Alerte Google maitre du monde

J'édite une lettre hebdomadaire d'information [alerte] que vous pouvez consulter sur

http://alerte.entre-soi.info/

Dans le numéro du 23 février 2014 un article intitulé

Google maitre du monde, titre inspiré par le titre d'une émission C'dans l'air.

Google maître du monde ?

C'est le titre de l'émission C'dans l'air le 13 février 2014.

J'avais jusqu'à maintenant conscience de la puissance de la pieuvre Google, mais je la sous-estimais largement. J'ai été secoué cette semaine par plusieurs articles de journaux et émissions de télévision montrant une domination multiforme dont je ne soupçonnais pas l'ampleur. J'ai pris quelques notes, en particulier à partir de l'émission C'dans l'airle 13 février 2014. Je vous les livre « brut de décoffrage », chaque affirmation mériterait une étude et un approfondissement. Ce sont des notes « cri d'alarme ».

Si vous le pouvez, prenez le temps de regarder l'émission :

http://www.laquadrature.net/fr/france5-c-dans-lair-google-maitre-du-monde

Les données personnelles : nous pensons tous être très conscients de l'immense puissance de Google dans le domaine de la collecte des données personnelles. Toutes nos questions sur le moteur de recherche sont recensées, tous nos échanges sur Gmail ouverts et analysés, nos déplacements enregistrés, les visages des personnes que nous connaissons stockés et bientôt largement reconnus, les données concernant notre santé rassemblées, nos échanges sur les réseaux sociaux devenus secrets de polichinelle de façon indélébile. Je commence l'énumération, et aussitôt de nombreux autres exemples vous viennent à l'esprit. La Commission nationale de l'informatique et des libertés tente d'agir contre cela, de mobiliser les autres organismes européens de protection des données. Mais comment agir face à un tel monstre, qui joue avec aisance sur les différences des législations dans les différents pays et sur sa puissance financière ?

La puissance commerciale de Google devient effarante, on connaît tout de nos goûts et de nos comportements, on peut orienter nos choix, nous proposer des achats, des activités diverses. Bon, après tout quelle importance ? Mon ordinateur, même en dehors de amazon, sait ce que j'ai acheté sur amazon, et alors ? D'une part, cela semble assez contradictoire avec la théorie libérale de la libre concurrence : chaque vendeur peut me vendre ce qu'il souhaite, mais comment peut-il faire face à l'écrasante domination de ce que me propose Google ? C'est une libre concurrence totalement faussée.

D'autre part, pensons aux risques de l'accumulation de toutes ces données : trésor pour les compagnies d'assurance, les employeurs, les concurrents, les « amis » malveillants, le fichage policier sans limite, la liste complète est trop complexe et impossible à établir. Pensons au trésor que sont ces données pour l'espionnage économique. Et puis, bon, pour l'instant nous sommes, au moins en France, dans un régime démocratique. Mais que se passera-t-il lorsqu'un pouvoir politique non démocratique mettra la main sur toutes ces données, qui permettent de tracer tous les détails de nos actions ? Voir les problèmes qui se posent déjà en Chine, par exemple. Imaginons Hitler ou Pol Pot disposer des données de Google.

Suffirait-il d'être conscient des risques et d'adapter nos comportements ? Pas si facile. Le principal problème est que tout cela est si massif que nous ne sommes que peu informés et que nous nous informons peu. Qui lit les chartes de confidentialité avant de s'abonner à tel ou tel service en ligne ? Et peut-on vraiment se passer de tous les services qu'offre Google ? Sans doute pas.

Dans Le Monde le 23 02 2014, la description d'une très belle réalisation dont Google est le principal acteur : surveillance de façon quasi-immédiate de l'état des forêts, des opérations de brûlage ou de déforestation. Cette application permettra de limiter de façon extrêmement significative les atteintes aux forêts. Pourquoi faudrait-il s'en passer, si les données sont accessibles, et pas réservées à tel état ou à tel secteur économique ?

L'un des obstacles à la démocratie est sans doute la situation de monopole dans laquelle se trouve Google. Jusqu'à une période récente, le système de localisation américain GPS mettait une partie de l'activité mondiale sous la coupe d'une décision arbitraire des USA (exemple : limiter la précision du signal). L'Union européenne, difficilement, a été capable de mettre en place un système concurrent, Galiléo. Pourquoi pas un système européen concurrent de Google ?

Le contrôle de la pensée : j'ai déjà abordé ce sujet dans des [alerte] précédentes. Il n'a pas été abordé au cours de l'émission de télévision. Dommage.

Les réponses qui viennent en tête des recherches sur le moteur de recherche font, en général, foi. On ne s'intéresse pas trop à ce qui est au delà de la première page de résultats. Mais nul ne sait (secret commercial) quels sont les modes de décision des algorithmes qui classent les résultats des recherches. Outil insidieux d'orientation de la pensée.

Et puis, dès maintenant, Google s'oriente vers la recherche sémantique. L'algorithme ne se contente plus de rechercher quelques mots clé dans votre question, il recherche le « sens » de ce que vous voulez. Le « sens » sera bien sûr fondé sur les collectes de données de masse, qui permettront de savoir quels mots sont le plus souvent associés à quels autres mots. Pour être court (j'y reviendra, car c'est très préoccupant) c'est le triomphe du sens commun sur la pensée rationnelle. Le sens, ce sera ce que pense la majorité, alors que la connaissance est souvent en rupture avec ce que l'on appelle le sens commun. Triomphe de l'opinion, mort de la raison. Je me permets d'insister. Vous me connaissez, et vous vous dites « bon, comme d'habitude, il exagère. » Et pourtant. Regardez, le danger est réel.

L'intelligence artificielle

Ce que j'ai appris cette semaine et dont je n'avais pas totalement conscience est l'énorme investissement que fait Google sur toute les questions d'intelligence artificielle. C'est une notion qui a déjà fait l'objet de nombreuses réflexions, que je ne vais pas aborder aujourd'hui : qu'est-ce que l'intelligence, qu'est-ce que l'intelligence artificielle ? Quoiqu'il en soit, dès maintenant, Google a racheté les plus grandes entreprises de robotique, et domine largement la recherche et les applications dans ce que l'on appelle l'internet des objets. Ce n'est pas de la science fiction. Les objets captent les données (par exemple nos constantes médicales), les analysent et prennent, en fonction du logiciel qui les pilote, des décisions d'action (par exemple augmenter le débit d'insuline de la pompe, ou appeler le médecin.) Ce n'est pas de la science fiction. Dès maintenant, la domotique, les « maisons intelligentes » intègrent de multiples fonctions de prise de décision. Dès maintenant la Google car peut se déplacer sans conducteur sur un vaste trajet. Dès maintenant les robots militaires peuvent analyser une situation et prendre la décision de tuer.

Et alors ? Vous êtes bien frileux devant le progrès ! Tout cela a pour seul but de nous faciliter la vie ! Et puis les algorithmes sont programmés par des humains.

D'une part, cela ne va pas de soi : les personnes âgées assistées par des machines à domicile préféreraient peut-être avoir la visite d'une infirmière. Et les militaires eux-mêmes sont réticents pour déléguer aux algorithme la décision de tuer. On a vu aussi les effets négatifs sur la finance de décisions d'achat et de vente prises par des ordinateurs. Mais surtout, que devient l'humain dans un monde peuplé d'objets qui observent, analysent, décident et agissent sans que nous sachions en fonction de quels principes ? Tout cela devrait être transparent, largement débattu, objet de choix collectifs et personnels. Dès maintenant nous sommes environnés d'objets qui prennent des décisions pour notre bien, sans que nous sachions explicitement les principes de décision.

On ne peut conserver des principes humains que si tous les programmes qui pilotent les objets sont transparents, font l'objet de débats, de critiques, s'il existe des comités d'éthique, des mouvements citoyens. Et, élément à ne pas oublier, si les logiciels sont écrits de façon à pouvoir être vérifiés par les citoyens. (Logiciels libres.) Tout cela échappera à l'homme si quelques managers d'une grande compagnie décident à eux seuls ce qui est bon pour l'humanité.

Le transhumanisme

Là, j'ai été stupéfait d'apprendre, je ne le savais pas du tout, que Google est fortement impliqué dans cette « philosophie ».

J'ai déjà parlé du transhumanisme. Des « philosophes », appuyés sur des recherches scientifiques et des réalisations industrielles, veulent développer un surhomme, qui dépasse largement les limites de l'être humain, et, à terme, ne connaisse plus la mort.

On s'appuie pour cela sur les sciences et techniques NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives) pour créer des entités (je n'ose pas dire des personnes) dépassant l'humain : organes créés par des manipulations génétiques, implantation d'organes artificiels, implantation de puces diverses pour étendre les capacités du cerveau (et les contrôler), élaboration de programmes informatiques simulant et améliorant les capacités humaines. analyse des processus mentaux pour les stimuler, les améliorer, et aussi sans doute agir sur eux.

Je savais que cela existait, je pensais que cela était pour l'instant limité à quelques « philosophes », à quelques laboratoires de recherche.

Pas du tout. Google investit massivement dans le transhumanisme. On dit que c'est parce que les deux dirigeants de Google ont des maladies graves, et, par espoir personnel, investissent dans ces recherches et réalisations sur l'amélioration de l'homme et l'augmentation de l'espérance de vie.

L'explication est un peu courte. En fait les dirigeants de Google ont perçu les gigantesques perspectives (en particulier financières) qu'offre tout le secteur de la santé. Et puis quoi de plus porteur que de promettre aux humains qu'ils ne mourront plus ?

Laurent Alexandre, chirurgien, président de DNA Vision  : « L'idéologie transhumaniste considère légitime d'utiliser tous les moyens technologiques et scientifiques pour augmenter les capacités de l'homme, son corps, son cerveau, son ADN, et pour faire reculer la mort. Aujourd'hui Google est devenu l'un des principaux architectes de la révolution NBIC et soutient activement le transhumanisme, notamment en parrainant la Singularity University qui forme des spécialistes des NBIC. Google a créé Calico, filiale qui a l'objectif d'augmenter l'espérance de vie de vingt ans d'ici à 2035. »

Là encore, me dira-t-on, vous voici bien frileux devant le progrès : vous n'allez pas interdire à Psitorius, champion sportif, de courir avec des jambes faites de ressorts métalliques. Vous n'allez pas empêcher les parkinsoniens de vivre mieux après implantation de puces dans leur cerveau. Vous n'allez pas empêcher des tétraplégiques de piloter des objets grâce aux seuls signaux émis par leur cerveau. Sans doute, c'est toujours par ce type d'arguments que l'on convainc. Mais on ne peut rester indifférents aux risques, en particulier celui de contrôler la personne grâce à toutes les technologies dont on l'aura fait bénéficier. Et d'orienter l'avenir de l'humanité en fonction des décisions et des intérêts de quelques uns.

Ce qui est redoutable dans cette question de transhumanisme est le secret. Doit-on laisser quelques scientifiques, quelques entreprises industrielles décider, littéralement, de l'avenir de l'homme ? Là encore, il faut une grande transparence, des débats citoyens, des comités d'éthique, des lanceurs d'alerte, des contrôles exercés par la société. Sinon, l'homme échappera à l'homme, pour devenir l'objet de quelques puissants intérêts.

Et voici que j'apprends que Google est en première ligne sur ces questions !

Pour le plaisir, quelques phrases extraites de l'émission : (bon d'accord, c'est un plaisir maso.)

On sait tout de nous dans les moindres détails. Google veut être l'interface unique de notre vie en ligne. Dès maintenant, Google contrôle le commerce du monde, l'étape suivante est le contrôle de notre vie. Nous ne sommes pas les clients de Google : nous sommes (nos données personnelles sont) la marchandise. Le client, c'est le publicitaire, Nous sommes la marchandise.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.