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Billet de blog 19 janv. 2022

Néonicotinoïdes un choix aberrent

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Le ministre de l’agriculture connait sûrement, les risques que présentent les néonicotinoïdes Imidaclopride et Thiaméthoxam ; pourtant, il vient encore une fois de les ré-autoriser (interdits par la loi de 2016 avec dérogation). Il s’est appuyé sur une consultation publique qui a recueilli 23 279 contributions dont 94% défavorables au projet. Pourquoi ?

Ces insecticides systémiques, aux doses létales très basses ont des effets néfastes sur l’environnement très largement décrits scientifiquement. La dose létale médiane chez l’abeille domestique pour l’Imidaclopride est de 5 ng par individu ; bien plus toxique que le Dichloro-Diphényl-Trichloroéthane ou DDT (entre 5 000 et 10 000 fois), interdit en 1973. La faible biodégradabilité des néonicotinoïdes, l’absence de connaissances sur les effets de leurs métabolites et des résidus issus de leur dégradation, leurs effets toxiques et leur diffusion à large échelle, interrogent la sécurité environnementale, la sécurité alimentaire et la sécurité sanitaire (voir Chagnon et al. 2015). Le Gaucho est la marque d'un insecticide composé d'Imidaclopride. Les apiculteurs ont demandé l’interdiction depuis trente ans.

Malgré les précautions officielles - la réglementation recommande de pondérer parcimonieusement l’application de ces phytosanitaires enrobant les graines pour limiter la pollution - les abeilles sauvages et domestiques seront de fait contaminées. Les espèces sauvages nichent dans le sol en contact direct avec la substance d’enrobage. Leur nid se trouve au niveau des semences de betteraves. Les autres pollinisateurs seront contaminés par la diffusion de ces molécules en dehors des zones traitées, transportées par les petits êtres vivants et touchent les plantes à fleurs des environs véhiculées par la sève dans toute la plante. Leur rémanence dans la nature est très importante avec une demi-vie de l’ordre de 200 jours. Ces molécules se retrouvent dans les gouttes transpirées par les pointes des feuilles de la plante au levé du jour, la « guttation » que les abeilles dégustent avant de faire leur tournée sans savoir que ces gouttes sont empoisonnées (cf article de Vincenzo Girolami, Univ. de Padoue). Mais les pollinisateurs ne sont pas les seuls touchés.

Sensés cibler un ravageur, ces molécules détruisent les micro-organismes indispensables à la fertilité du sol et sont donc préjudiciables à la culture : Elles détruisent l’outil de travail des agriculteurs. La loi de 2016 avait prévu un délai pour mettre en place des alternatives indispensables. Des exploitants ne l’ont pas fait. En maximisant les rendements, les variétés de betteraves sont souvent plus fragiles. Cependant, localement, des cultures alternatives sont déjà pratiquées par certains :

  • Loïc Tridon (betterave sucrière bio Hauts-de-France) : « En bio, on commence par des faux semis pour épurer les adventices ; les dates de semis sont beaucoup plus tardives qu’en conventionnel, et les vols de pucerons en partie passés ; on favorise la présence des auxiliaires, qui sont des prédateurs voraces de pucerons. »
  • Guy Richard : « Pourquoi enrober les semences avant même de savoir s’il y aura des pucerons ? … On peut jouer sur les populations de pucerons, comme ils sont très sensibles aux odeurs, des inter-rangs de plantes répulsives les repoussent, tandis que des plantes attractives en bordure de culture les attirent. »
  • Christophe Caroux (betteraves bio, Pas-de-Calais) : « les solutions peuvent inclure la diversification et la modification des rotations de cultures, les dates de semis, le travail du sol et l’irrigation, l’utilisation de variétés moins sensibles ou encore, l’application des agents de lutte biologique dans les zones infestées sans qu’ils soient obligés de faire exploser les rendements. »
  • Dans l’Eure-et-Loir, Romain Lhopiteau, qui produit 15 hectares de betteraves sucrières bio, est à peine touché par la jaunisse : « J’aurai peut-être une perte de rendement de 5 % cette année » Diversité des cultures, rotations sur les parcelles, fabrication de compost, haies en bordure de champs… : « Un équilibre se crée entre les insectes ravageurs et les insectes auxiliaires. ...C’est ainsi que, dès que les plantes des betteraves sortent de terre, les coccinelles apparaissent et s’attaquent aux pucerons… « .. je préfère payer des charges de personnel que des produits phytosanitaires, c’est plus social et moins polluant» Sur 163 hectares, il fait pousser au moins une douzaine de cultures différentes. « Cela fait trente ans que j’entends la même chose, on est sans cesse en train de repousser l’interdiction des pesticides. Dire qu’il n’y a pas d’alternative est faux. L’alternative, c’est la biodiversité. »

Dans le rapport  2021 de l’Anses nous pouvons lire: « pour lutter contre deux types de pucerons responsables de la jaunisse des betteraves (le puceron vert du pêcher et le puceron noir de la fève), …on trouve des produits phytopharmaceutiques de synthèse et d’origine naturelle, des microorganismes, des insectes prédateurs ou parasitoïdes des pucerons, des huiles végétales ou minérales, qui assurent une protection physique des betteraves, des méthodes de stimulation des défenses naturelles des plantes, la sélection de variétés de betteraves résistantes au virus de la jaunisse et enfin des méthodes culturales combinant la culture de la betterave avec d’autres plantes, dont la fonction est de réduire l’accès des pucerons aux plants de betterave ou de favoriser l’action des arthropodes prédateurs ou parasitoïdes des pucerons ». La combinaison de solutions est nécessaire, dans une démarche agroécologique, et notamment avec une perspective de diversification des cultures. Heureusement il y a des alternatives.

Il est vrai qu’aucun produit chimique ne peut être plus efficace que ces néonicotinoïdes. Cette grande efficacité est conférée par leur très haute toxicité. Tant qu’on cherchera une efficacité équivalente, c’est un marteau-pilon qui continuera à tout écraser.

Les conséquences imaginables de l’Imidaclopride, tellement plus toxique que le DDT, entre 5 000 et 10 000 fois (pour l’abeille), sur les écosystèmes, la biodiversité, la santé animale, la qualité de l'eau, la fertilité des sols et la santé  humaine, donnent le vertige lorsque l’on se réfère aux effets aujourd’hui connus du DDT. De plus en plus de présomptions de liens entre pesticides et pathologies humaines, apparaissent dans les expertises successives de l’INSERM en s’appuyant sur de nombreuses publications scientifiques.

Les risques sont énormes. Je pense que le gouvernement n’a pas tiré les leçons de la catastrophe du chlordécone pour sauver les producteurs de bananes aux Antilles : « …employé pour lutter contre le charançon du bananier de 1973 à 1993 alors qu’au niveau mondial son utilisation s’est arrêtée en 1976. … L’emploi du chlordécone aux Antilles a entraîné une pollution persistante des sols et les résultats des travaux de l’Inra ont montré, pour toutes les espèces animales étudiées, une contamination particulièrement élevée en chlordécone …. « On estime qu’au moins un tiers des surfaces agricoles (20 000 hectares) et près de la moitié des ressources en eau douce et du littoral marin sont pollués. Les surfaces agricoles polluées correspondent pour l’essentiel à des soles bananières existantes sur la période 1973-1993» (INSERM)

Le gouvernement a lancé en 2020 un Plan National de Recherche et d'innovation visant la fin des néonicotinoïdes en 2024. Des alternatives sont en cours d'expérimentation dans les 500 ha de fermes-pilotes prévues par ce programme. Enfin! Les alternatives qui existent peuvent se perfectionner. Le gouvernement a attendu pour développer la recherche sur ces modes de cultures écologiques, intelligentes et indispensables à la fertilité des sols (…et à l’agriculture). Les biologistes ont toujours insisté sur le rôle de l’humus pour la fertilité des terres végétales et cela, avant 1900. Heureusement, le ministre de l’agriculture reconnait les dangers mais pourquoi une consultation publique pour décider le contraire de 94 % des contributions ?

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