Ce 14 avril 1912

Il es toujours difficile d'agir quand il est encore temps et que les choses vont encore relativement bien.

Je me rappelle très bien. C'était le 14 avril 1912. Il était environ 20-21h. Le dîner. Nous étions relativement nombreux à avoir su que nous étions sur un bateau ivre. L'équipage carburait au champagne et au caviar! Nous avions le plus beau, le plus grand bateau ! Ils avaient décidé de filer tout droit et vite pour voir, pour rigoler.... Nous étions dans une zone à risque d'iceberg. Dans la journée, plusieurs alertes avaient été envoyées par différents bateaux sur zone. Le capitaine, averti, n'a même pas fait ralentir. Tout droit et vite ! La collision était certaine dans ces conditions. Probablement à très court terme.

Autant vous dire que contrairement à la légende il y a eu des discussions animées bien attisée par les alcools que l'on nous servait.

D'abord, il y avait ceux qui pensait qu'avec la double coque compartimentée fabriquée avec un acier spécialement étudié il n'y avait pas à s'inquiéter. C'était sans doute ce côté invincible qui faisait dérailler l'équipage. Oui. Les autres craignent les iceberg ? Mais nous on est à toute épreuve !

Un groupe qui sembla se ranger à nos côtés m'a semblé avec le recul terriblement perturbant. Une bande de gens très sympathiques pensait pour certains que la situation n'était  pas aussi dangereuse à court terme. D'autres au contraires pensaient que l'on ne pourrait pas empêcher la catastrophe du fait de l'attitude de l'équipage. De toute façon, ils étaient d'accord pour dire qu'il fallait s'intéresser aux relations entre les passagers. Faire un truc sympa. Ouvrir les séparations entre les classes. Partager nos espoirs. D'abord se sentir bien. Beaucoup pensaient que nous aurions ainsi une influence positive sur l'équipage et que nous pourrions partager le champagne et le caviar certes mais qu'ils retrouveraient alors leurs esprits et tous ensemble dans le plus grand amour, nous serions sauvés.

Avec quelques passagers et personnes de l'équipage, nous n'y avons pas cru. Le plus logique nous semblait de se s'organiser en deux groupes . Un groupe essayait coûte que coûte de prendre la direction du bateau et changer sa trajectoire pendant que l'autre groupe descendrait aux machine pour tenter de stopper le bateau dans l'attente de la prise du contrôle de celui-ci. Tout cela était loin d'être acquis.

Effectivement nous n'étions pas assez nombreux. Nous nous sommes même battus pour arriver à la passerelle ou aux machines. Il aurait fallu au moins la moitié des passagers pour y arriver.

Pas le temps de discuter avec chacun pour démontrer le bien fondé de notre point de vue. Les gentils se sentaient heureux avec le sentiment que bientôt chacun verrait qu'ils avaient raison et le bateau changerait de trajectoire dans l'allégresse partagée.

On connaît la suite. Le choc. Je me rappelle 23h20. A peine trois heures plus tard, c'était la fin de notre monde. L'histoire de l'orchestre qui a continué de jouer est vraie celle-là. Mais c'est une valse qu'ils ont joué en dernier. Dieu n'a pas été leur dernière pensée.

En revanche quand les gens ont compris que c'était fichu ce fut un chaos total. Même avec un bateau incliné qui faisait un bruit d'enfer à cause du largage de la vapeur beaucoup de passagers ne voulaient pas vraiment y croire. Les classes se sont vite reconstituées. La plupart des riches se sont arrangés pour se faire embarquer dans les canots de sauvetage . Cependant, certains se sont révélés et ont refusé de se sentir prioritaire pour être sauvés. Il n'y  avait pas de canot pour tout le monde. Le pire est que dans la panique et le sauve-qui-peut (et surtout moi...) les canots de sauvetage n'ont même pas été remplis. Le commandant (commodore) a disparu dans cette catastrophe. Ce n'est que justice. Que n'avait-il pas ralenti et détourné son navire suite aux messages reçus dans la journée ? Et pourtant il était considéré comme un homme très sympathique et courtois. Une réputation d'être le meilleur.

Près de 107 années ont passé. Je ne sais pas pourquoi j'ai voulu vous raconter tout cela ? C'est peut être ce vieux Greame Allwright entendu ce matin  :

« ….
Mais chaque fois que j'ouvre mon journal
Je pense à cette traversée
On avait d'la flotte jusqu'aux genoux
Et le vieux con a dit d'avancer
Y'en avait d'la flotte jusqu'à la ceinture
Et le vieux con a dit d'avancer
Y'en avait d'la flotte jusqu'au cou
Et le vieux con a dit d'avancer... »

de « Jusqu'à la ceinture » par Greame Allwright

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.