Antisémitisme dans les manifestations : quelles responsabilités ?

L'affichage public, répété de manière organisée, à visage découvert d'expressions de haine antisémite est inouïe depuis 1945. Il est possible de l'expliquer par le jeu simultané des manœuvres adoptées par les différentes forces en présence. La notion de "construction d'un espace obscurantiste" éclaire l'enchaînement explicatif.

La France possède un réseau d'assistants sociaux, de médecins et de pharmaciens. Il aurait pu être mobilisé de façon proactive, en allant à la rencontre des citoyens non-vaccinés à la Covid, un par un, afin d'atteindre l'objectif  des 90 % de vaccinés. Ceci n'a pu avoir lieu car ce réseau est très insuffisant. Cette insuffisance est le résultat de politiques gouvernementales, constantes depuis 30 ans, ayant pour objectif un Etat et des services publics toujours plus réduits. En l'espèce, la réduction du nombre de lits d'hôpitaux (lesquels servent aussi à former les médecins) a conduit la France à souffrir d'une insuffisance de praticiens de sorte que la seule mobilisation possible fut seulement réactive au lieu d'être proactive. Elle a consisté à proposer le vaccin seulement aux patients en consultation et non  à l'ensemble des citoyens. Des pays comme le Danemark ou l'Espagne ont atteint les 90 % de vaccinés sans recourir à des mesures pénalisantes. En France, en conséquence de la situation décrite ci-dessus, le gouvernement n'a pas hésité à adopter des mesures de pression et de contrôle dont il était facile de prévoir qu'elles allaient susciter une opposition. Bien entendu, il existait, préalablement à ces mesures, une réticence à la vaccination et une méfiance envers les contrôles. Mais les décisions prises ont permis à des opinions jusque là dispersées de s'agglutiner, de s'agglomérer et de se cristalliser. Ce faisant, Macron a construit un espace qui offrait une place de choix à l'expression de la haine antisémite.  Bien entendu, l'antisémitisme existait auparavant : à preuve la manifestation du jour de "colère" de février 2014. Mais c'est la première fois qu'il s'est exprimé de manière aussi ouverte en bénéficiant de la neutralité bienveillante de plusieurs centaines de milliers de manifestants.

Qu'on nous comprenne bien. Il ne s'agit pas d'accuser Macron d'antisémitisme, même si les éloges qu'il a prononcés de personnages clairement antisémites comme Pétain et Maurras incitent au doute. Mais Macron a bâti une opposition qui lui convient car elle lui permet d'arborer l'image d'un bouclier de rationalité face à l'irrationalité d'un espace d'obscurantisme pourtant construit par ses propres soins.

Toutefois, l'action de la gauche dans cette affaire n'est pas neutre. Le PS, en proposant une obligation vaccinale, n'a fait qu'apporter sa pierre à l'édification de l'espace d'obscurantisme. Alors qu'aux USA, Bernie Sanders a appelé très tôt ses concitoyens à se vacciner, il a fallu attendre le 25 aout pour que le site du PCF publie un texte appelant à la vaccination. Quant à la France insoumise, si elle a assorti la vaccination d'un "oui" le 21 juillet, sans pour autant y inciter, elle n'a pas hésité à appeler à manifester le même jour, à la même heure que l'extrême droite, contribuant ainsi à la confusion générale. L'ensemble a permis à Macron de remporter une victoire politique en se vantant d'avoir permis la vaccination de 50 millions de Français. Cette collection d'erreurs a pour origine, chez le PS, un invraisemblable manque de lucidité et une perméabilité aux solutions de force qui ne révèlent que sa faiblesse politique. Cette même faiblesse explique le comportement de la France insoumise et du PCF dont on peut penser qu'ils ont voulu capter à leur profit, au moins pendant un temps concernant le PCF, de manière démagogique, le mécontentement créé par les pressions du pouvoir.

Le bilan d'ensemble de la vie politique française apparaît ainsi comme très négatif.

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