est en dessous de la vie. On parle de risque de mort. Le vélo, franchement, on s'en fout dans ces cas-là. S'il faut annuler le Tour, n'hésitons pas. », a-t-il déclaré dans les colonnes du Parisien le 18 mars dernier. Mis à part ces mots toujours aussi crus que sincères du « Blaireau », seule la peur compréhensible de voir la course être annulée s’entend actuellement dans le peloton. Mais pourquoi donc et au nom de quoi surtout le Tour de France est-il le dernier « soldat Ryan » encore debout dans cet a priori épidémique qui touche le monde du sport ?

En premier lieu, le calendrier joue en la faveur de la Grande Boucle. D’ici au 27 juin, le scénario le plus probable penche vers une fin de confinement et plus globalement une partie de l’épidémie maîtrisée. Depuis ce mardi, le monde du sport a dû faire face à cette fameuse annonce du report des Jeux Olympiques en 2021, d’un commun accord entre le Japon et le Comité International Olympique (CIO). Paradoxalement, il s’agit plutôt d’une bonne nouvelle concernant le Tour. ASO (Amaury Sports Organisation), société organisatrice de la course dispose de ce fait d’un élargissement calendaire. En effet le départ prévu cette année à Nice avait été avancé d’une semaine par rapport à d’habitude, au 27 juin en raison de la tenue des Jeux à partir du 24 juillet.

ASO effectue cette manœuvre régulièrement lorsque les Jeux Olympiques se déroulent le même été. La cause en est principalement un morcellement de l’auditoire habituel entre deux événements simultanés et d’ampleur planétaire. Même pour quelques jours, ce chevauchement créerait une division des recettes publicitaires due à cette visibilité hachée. Or sur le plan de la diffusion télévisée en France, c’est le groupe France Télévisions qui dispose de ces droits, à la fois pour le Tour ET les Jeux. Le service public ne pourrait alors pas diffuser les deux épreuves avec la même efficacité médiatique.

Mais alors pourquoi les Jeux ont-ils subi ce report, alors même que leur lancement est prévu une semaine APRES la fin du Tour ? Certes aux JO, pratiquement tous les pays du globe envoient une délégation. Mais le Tour de France, par sa caravane de journalistes venus eux aussi du monde entier (près de 2000 l’an dernier, venant de 45 pays différents[1]) porte tout autant cette culture d’épreuve mondialisée. Simon Farvacque, consultant pour Eurosport a livré un début de réponse dans le cadre du débat « Faut-il envisager un report du Tour de France ? »[2]: "C’est une question de modèle économique : les JO et le Tour ne se financent pas de la même façon. Si au lancement des JO, le tourisme n’est pas reparti, c’est une catastrophe pour le pays qui l’organise." Pour la plupart de ces épreuves, les Olympiades font logiquement payer les spectateurs pour rentrer dans les arènes. Ce système de billetterie, qui représente une part variable entre non négligeable et indispensable pour les recettes d’un événement comme les JO, rend justement ces derniers vulnérables à une épidémie qui bloquerait les flux de voyages touristiques. Même chose pour l’Euro de football et Roland-Garros, tous les billets étant payants.

Et c’est justement là que se situe la particularité du modèle appliqué au cyclisme sur route. Aucun spectateur n’est contraint de reverser le moindre centime aux organisateurs de la course ou aux villes-étapes (n’en déplaise aux oligarques russes tels comme Oleg Tinkov). Le modèle du Tour s’inscrit dans une logique de publicité, par le biais de la caravane au sens large du terme. C’est-à-dire qu’on ne parle plus seulement des véhicules bourrés de « goodies » et d'animateurs surexcités précédant les coureurs chaque année. Depuis les années 1980, c’est la télévision qui est devenue le support publicitaire principal du Tour de France, loin devant la caravane au sens strict, longue de 11 kilomètres. Les sponsors de l’épreuve se sont affinés au fur et à mesure des années jusqu’à se fixer dans le temps, notamment sous la houlette de Jean-Marie Leblanc et de « son club des partenaires » (des sponsors majeurs tels que LCL ou Carrefour, qui signent des contrats sur le long terme). Le Tour (ASO) ne sera jamais aussi riche en termes de chiffre d’affaires que la Coupe du Monde de football (FIFA) ou les Jeux Olympiques (CIO). Mais par ses divers changements de propriétaires au fil de son histoire, le Tour s’est progressivement constitué comme une entreprise au sens le plus économique qui soit. Certes dans l’esprit des foules et des politiques, il reste une institution estivale et une fête populaire synonyme de vacances. Mais derrière cette organisation et cette continuité historique, la Grande Boucle menée a développé depuis sa crise des années 1970 cette image entrepreneuriale et innovatrice.

Le groupe Amaury, propriétaire de l’épreuve aussi bien que du journal l’Equipe, s’est servi de sa puissance économique et médiatique pour acquérir la propriété de nombre d'épreuves majeures depuis plus de cinquante ans (Paris-Roubaix, Marathon de Paris, Tour d'Espagne...). Aujourd’hui dans le monde du cyclisme, seuls deux organisateurs majeurs sont présents, mais bien loin derrière ASO (filiale d’Amaury spécialement créée en 1992 avec comme première branche la Société du Tour de France) : RCS Sports qui organise les principales courses italiennes : Tour d’Italie, Milan-San Remo, Tour de Lombardie… L’autre organisateur principal est Flanders Classics qui ne s’occupe que des courses se déroulant sur le sol flamand : Tour des Flandres, Circuit Het Nieuwsblad, Flèche Brabançonne… Mais ces deux organisateurs n’ont jamais eu pour vocation de répandre leur influence hors de leurs fiefs respectifs (Italie et Belgique), tandis qu’ASO s’est tourné vers des courses hors Europe de l’Ouest depuis une vingtaine d’années (Tour d’Oman, Arctic Race of Norway…).

Conséquence de cette hégémonie et de ce modèle économique, toujours selon Farvacque : "ASO peut envisager quelques étapes à huis clos ou des modèles de ce type-là, sans mettre en danger son modèle économique." Cette idée de huis clos a été défendue plus récemment encore par la ministre des sports Roxana Maracineanu sur France Bleu : "Tout le monde a compris les bénéfices de rester chez soi et donc de privilégier plutôt le spectacle télévisé que le spectacle en live. Finalement, ce ne serait pas si pénalisant puisqu'on pourrait le suivre à la télévision", a-elle proposé ce 25 mars.

Logiquement le ciel (jaune s’entend) lui est tombé sur la tête. Du simple désaccord aux attaques frontales contre la haute fonctionnaire, coureurs et directeurs sportifs n’apprécient pas l’idée et l’ont fait savoir : "Sans public sur le bord des routes, ni aux départs, ni aux arrivées, c'est très hasardeux. Cela paraît irréel, surtout à cette échéance. Comment les mairies réagiraient-elles ? Comment les équipes s’organiseraient-elles, dans les hôtels par exemple ?" a réagi Jean-René Bernaudeau, manager de l’équipe Total-Direct Energie. Nicolas Edet, coureur de l’équipe Cofidis a quand à lui accusé la ministre d’être "déconnectée de notre milieu. Une épreuve cycliste n’est pas une compétition de natation qui se déroule dans un bassin !" Guillaume di Grazia, journaliste à Eurosport, résume parfaitement le traitement de la question au sein du monde cycliste : "Un Tour de France sans spectateurs, ce n’est pas le Tour. L’essence même du Tour, ce sont les spectateurs et on ne peut pas imaginer une édition sans eux." Le message est clair pour la communauté cycliste : le Tour se fera avec des spectateurs ou ne se fera pas.

Reste à savoir ce qu’en pensera ASO. Depuis cette cascade d’annulation et de reports d’événements majeurs, Christian Prudhomme, le directeur de la course ne s’est pas exprimé, tout comme la société elle-même. L’Union Cycliste Internationale a décrété récemment une annulation des courses jusqu’à fin avril. Mais rien concernant la suite. Et on sait que par le passé, l’UCI a toujours eu du mal à s’opposer à ASO, tant que celle-ci tient la course la plus importante du calendrier. Dans l’hypothèse où l’instance dirigée par David Lappartient venait à se prononcer pour une annulation, il n’est pas certain qu’elle serait suivie d’effet par ASO. De plus avec l’annulation des courses tels que les classiques belges, les JO ou le Giro d'Italia, moult coureurs seraient encore plus attirés par ce mois de juillet.

Et voilà encore une différence entre le CIO et ASO. De prime abord, ce choix de reporter les Jeux apparaît comme précoce. Mais cette décision rapide, le Comité International a dû la précipiter en réponse à la cascade de refus de participation, de la part de comités nationaux (Canada et Australie notamment) comme de fédérations sportives nationales. ASO n’a pas autant ce souci du rapport de force que le Comité. Les équipes et les coureurs n’hésiteront pas à venir au Grand départ à Nice si ASO décide de maintenir la course.

Un boycott d’une partie du peloton paraîtrait en outre complètement irréaliste si la situation sanitaire n’est plus aussi grave qu’elle ne l’est aujourd’hui. Car dans le cas contraire, c’est ASO elle-même qui annulerait la course, en accord avec la loi. Car toute aussi dominatrice soit-elle, ASO n'a jamais cherché à se mettre les pouvoirs publics à dos. C’est cette dernière qui lui fournit la capacité d’organisation dont elle a nécessairement besoin (autorisations de blocage des routes, forces de gendarmerie, accueil dans les villes et villages…), comme toute course cycliste pro ou amateure.

Dans un cas comme dans l’autre, il faudra très probablement attendre un certain temps avant de voir une décision officielle de la part d’ASO entre annulation ou maintien. Et pendant ce temps, les coureurs font grincer leur home trainer dans l’espoir que cette période plus que délicate s’estompe en Europe occidentale. Les inégalités d’entraînement entre l’Européen confiné chez lui et le Colombien pouvant encore s’entraîner à plus de 2000 mètres d’altitude se feront-elles ressentir en juillet ?

 

[1] Chiffres ASO : https://www.aso.fr/

[2] Publié mardi 15 mars, https://video.eurosport.fr/cyclisme/tour-de-france/2020/video-faut-il-envisager-un-report-du-tour-de-france_vid1307176/video.shtml

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