Ecolonomie : temps court et temps long

Deux mesures du temps s’affrontent de manière d’autant plus dramatique que cette opposition est contre-nature. En effet, nous avons dissocié le temps long et le temps court. Cette dissociation parfaitement artificielle est celle qui domine notre monde...et le détruit.

Les punks du milieu des années 1970 avaient « No Future » pour slogan. Ce mot d’ordre rassembleur et d’apparence désespérée était avant tout un constat. Le constat que le futur n’avait ni place ni valeur dans un système qui privilégie l’immédiat, le court terme, le tout-tout de suite. « No Future » exprimait ainsi essentiellement la réduction de tout à l’instant, à l’impunité du temps et l’absence de limites dans l’instant, car tout y devient sans importance, balayé par l’instant suivant.

L’accélération des découvertes au cours du 20ème siècle a réduit le temps des changements et donc de notre percep­tion du temps. Nous parlons de l’accélération du temps alors qu’une année fait toujours 365 jours 1/4.

La réalité vécue est pourtant celle de l’accélération du temps et tous nos comportements le confirment et l’encouragent. Il faut aller de plus en plus vite de A à B; par téléphone ou Internet je suis à portée immédiate de l’autre extrémité de la planète; mon mobilier est fait pour durer 10 ans au maximum; mon investissement doit avoir un « pay-back » inférieur à trois ans; je ne dois pas vieillir; etc.

Réduire les durées (voire les nier) permet en effet de renouveler les produits plus souvent...et enrichir les quelques individus qui, dans la chaîne économique, auront su capter les marges à leur profit.

Réduire les durées permet d’augmenter les rendements de l’argent qui peut ‘tourner’ plus vite. Cela permet de vendre plus de produits ‘anti-âge’, etc.

Mais ce faisant, nous perdons de vue le temps long. Le temps qui permet à des investissements longs d’être réali­sés. Le temps qui permet à des visions et à des décisions politiques de viser au-delà d’un mandat. Ignorer le temps long est suicidaire.

Parmi les nombreux effets pervers de l’ignorance du temps long, nous devons souligner l’ignorance des conséquences de nos actes et de nos décisions. Les conséquences de nos comportements sur les générations à venir ou sur l’avenir de la planète sont trop souvent occultées.

Selon le principe « après moi, le déluge » qui rivalise avec « tout tout de suite », parler des conséquences à venir est presque indécent. Et trop souvent lorsqu’un dirigeant évoque le temps long, c’est en général pour affirmer qu’il est imprévisible et que sa quantification dépend d’un trop grand nombre de paramètres et d’incertitudes pour pouvoir engager les décisions présentes.

Dès lors, la séparation du temps long (vécu comme théo­rique) et du temps court (reconnu comme réel) comporte au moins deux dangers. Le premier est celui de ne pas prendre de décision à longue portée. Et le second est de prendre des décisions à courte portée en ignorant les conséquences à terme.

Etre parvenu à imposer la scission du temps est carrément démoniaque.

Pour que nos décisions ‘écolonomiques’ retrouvent de la sérénité et la vertu de la durabilité qui s’oppose au gâchis, nous devons redonner sa place au temps long et apprécier l’ensemble des décisions ‘écolonomiques’ selon cette valeur.

N’oublions pas le proverbe africain «nous empruntons le terre à nos enfants ». Oublier ce principe, c’est oublier que nous devons considérer les conséquences de nos décisions à l’horizon d’une génération. Cela s’applique à tous politiques, industriels, consommateurs.

Le temps court a été imposé par la société de consomma­tion qui veut que nous consommions toujours plus et plus vite. Or les seuls véritables gagnants de ce système sont les producteurs de biens et services. Leur stratégie s’appelle ‘marketing’ et leur arme est la publicité.

Consommer est normal. Et produire est nécessaire. Mais les deux perversions d’un système qui n’a pas de morale sont, d’une part l’accélération de la rotation, voire l’emballement, de ce moteur de ‘production-consommation’ par l’augmen­tation de la propagande consumériste, des cadences, des sollicitations et, en fin de compte, des frustrations pour tous ceux, de plus en plus nombreux, qui ne peuvent pas suivre. L’autre perversion est l’accroissement naturel de la cupidité du système puisque, plus il tourne vite, plus il génère de bé­néfices.

Or ces bénéfices sont extrêmement mal répartis puisque les deux seuls groupes qui en profitent sont les dirigeants d’industrie au sens large (industrie, banques, services, commerçants) et l’Etat qui vit aussi dispendieusement qu’au temps de la Monarchie.

Concentrer la lutte sur une plus juste répartition des richesses du système est une revendication à court terme qui, bien qu’elle ait des chances d’aboutir, ne constitue en fin de compte que le désir de partager un poison, une drogue. Car la perversité demeurera avec toutes ses consé­quences, aliénantes pour l’homme et destructrices pour la planète.

Il devient donc nécessaire d’appliquer nos efforts sur le principe même qui sous-tend notre économie actuelle et lui injecter des objectifs nouveaux, voire différents.

Il faut s’appliquer à ce que tous s’appliquent à faire changer les choses, et que les conséquences de nos décisions, comme de nos actes, soient prises en compte sur la durée. Le système des « bonus » qui a occupé notre classe poli­tique est typiquement le résultat du culte du temps court qui récompense les gains à court terme au mépris des conséquences à long terme.

Le « bonus » n’est que le symptôme de la maladie. La maladie est le déficit de reconnaissance de la nécessité prioritaire du temps long comme composante de notre manière de gérer et de décider.

Hélas, même les gouvernants sont piégés dans le temps court de leur mandat et ne savent même plus prendre le temps de réfléchir au-delà de cette brève échéance. Il est donc fatal qu’ils ne s’intéressent qu’aux symptômes et non aux causes. Ce travers est hélas aussi encouragé par les médias qui sont dans « l’actualité », dans l’immédiat, dans la course à la révélation d’un scandale ou d’un risque (vrai ou faux) afin de mieux s’insérer dans le temps court qui est encouragé par le système ‘production-consommation’.

Pourtant, il y a des moyens de réviser nos paradigmes à travers la promotion d’un nouveau système de Valeurs Qualitatives qui s’inscrivent par nature dans la durée. Cela doit devenir une volonté de tous.

Il doit émerger un contre-pouvoir qui impose une Ethique Qualitative à la production et, en conséquence, le réta­blissement du temps long pour réunir les conditions d’une planète durable. Mais la seule évocation des mesures à prendre est stérile si elle n’est pas accompagnée d’une volonté politique, financière, médiatique et sociale.

Puis, au-delà de ce premier pas rétablissant le temps long par le truchement de l’appréciation Qualitative, il serait aussi normal de vouloir l’harmonie entre les civilisations, le rétablissement de la valeur des Valeurs, entreprendre la mondialisation de l’éducation et l’éradication de la misère. Ces objectifs sont souvent en conflit direct avec les ambi­tions des dirigeants du système en place qui, bien évidemment, pensent qu’ils pourraient s’appauvrir lors de tels changements. Or il n’en est rien puisqu’en évitant les catastrophes annoncées, ils pourront évoluer dans une nouvelle ère de prospérité.

La différence est que la prospérité, alors, s’exprimera différemment. Les sots et les conservateurs risquent en effet de ‘rater le coche’. Cependant grâce à plus de conscience Qualitative, nous serons sorti d’une de nos folies en rétablissant le temps long.

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