Emil Keli

Emil Keli travaille pour une grande société internationale à la création d'une nouvelle forme de plastique qui révolutionnera nos usages quotidiens. Mais il est impliqué dans cette création bien au-delà de ce qu'il imagine.

Emil Keli (histoire courte)

 

Un coup de vent. Il est parti. Dans les airs, dans le bleu, on ne sait où. Disparu. Comme si c’était inéluctable. Il ne reviendra pas. Pas comme ça. Il reviendra peut-être mais là où on ne l’attend pas. Il aura changé, muté, se sera transformé pour mieux, un jour, nous surprendre. Si alors nous le reconnaissons…. Mais là, c’est trop tard pour le retenir. Il s’en va.

Emil sort précipitamment de son bureau. 32ème étage, pas moyen de dévaler les escaliers. Il faudra bien attendre que l’un de ces maudits ascenseurs daigne s’arrêter ici dans un de leurs perpétuels allers-retours.

Il est en retard pour sa consultation. Cette putain de douleur à l’estomac que son médecin n’arrive ni à expliquer, ni à soigner. Aujourd’hui, il a droit à sa troisième gastroscopie en un an. Toujours le même résultat: inflammation des tissus, mais aucune maladie de type Crown ou autre diagnosticable. Pourtant ça dure. Il ne compte plus les boîtes de médocs avalées, pansements gastriques, anti-aigreurs, anti-douleurs, anti-inflammatoires, anti-tout sauf anti-ce qui-se passe-là-dedans !

Parallèlement il a tenté tous les bons conseils de régimes alimentaires limitant l’acidité et favorisant la régénérescence des bactéries utiles à l’estomac, il y a bien laissé quelques kilos et des armoires pleines de produits diététiques « avec » ou « sans » ceci ou cela, la peine demeure et ne semble avoir été affectée aucunement par ses changements d’alimentation. Impossible d’incriminer le mal à un géant du fast food, même devenu politiquement, correctement, vert. C’eût été trop simple.

Sur le plan mental, il a eu beau se raisonner, travailler sur sa peur pathologique... de la pathologie, se dire que ce n’était rien qu’un peu de stress d’employé de multinationales de bas étages – 32ème quand même et quelques responsabilités – mais rien n’y fit. C’est une réaction viscérale, pour le coup, et atavique chez lui : au premier symptôme, la peur. Si trois jours plus tard à l’aide d’un traitement son état ne s’est pas amélioré, la panique. Il devient obsédé par l’idée que quelque chose de nocif se développe en lui, subrepticement mais souverainement. Et le ronge. Il en va ainsi d’une bronchite, d’un banal eczéma et toute autre manifestation somatique qu’il constate et perçoit sur son corps. Il a travaillé avec un psy quelques temps, mais n’a jamais pu en parler de peur d’aller chatouiller la bête, de la réveiller, et de se faire avaler. Il a tourné autour du pot lors d’interminables consultations, fait le compte rendu de ses petits accrocs du quotidien tirés en longueur jusqu’à l’ennui, tant et si bien que le praticien a fini par lui proposer de faire un break, invoquant une demande d’entrée en thérapie pas suffisamment claire, et l’a plus ou moins éconduit en lui recommandant de se trouver un hobby, une passion, quelque chose qui lui change les idées. Sans même lui prescrire d’anxiolytiques, incroyable.

Emil est allé voir ensuite un médecin chinois qui lui a fait avaler des potions tout-à-fait exotiques faites de bois séchés, d’herbes et de déchets d’insectes qu’il s’agissait d’ébouillanter trois fois avant de les filtrer pour en boire un grand verre matin et soir. Effroyable. Seul résultat direct : la mort de sa casserole. Irrécupérable. Sa collègue, Mila, lui a recommandé l’hypnose qu’elle avait elle-même découverte alors qu’elle était en proie à une crise d’allergie aux fleurs de marronniers : « Emil, il m’a endormie, et m’a fait me mettre dans une bulle dans laquelle le pollen ne pouvait plus m’atteindre, c’était faaantaaastique. » Et d’ajouter : «Mais j’ai dû la faire moi-même, la bulle ! ». Depuis, elle pique-nique chaque midi à l’ombre des grands marronniers du parc de l’Indépendance au pied de la tour, sous un grand parapluie transparent qu’elle a choisi pour symboliser au quotidien sa bulle de protection. Et il semblerait qu’elle n’éternue plus. Emil s’est rendu à un premier rendez-vous chez l’hypnothérapeute, et lui a bien expliqué qu’il avait peur, mais... des inondations. C’est tout ce qu’il a trouvé sur le moment. Pourquoi les inondations? Ça... Suivant les injonctions du thérapeute, il s’est donc construit, une fois plongé dans un état semi cotonneux, un radeau qui tenait plus du yacht ultra technologique que de celui de la Méduse, et est rentré chez lui certes sans peur qu’une conduite ne lâche dans son immeuble, mais toujours terrorisé par ce qu’il n’avait une fois de plus pas osé nommer. Cent cinquante euros de perdus. D’autant plus qu’habitant au sommet d’une colline de la ville dans petit appartement confortable au 6ème étage avec vue sur la city – pas de fleuve, pas de lac, pas de mer alentour – à part l’écoulement de la baignoire… il ne risque pas grand-chose question inondations. Emil décida alors d’arrêter les frais, et de placer l’argent de ces consultations hasardeuses et hors sujet dans un abonnement de gym. Il a pensé que ça lui viderait la tête et donc, par une relation décidée de cause à effet, emplirait d’enzymes colmatants son désormais chroniquement douloureux estomac. Cuisses, fessiers, abdos, dorsaux, bi, tri et quadriceps s’en portèrent mieux (pour autant qu’un sur-développement des tissus du pur style « gonflette » soit un gage de bonne santé, ce dont Emil n’était plus si sûr en croisant des kilos de muscles exacerbés et sur-tendus dans les vestiaires…). Mais le petit fleuve acide ne tarit pas pour autant dans son système viscéral.

Encore 7 étages. Ensuite il lui faudra bondir hors de la colonne d’acier et de verre, traverser la rue en slalomant dans le trafic pour attraper un métro, quelques 5 étages en-dessous de la surface du monde. Il sera en retard pour le rendez-vous, c’est sûr. La faute aux Chinois et leur coût de production ! S’il n’avait pas dû passer des heures en négociation par vidéoconférence pour un prix d’achat déjà passablement gonflé… Mais bref, en matière de dissolvant plastique, leur produit est le meilleur sur le marché mondial, et les estagnons de liquide conditionné indispensables à la firme qui l’emploie. Des années de recherches scientifiques, des millions investis pour trouver la bonne formule de dissolvant, celle qui permet de désagréger les résidus de plastique récoltés dans la nature tout en préservant la propriété plasticogène : les déchets sont ainsi fondus et de la masse résultante, après traitement, est obtenu un résidu de plastique beaucoup plus solide et durable. Ce nouveau produit est promu et considéré comme l’avenir dans des domaines allant de la technologie médicale à la construction antisismique en passant par le conditionnement alimentaire. Bref, un gros business et une belle opportunité de carrière qui était arrivée à point nommé dans la vie d’Emil.

Ding. Ça y est, il est dehors, bouscule et vole jusqu’au métro. En plaçant sa carte plastique sur le portique automatique il se dit que finalement stresser de la sorte pour aller contrôler son flux hyper acide gastrique ne pouvait qu’en rajouter une couche au dysfonctionnement et qu’au moins cette fois, on trouverait quelque chose. Depuis plus d’un an il avait dû prendre l’habitude de vivre avec cette chose, inconnue, indéfinie, innommable, invisible mais pourtant bien là. Impossible de se calmer et de se rassurer avec un diagnostic. Ce serait tellement plus confortable : on sait, on adapte, on soigne, on guérit. Mais non, il ne sait rien, ne sait pas quoi adapter, ni que changer pour aller mieux, et se sent las de toute tentative infructifiante de compréhension.

Il vit donc avec, plus ou moins, plutôt moins bien que mieux. Avec cette question lancinante qui ne laisse jamais son esprit en paix : qu’est-ce que j’ai ? Et les folles et irraisonnées dérives qui vont avec : que se passe-t-il dans mes entrailles ? Je ne m’en sors pas, ça bouffe ma vie, on ne peut rien pour moi, je vais crever. Des scénarios qui lui viennent particulièrement au milieu de la nuit, quand son estomac résonne comme une caverne béante dans laquelle s’engouffre un vent de dix sur l’échelle de Beaufort.

Et cette douleur… une brûlure. Comme une crispation qu’il ne parvient pas à détendre. Son père l’avait pourtant toujours mis en garde : « Ne pense pas la nuit ! La nuit tout est dramatique, et on ne trouve pas d’issue ». Un conseil on ne peut plus judicieux, mais comment fait-on pour ne pas penser la nuit une fois éveillé et centré sur l’angoisse du mal qui nous ronge ? Emil n’y étant jamais parvenu n’avait trouvé, comme seule alternative à ses moments d’anxiété nocturne, que de travailler davantage. Il a donc organisé un véritable petit bureau sur roulette déplaçable à côté de sa couche, lui permettant après s’être glissé un coussin dans le dos, d’être opérationnel en moins de 2 minutes, temps maximum au-delà duquel si sa pensée creusait l’angoisse, il ne s’en remettait pas. La stratégie était donc de couper court et vite, et d’occuper son esprit. Mais la petite mélopée rôdait en sourdine quand bien même il mettait tous ses efforts à travailler sur sa solution plastique. La séance de travail se terminait généralement par des ronflements en position semi-assise devant un écran de veille empli de bulles molles colorées, ronflements interrompus au petit jour par le cri strident de son alarme de réveil téléphonique.

« Sonnez et entrez ». Salle d’attente. Dossier. Informations et recommandations d’usage. Oui, il est bien conscient qu’il sera sédaté, actif mais pas consciemment, afin d’avaler le tube en plastique qu’on lui mettra dans la bouche. Non, il ne rentre pas en voiture, non il n’a pas d’autres questions, oui il est parfaitement détendu, ment-il effrontément, bien sûr tout se passera très bien, merci Madame. Il s’allonge. On le pique.

Il ouvre les yeux. Il est étendu, sur son canapé. Gris. Avec un fin liseré rouge. A côté de lui ses clés, son portable, sa sacoche de travail et une boîte de pansements gastriques. Encore. Il n’a aucun souvenir de son retour après son examen, ni du feedback du médecin, pas grave c’est son généraliste qui l’en informera. Mais tout semble s’être passé normalement. Il a faim. Maintenant. Il est tard, la nuit est tombée. A part un reste de pâtes au thon dans le frigo vieux de quelques jours, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Il enfile un survêtement et sort pour aller s’approvisionner au dépanneur. Arrivé en bas de l’immeuble il croise son voisin de palier qui s’arrête et s’enquiert de sa santé. Étonnant. « Je vous ai croisé à une rue d’ici cet après-midi et vous aviez l’air plutôt… mhmm figé je dirai. Tout va bien ? » C’était donc cela. Emil se fend d’une explication rapide sur l’examen et le sédatif en veillant à s’excuser de ne pas se souvenir de cette rencontre et sort de l’immeuble, peu enclin au bavardage.

Sur le chemin du retour, deux sachets plastiques à la main, emplis de denrées pré-cuisinées, de cannettes de bières, deux boîtes de thon et deux autres de sardines, de quelques fruits et d’un grand pot de miel, il se repasse la scène avec le voisin. Il apprécie cet homme pour la juste distance qu’il sait garder dans le contact, ni trop proche ou invasif, ni trop distant ou froid. Il semble avoir cette faculté de s’adapter exactement au besoin de celui dont il croise le chemin. En tous cas Emil s’est toujours senti très à l’aise avec lui de ce fait. Ce mode relationnel le laisse libre d’être exactement comme il est, sans souscrire plus qu’il ne faut à des conventions sociales parfois lourdes et agaçantes d’inutilité et de temps perdu. Pourtant ce soir, quand il l’a croisé, il s’est senti comme paralysé, incapable de suivre le mouvement relationnel pourtant généralement doux dans lequel l’entraînait son voisin. Le sédatif sans doute. Il n’est pas tout à fait lui-même encore. En fait, une grande envie de se reposer s’empare de lui, et une fois avalé un petit plat passé aux micro-ondes sans même le transférer dans une assiette, il se met direct au lit et tombe presque immédiatement dans un sommeil plombé.

Trop de tractations, trop de détails qui ralentissent la transaction. Tout le projet s’en trouve en mode statu quo, stoppé. Son boss lui suggère un voyage en Chine ! Fantastique, c’est bien là tout ce qu’il souhaite en ce moment, des heures d’avion et de bouffe sur-conditionnée, pour arriver à Shanghai en total décalage horaire, en plus à cette saison l’air sera moite, humide, désagréable. Et combien de lunchs plus doux que aigres arrosés de saké chinois lui faudra-t-il ingérer avec des baguettes avant de pouvoir ne soulever qu’un seul point du contrat qu’il cherche à établir avec le partenaire asiatique ? Il connaît le système, l’a déjà expérimenté l’an dernier. A vrai dire, la simple idée de la cuisine chinoise des grandes villes lui soulève l’estomac et lui colle la nausée. Il s’est toujours demandé, au-delà du cliché de la viande de chien cuisinée que populairement on impute à ces pauvres Chinois, ce qu’il avait ingéré là-bas en se soumettant au rituel des repas et de leurs plats tous plus visqueux et gélifiants les uns que les autres. Bref, non il ne partira pas. Il faudra qu’il trouve rapidement une excuse. Mais là aucune idée ne lui vient.

Autre projet, autre séance dans une compagnie fraîchement arrivée de la Silicon Valley cette fois-ci. Les bureau sont à l’autre bout de la ville, forcément, mais en sautant dans un taxi il a juste le temps... d’être à temps.

Crachant plus que demandant à la secrétaire de l’étage de lui commander une voiture de suite et un café à emporter, il trotte jusqu’à son bureau pour ramasser les dossiers dont il a besoin. Il s’occupera de la cravate dans le taxi, et peut-être même aura-t-il le temps de ramasser un bagel au passage devant la tour. Muni de ses outils de travail, il fonce jusqu’aux ascenseurs. Son café l’attend à la réception du rez-de-chaussée, lui lance la secrétaire en le voyant se précipiter, comme toujours. Et c’est parti pour l’interminable attente… que l’une ou l’autre de ces fichues machines veuille bien s’arrêter par là. Flèche qui monte, flèche qui descend, monte, descend…. Ding. C’est parti on y va. 31, 30…. Que dire à son boss pour éviter ce voyage en Chine ? Décidément son esprit patine aujourd’hui, d’habitude il est plus prompt à trouver des idées. Interminable cette descente, il ne supporte pas d’être figé ainsi, immobile dans cette petite boîte à ne rien faire d’autre que ressentir les gens autour de lui. 5,4…. La porte s’ouvre enfin, il déboule dans le hall, pas aussi vite qu’il le souhaiterait, il se traîne vraiment depuis ce matin. Ce sédatif d’hier encore.... Il jette un merci en attrapant son café sur le grand desk de l’entrée, se met en mouvement pour foncer, et tombe. De tout son long. Sous l’œil effaré du portier. Le café s’étale en une longue traînée devant lui qui semble ne pas pouvoir s’arrêter, le gobelet plastique toujours dans sa main, le couvercle gisant un peu plus loin. Il ne peut pas bouger. Moins qu’une douleur, plutôt une raideur dans sa jambe gauche. Il reste surtout atterré de ne pas comprendre ce qui vient de se passer. Quelque chose vibre. Dans son pantalon. Ok, Emil, reprends tes esprits c’est ton téléphone, bouge! Il se redresse et une fois plus ou moins assis, le portier et quelques employés à ses côtés s’enquérant de son état, presse la touche d’appel et porte l’appareil à son oreille.

« Monsieur Keli ? ». Il reconnaît la voix de son médecin.

« Allô ? … Vous m’entendez ? Monsieur Keli ? ».

Pourquoi ne répond-il pas ? Les mots ne viennent pas, Emil reste béatement assis par terre, ses affaires autour de lui, le téléphone à l’oreille, mais coi. Il regarde un agent de maintenance de l’entreprise déjà en train de nettoyer la coulée de café.

- Oui, je vous écoute , ah enfin, c’était long !

- Tout va bien ? Avez-vous deux minutes-là ? J’ai reçu ce matin les résultats de votre examen en gastrologie je voulais vous en parler.

Emil se ressaisit et se lève. Mais sa jambe semble comme… endormie. Il hèle le portier lui faisant signe de retenir le taxi, et se met en route vers la grande arche de la sortie. Son pas est modéré, il aimerait l’accélérer mais cela lui semble encore difficile.

- Ça va, ça va, je viens juste de m’étaler, mais ça va, je vous écoute, je suis dans un taxi là.

- Rien de cassé ?

La question agace Emil, de la part d’un médecin, franchement !

- Non, je ne crois pas. Juste un problème dans ma jambe. Je ne sais pas elle s’est bloquée, mais c’est bon je marche.

- Bon, faudra surveiller ça. Ecoutez voilà, j’aimerais que l’on fasse une prise de sang, vous pouvez passer au cabinet prochainement ?

- Euh, oui, je… oui, bien sûr, mais il dit quoi le gastro ?

- Ah oui, vous avez raison, bon il n’y a rien de très nouveau pas rapport aux autres contrôles, si ce n’est… comment dire, le gastroentérologue semble penser que quelque chose coagule dans votre système viscéral. C’est-à-dire... coagule peut-être plus que la normale, vous comprenez. Ce n’est sans doute rien, mais une piste qu’il faut explorer de toute façon vu vos… difficultés gastriques.

Emil déteste ce genre d’hésitations. Surtout de la part de son médecin traitant. Depuis plus d’un an qu’il se plaint de douleurs, il a, et de plus en plus souvent, ce sentiment irritant qu’on ne le croit plus vraiment. Comme si on lui disait : c’est un peu dans votre tête Monsieur Keli ! Eh, non c’est dans mon ventre que ça se passe, puisque je vous le dis !

- Ok. C’est nouveau en effet.

- Oui, il n‘avait pas vu cela avant. Ce que je vous propose, c’est de faire des analyses de sang, et selon leurs résultats, on verra s’il faut envisager d’autres examens. Vous êtes d’accord avec cela ?

Oui, Monsieur, que puis-je faire d’autre ? Avait-il envie de lui répondre.

- Ok, bien sûr. Je dois faire quelque chose de spécial en attendant ? Question nourriture ou autre, boire, je ne sais pas moi… ?

- Non, non ne vous inquiétez pas, vivez normalement ! Boire beaucoup d’eau est bien sûr toujours une bonne chose, n’hésitez pas. Ok, je compte sur vous pour passer au cabinet, mon assistant vous fera la prise de sang. Essayez de passer rapidement si vous pouvez, pas de raison de laisser traîner hein ?

- D’accord, je… vais passer. Merci.

- Pas de quoi, on se reverra après. Passez une bonne fin de journée, et attention où vous mettez les pieds ! Au revoir, Monsieur Keli.

- Oui, merci. R’voir.

« Vivez normalement », autre injonction qui lui fige les entrailles. S’il en était ainsi, nul n’aurait besoin de le l’y engager. Ne pas…, ne pas paniquer.

 

Le serveur dépose sur le comptoir bar l’assiette rectangulaire agrémentée de deux baguettes, en plastique certes mais décorées de sortes d’algues et poissons rouges et verts – pur produit industriel, et d’une petite fiole, en plastique aussi, et en forme de poisson contenant de la sauce soja. Emil s’en empare et en répand jusqu’à la dernière goutte sur son assortiment de sushis. Trop épuisé ce soir pour envisager la moindre tentative de préparation culinaire chez lui, il a pris le parti de s’arrêter en chemin dans ce sushi bar qu’il fréquente régulièrement. Très régulièrement en fait, au point que Tao le serveur du bar, lui prépare son plat sans demander quoi que soit, sitôt ses mains libres et voyant Emil passer la porte de la boutique. Aucune fantaisie avec les sushis pour Emil. Toujours le même assortiment. De toute façon au bout du compte, avec un peu de wasabi, ils ont tous plus ou moins le même goût. Ce qu’apprécie particulièrement Emil c’est le goût iodé des fragments de poissons qu’il ingurgite. Il évite donc les sushis couverts d’une grosse lame de saumon qui n’offre pas ce goût totalement marin. Il mange mécaniquement, sans enthousiasme particulier, ni autre sentiment en fait, platement. Un peu de nutriment, juste de quoi récupérer l’énergie qu’il lui faut pour rentrer chez lui. Au moment de se remettre en route cependant les omégas 3 ne semblent pas lui aider beaucoup à se décoller de son tabouret. Il se sent vissé là. Il tend le bras pour attraper son veston et sa mallette posés à côté de lui, mais au moment où tenant la mallette dans sa main il pense ramener son bras vers lui, impossible. Bloqué. Comme si son bras ne répondait pas. Son cerveau donne l’input, mais le bras ne suit pas. Ça ne vient pas. Emil reste interloqué, ses yeux écarquillés comme des billes. Tao perçoit ce regard d’enfant qui ne comprend pas ce qui lui arrive, et s’arrêtant de saucissonner une tranche de thon lâche un « ça va ? » discret en fixant son client. Alentour personne ne semble ni remarquer ni se préoccuper de quoi que ce soit. Tant mieux. Emil détourne alors les yeux de son bras resté en l’air au-dessus du tabouret d’à côté sur lequel se trouvait sa serviette, et bafouillant quelque « oui oui très bien » qu’il ponctue d’un petit rire très faux, se lève et part avec sa mallette sous le bras, tout à fait normalement cette fois. Derrière lui, Tao lui envoie encore un « je mets ça sur votre compte Monsieur Keli ! Bonne soirée ». Emil acquiesce en se retournant à peine, et s’engouffre dans la rue.

Résister. Résister. Résister. Ne pas céder. Ne pas la laisser entrer et tout ravager, mais bon sang ! Quelle journée de merde ! Pas de panique, ce n’est rien. CE N’EST RIEN. Un peu de fatigue, tension musculaire, peut-être a-t-il fait trop de gym, trop vite, et là depuis plusieurs jours plus rien, donc ses muscles sont un peu… décontenancés. Décontenancés... les muscles ? Il se trouve pathétique d’essayer de s’expliquer les choses de la sorte. Mais après tout pourquoi pas ? Il a lu dernièrement dans une revue scientifique dans la salle d’attente du cabinet de son médecin que les neurones ne se situaient pas seulement dans le cerveau mais que nous en avions aussi dans le cœur et les intestins. Raison pour laquelle les entrailles et le muscle cardiaque des pharaons morts étaient particulièrement soignés et choyés lors de l’emballement funèbre fait par les Égyptiens, plus que la tête et donc le cerveau. Donc pourquoi pas des neurones dans les muscles ! Tout cela réagit aux changements d’habitudes, au rythme de vie, etc. Et les poulpes ont bien un cerveau par bras, donc son bras droit a pu avoir un petit bug moteur, comme une crampe, rien de bien malin. Et en parlant de médecin, il faut vraiment qu’il s’y rende pour faire cette prise de sang, que l’on mette un terme à tout cela. En attendant, il ferait bien d’essayer de dormir. Demain on rempile avec les négociations. Alors, enfin, lui vient une idée d’excuses pour éviter le voyage à l’autre bout du monde: examens médicaux. C’est le moment d’y penser, c’était pourtant évident, là tout cuit sous son nez ! Décidément il tourne un peu au ralenti. Faudra qu’il pense à questionner son médecin sur les effets post-sédation, car depuis son dernier examen son esprit patauge un peu.

Une heure s’écoule. Lenteur visqueuse de la nuit qui s’écoule.

Lourdeurs, puis douleurs.

Elles vont en augmentant. A une heure du matin, il ne supporte plus. Son état est catastrophique. Une maladie viscérale le ronge et détruit peu à peu et en même temps sa masse musculaire. C’est certain! Mais d’où cela vient-il bon sang!

Il essaye de travailler, n’y parvient pas.

Mais que lui arrive-t-il? Quelle saloperie est-elle en train de le ronger?

Son esprit produit alors une information. Un souvenir plutôt, comme une réminiscence. Il y a quelques mois, il a utilisé ce produit hautement toxique pour se débarrasser de cafards dans sa cuisine. Deux capsules qu’il fallait mélanger pour obtenir une espèce de pâte gélatineuse à placer dans les espaces et interstices derrière la tuyauterie de l’évier par lesquelles les blattes peuvent se glisser. Il se souvient. Une goutte a giclé quand il a brisé la deuxième capsule et est arrivée sur sa lèvre inférieure. Bien sûr, oui bien sûr, il s’est immédiatement rincé la bouche, et même toute la tête, puis a passé une solution désinfectante sur sa lèvre, et même tout autour de sa bouche. Mais il a toujours les lèvres un peu sèches, et facilement craquelées – Mila lui dit souvent que c’est par ce qu’il ne boit pas assez, pourtant il lui semble qu’il avale des litres – mon dieu ! Depuis, le poison a eu le temps de faire effet et de gangréner ses tissus, et on cherche à le soigner, mais on ne le traite pas avec un anti-poison, personne n’a pensé à cela, personne ne sait. Il faut qu’il en parle au Docteur Neza dès demain, non dès tout de suite, et si c’était trop tard ? Il les sent les symptômes, il les a. Quel cauchemar ! Il est trois heures du mat', appeler le Docteur Neza !

Emil se lève en transe, il transpire à grosses gouttes, se précipite à la salle de bain, il faut qu’il voie sa lèvre.

Il est devant la glace, en-dessus de l’évier. Dans la lumière froide et bleutée de la salle de bain. Il fixe sa lèvre. Comment a-t-il pu en arriver là. Il ne peut lâcher le regard. Il reste figé sur l’image que lui renvoie le miroir. Rien. Évidemment, rien. Que pourrait-il voir ? Un abcès, une pustule ? Un trou béant qu’il n’aurait ni senti ni vu la veille et depuis des semaines ? Abruti.

Vidé de toute énergie, il se passe une serviette sur sa nuque dégoulinante, un peu d’eau sur le visage, et regardant ses pieds et le sol, éteignant machinalement en sortant de la salle d’eau, retourne dans son lit. Résister. Echec. Résister encore. Ne pas la laisser passer encore une fois, saleté d’angoisse! Il n’a pas la force de travailler, il reste ainsi plus affalé qu’étendu dans son lit, en attendant que quelque chose se passe, que quelque chose vienne le soulager. Peut-être simplement le sommeil. Peu importe pourvu que quelque chose vienne et l’emmène loin de la douleur.

« Résistez ! Poussez !Encore une fois… » et ensuite le docteur Neza lui lâche la jambe. Ils ont fait les mêmes exercices avec les bras, après les petits coups de marteau précisément donnés sur les zones réflexes de ses articulations. « Ok, tout cela fonctionne très bien, Monsieur Keli. Rien ne semble anormal au niveau moteur, vos réflexes et vos résistances sont bonnes, pas de perte de sensibilité nulle part… pas de souci de ce côté-là. »

 - Et la prise de sang ?

- Rien de spécial. Un léger manque de fer. Vous mangez équilibré ?

- Euh… vous voulez dire des épinards des trucs comme ça ?

- Monsieur Keli, l’alimentation de Popeye n’avait de fer que la boîte contenant ses épinards si c’est à cela que vous pensez. Ajoutez plutôt des lentilles, des graines, des noix de cajou, du cumin, du thym et de l’huile d’olives à votre alimentation. La viande aussi mais sans abus. Votre sang est également un petit peu…

- Un petit peu quoi ??

- Non rien, juste assez visqueux, ça veut dire épais, vous buvez suffisamment d’eau ?

- … oui, dans le café.

Il se passe un temps avec que le docteur ne reprenne.

- Ok, un verre d’eau en plus pour chaque café, c’est la règle. Et tout va rentrer dans l’ordre. Ne vous inquiétez pas. Quand à vos crampes musculaires… vous me semblez surtout stressé. Prenez un peu de repos, aérez-vous, changez-vous les idées.

Ayant eu sa dose de points de suspensions, d’exhortations à un régime équilibré, et d’implacables commandements à ne surtout pas s’inquiéter, au bord de la crise anxieuse et hystériforme, Emil Keli quitte le cabinet de son médecin.

Une fois dans la rue, après quelques pas qui le calme un peu, son esprit se repassant la scène de la consultation, il se demande soudain s’il a pris la peine de saluer le médecin avant de partir. Sa mémoire ne semble contenir aucune trace de ce moment. Alors qu’il fouille dans sa cervelle, qui semble très réfractaire à lui livrer l’information, il sent une vibration soutenue sur sa cuisse gauche. Il se fige dans la rue. Forcément. Il sort son téléphone et appuie sur la touche d’appel :

- Oui ?

- Monsieur Keli ?

- C’est moi.

- Ah, ici le secrétariat du cabinet médical du Docteur Neza. Vous avez oublié votre sacoche ici en partant.

Emil regarde sa main droite, bêtement, constatant, évidemment, qu’elle ne porte rien.

- Ah… je… hum.. ok j’arrive.

De retour au cabinet, il récupère ses affaires de travail qui l’attendent bien sagement sur une chaise de la salle d’attente, et apercevant le médecin qui est penché sur une quelconque note de travail dont il semble débattre avec le réceptionniste-assistant, il interrompt sans autre égard :

- Docteur, juste une question ?

Le médecin lève les yeux, et le regarde calmement mais très fermement.

- Je vous écoute…

Ça y est, il en est sûr, il l’agace !

- Euh… je… c’est à propos de la …

- Oui ?

- …

- Monsieur Keli ?

- Oui ?

- Votre question ?

Il attend un peu. Puis :

- Vous souhaitez peut-être que l’on passe dans mon bureau ?

- Non, non non.

Emil lance un regard en direction du secrétaire pour montrer qu’il a bien compris, mais qu’il n’a pas besoin de davantage de confidentialité.

- C’est au sujet de … la gastroscopie.

- Oui ?

- Non euh… en fait, la sédation.

- La sédation ?

- Oui celle qu’on m’a faite pour l’examen. Est-ce que ça trouble la mémoire ?

- Oui, bien sûr. Momentanément. Le produit qu’on vous injecte fait que votre mémoire ne fixe pas ce moment. Donc il est normal qu’après coup vous ne vous souveniez pas très bien de ce qui s’est passé. Si c’est à cela que vous faites référence ?

- Oui, oui oui. Ça je sais. Mais euh.. après ?

- Quoi après Monsieur Keli ?

- Ben, les jours qui suivent, ça continue ?

- Non. Pourquoi cette question ?

- Non, comme ça. Je … me demandais. Merci.

- Pas de quoi. Reposez-vous Monsieur Keli !

Emil n’accuse même pas réception, il sort sans attendre avec la nette impression de passer pour un angoissé de première classe dont on ne sait plus quoi faire.

Et pourtant… il n’hallucine pas. Mais depuis quand ça dure tout ça? A quel moment sa vie a basculé pour devenir une lutte contre les maux de chaque instant et se remplir du souci hygiénique médical ? S’il trouve une certaine trêve à cela le jour, pris par ses occupations et pré-occupations professionnelles, venu le soir, et la nuit, sa vie n’est que souci sur son état de santé. Et pourtant… il était bien parti, il avait tout du jeune premier. Etudes en économie et marketing sans aucun accroc, il a même obtenu un prix d’excellence avec sa licence, un corps souple et ne lui opposant aucune résistance, bien bâti sans pour autant devoir s’exténuer dans les salles de gym, un premier job certes un peu routinier et en-deçà de ses compétences dans une filiale bancaire internationale mais qui lui a permis de faire ses premières expériences – il y est quand même resté huit ans – puis cette opportunité via un chasseur de têtes de prendre des responsabilités au sein de PLASMATIC corp. où il se débat depuis trois ans contre vents et marées - des marées en provenance d’Asie notamment - pour la solution plastique du futur prônée par la firme.

Il s’était toujours imaginé travaillant à une grande œuvre, participer à l’achèvement d’un projet de grande envergure et renommée. Et, pourquoi pas, que son nom soit associé à cette réussite, et qu’elle déverse sur sa vie les fioritures, le décorum, les facilités de vie et ce luxe qui deviendrait même quelconque pour les golden boys comme lui qu’il côtoierait dans son quotidien. Vie faite de voyages et séjours en grands hôtels, chambre avec vue panoramique et piscine en toit terrasse qui domine le monde, cachant ainsi la médiocrité des rues, tout en bas, et du simplement commun. Et force est de constater que l’occasion ne l’a pas fait larron. Sans doute doit-il progresser encore, après tout il est jeûne, et sa carrière peut encore décoller. S’il décroche la timbale avec les Chinois peut-être alors le management de PLASMATIC corp. lui proposera de le propulser quelques étages plus haut, là où le café ne se boit plus dans des tasses en polystyrène.

En attendant, il a mal au ventre. Et se sent chaque nuit davantage rongé par quelque chose qu’il a commencé à se représenter sous la forme d’une sombre créature informe habitant ses entrailles, se nourrissant de ce qu’elle y trouve et sécrétant sa bave acide un peu partout.

 

Il se réveille en sueur. 5 heures le matin. Lait-miel.

Lait-miel est sa formule de tous les matins. Et de la nuit quand il ne parvient plus à se rendormir. Un peu de lait tiède, et beaucoup de miel. Il serait même plus juste de parler de miel-lait si l’ordre des mots doit indiquer une hiérarchie quantitative.

Il piétine, davantage qu’il ne marche, jusqu’à la cuisine. La petite casserole est là, prête, comme semblant l’attendre. Il y coule un peu de lait, laissant le réfrigérateur ouvert afin de s’éclairer, enclenche le vitrocéramique, et attrape le pot de miel, « fleurs des prés », met la main sur le couvercle pour le dévisser. Et ne peut plus la retirer. Elle est comme collée. Sauf que rien ne colle. Ses doigts sont figés, crispés autour du couvercle, la paume bien à plat sur le dessus du pot, mais il ne parvient pas à faire le mouvement de rotation nécessaire gauche-droite pour dévisser le fichu opercule. Rien ne bouge dans sa main, ni dans son avant-bras. Et la bête lui revient à l’esprit. Il reste une fois de plus hébété, figé sur place, paralysé, sans comprendre et sentant la panique l’envahir comme un flot de pétrole : magma visqueux inondant chacune des cellules de son organisme. Il ne sort de sa torpeur qu’en entendant un bruit de borborygmes derrière lui qui cette fois ne provient pas de ses entrailles. Le lait se repend abondamment sur le verre noir de la cuisinière, laissant dans l’air une très nette odeur de brûlé émanant des résidus roussis collant à la surface du serpentin électrique rouge. Emile Keli, un pot de miel vissé sous la main, maudit alors sa musculature défectueuse et se jette sur un torchon.

Il a éteint le feu. Il a lentement essuyé le lait brûlé et déversé. Il n’a rien bu. Il est assis par terre, au pied de sa cuisinière high tech, un pot de miel sous la main. Il regarde ses doigts, leur crispation. Ils ressemblent à de petits osselets, comme si la chair avait fondu. Ils ne sont que nerfs et os. Une douleur commence à irradier son avant-bras. S’il pouvait voir son visage il s’apercevrait qu’il est du même ton que ses doigts, diaphane et strié de nervures bleues.

Quelque chose retentit, quelque part. C’est loin. Puis plus près de lui. Après quelques temps seulement, le son devient plus aigu à son ouïe. Puis strident. Six heures. Son réveil lui ramène ses esprits. A côté de lui gît un torchon en microfibres sale. Sa main gauche tient sa main droite qui tient le pot de miel. Il desserre doucement les doigts, et se libère de l’objet. Il se sent épuisé. Mécaniquement, et avec une extrême pesanteur, il se lève et commence les gestes automatiques du lever quotidien. Salle de bain.

La douche d’abord.

Se laver les dents.

S’habiller.

Chaussures.

Veston.

Sacoche.

Il part.

 

- Emil vous avez plus d’une heure de retard. La vidéoconférence était prévue à sept heures trente compte tenu du décalage horaire de nos partenaires chinois. Je ne veux même pas connaître vos raisons, vous avez simplement foiré le coup, quelles qu’elles soient. Et cette tenue c’est quoi ? Pas de badge, pas de cravate… J’ai dû m’aplatir devant les Chinois. La réunion est reportée à demain même heure. Si vous loupez cette négociation Emil, vous n’aurez pas l’occasion de vous rattraper. Suis-je suffisamment clair pour votre cerveau englué ? Non mais allez vous passer la tête sous l’eau! Et mettez-vous au travail!

Il n’a même pas respiré. Il a braillé sa tirée d’une seule traite et il est sorti. La porte battante en verre du bureau d’Emil fait trois aller-retours sur ses gonds avant de se stabiliser à nouveau. Emil voit son boss traverser l’open space des assistants marketing au pas de charge et sans un mot à personne.

 

La nuit tombe déjà quand Emil se lève, range ses affaires, pousse sa chaise, prend son veston et se dirige vers la station d’ascenseurs du 32ème étage. Il passe devant le desk de la secrétaire et reçoit au passage un « bonne soirée Emil », auquel il répond par un regard et une esquisse de sourire. Il attend une navette. Les portes s’ouvrent après un temps qu’Emil ne saurait en fait définir, il entre et se place sur le côté. Il attend. Une main se pose sur son épaule. Il se retourne doucement et voit derrière lui Mila. « Emiiiiiil, on ne se voit plus ! Ah, avec tout ce travail hein ? ».... Sauvée par le gong. Douzième étage, l’administration. Mila sort de l’ascenseur en lui lançant un « on s’appelle pour un break avec un café ? Bye. » Condescendant. Depuis ce matin les rumeurs doivent aller bon train parmi les cadres. Le rendez-vous manqué en salle de conférence avec le pays du soleil couchant n’a pas passé inaperçu, c’est certain.

Dehors le ciel est lourd, chargé. Emil se place dans l’escalier mécanique du métro. Arrivé devant le portique d’entrée, il met la main à sa poche pour sortir sa carte d’abonnement. Quelqu’un se met à vitupérer derrière lui, et le bouscule. Emil se retourne, un petit groupe de personne est agglutiné derrière lui et semble l’observer avec attention. Il voit quelques personnes changer de file, et se demande ce qu’il se passe. Il place enfin sa carte sur l’écran, le portique s’ouvre, Emil range sa carte, et fait un pas en avant, mais le portique s’est refermé. Il y a de plus en plus de bruit derrière lui. Emil reprend sa carte, refait toute l’opération, et passe la porte. Il s’arrête ensuite pour remettre sa carte dans son porte-cartes et ressent alors un violent coup dans le dos. Un homme costaud portant un costume et un attaché case aboie un « vous pouvez pas avancer non ? » et repart à une allure folle direction les plateformes. Emil reste coi, un peu secoué et interloqué. Il regarde le porte-carte dans sa main, approche celle-ci de sa poche de pantalon et y dépose l’objet. Il se met ensuite lui aussi en route vers sa ligne de métro.

Quand il arrive à l’entrée de sa rue, il constate qu’elle est fermée. Pour travaux. Des barrières en barrent l’accès, de grands éclairages ont été installés dans la zone et on a creusé une fosse béante sur toute la longueur de la chaussée. Les ouvriers y travaillent à l’installation de conduites. Emil Keli s’approche des barrières, pose sa main sur l’une d’elles, et la secoue sans trop de conviction. Un agent de sécurité, bulldozer de muscles en uniforme sombre et portant une casquette qui lui cache la moitié du visage, arrive vers lui :

- Je peux vous aider ?

Emil regardant à travers la grille fixement ne réagit pas tout de suite.

- Pardon ?

- Faut circuler Monsieur, il n’y a pas d’accès ici.

- Mais… non, je… Moi, je rentre chez moi.

- Ok. Mais pas par ici.

- Si. Si, si. Mon entrée est au 136b, donc je dois passer par là.

- Ok, mais ce côté-ci de la rue est fermé comme vous voyez, il faut faire le tour.

- Le tour ? … Mais non. Je vous dis que mon immeuble est là, regardez…euh… c’est celui-ci avec l’entrée à colonnes. Il n’y a pas d’autres accès. Faut juste me laisser passer, et je rentre chez moi.

- Monsieur nous avons ouvert un accès par l’autre côté pour les riverains, mais depuis ici c’est impossible. Je ne vous laisserai pas passer pour des raisons de sécurité évidentes. Il en est ainsi pour tous les habitants du bloc.

- Mais puisque je vous dit que… mon entrée est de ce côté ! Laissez-moi juste….

- Circulez Monsieur s’il-vous-plaît. Et faites le tour du bloc.

La voix de l’agent s’est faite très ferme et sonore.

Emil ne bouge pas. Avec lassitude il s’apprête à expliquer encore une fois à ce stupide colosse qu’il veut juste rentrer chez lui quand celui-ci le prend par les deux épaules et le force à s’écarter du passage. « Allons monsieur ne restez pas là, vous voyez bien qu’on travaille ici. » L’agent le relâchant, s’approche alors des grilles et soulevant l’une d’elle ouvre grand l’accès à la rue, alors qu’un ouvrier fait de même avec la deuxième. Le regard d’Emil se perd dans le tumulte de machines, de casques jaunes, de lumières clignotantes oranges, d’activités fourmillantes et bruyantes de toute part, quand soudain un énorme bruit le fait sursauter. Il se retourne et voit arriver derrière lui un gigantesque camion prêt à s’engouffrer dans l’entrée du chantier. Le chauffeur répète son coup de klaxon. Cette fois l’agent de sécurité prend Emil par le bras, le tire à l’écart de la voie, et le menace d’appeler la police s’il reste ici, en précisant qu’il ne répond pas de sa sécurité si un accident survient.

Emil fait deux pas en arrière, abasourdi, et regarde l’engin passer devant lui. Le camion s’engouffre à moitié dans le chantier et s’immobilise, semblant attendre quelque chose. L’agent toujours à côté d’Emil, lui met une petite tape dans le dos en le poussant gentiment « Allez Monsieur, il faut y aller maintenant ! ». Emil stimulé par la petite poussée se met en route. Il longe le pont du camion mastodonte. Celui-ci transporte de longs tubes, des tuyaux de canalisations sans doute. En passant tout près afin de prendre la perpendiculaire et de contourner le bloc, Emil remarque sur l’un des tuyaux le tampon scellé dans la matière, c’est celui du fabricant. Il lit sur la surface du tube : PROTOP. Tiens ! Un sous-traitant de PLASMATIC corp. Il sourit légèrement. Fait quelques pas et s’immobilise à nouveau. Cela signifie que les canalisations du quartier sont faites désormais avec la nouvelle solution plastique à laquelle il travaille. Emil essaye de rassembler ses esprits. Il ne savait pas qu’on en était déjà là, si avancé dans l’usage concret de la nouvelle formule. Il ne se souvient pas avoir eu vent d’une information concernant la production de nouveau plastique pour canalisations. C’est peut-être un essai. Et dans son quartier en plus, quelle coïncidence ! Le camion se remet en route, entre dans sa rue. Regardant passer les segments de tuyaux très lentement devant lui, Emil se dit qu’il faudra qu’il se renseigne. Il fait le tour du bloc.

Arrivé dans son appartement, il regarde par la fenêtre, en bas. Il voit le camion, le trou béant dans la chaussée, et de petits hommes avec têtes jaunes et oranges au fond et sur les bords. Il se demande encore pourquoi on ne le l’a pas laissé passer pour rentrer chez lui. Quelque chose lui échappe, il ne comprend pas. Il prend une bouteille d’eau dans le frigo et boit, lentement, mais goulument, sans s’arrêter. Pour calmer le feu. Il s’assied ensuite lentement sur une chaise dans la cuisine. Chaque geste lui coûte une énergie qu’il semble ne plus posséder, chaque membre semble lui peser une tonne. Il faut qu’il mange. Il se lance en cuisine, décongelant un pavé de thon, le met dans la poêle. Un sachet de purée de pommes de terre fera un accompagnement suffisant. Tout est sur le feu. Ses entrailles grondent. Emil ouvre le placard du haut, prend le pot de miel, se fige un instant, puis dévisse le couvercle. Il y plonge une cuillère à soupe et, s’appuyant sur le plan de travail, fait tomber le couvercle du pot. Il git sur le sol à côté de ses pieds. Emil amorce la descente, il faut se pencher, pour ramasser. Mais n’y parvient pas. Il ne peut pas se pencher. Son bassin, sa colonne vertébrale l’en empêche. Il est rigidement vertical, seul le torse s’incline légèrement vers l’avant, tête vers le bas, offrant à ses yeux le spectacle banal d’un couvercle de pot de miel tombé sur le carrelage d’une cuisine.

 

 - Docteur ? Je ne suis plus moi-même. Mon corps ne me répond plus. Tout se bloque à tout moment… Il y a deux jours, je … n’ai pas pu me baisser pour… ramasser un truc tombé par terre.

- Bon. On va refaire une prise de sang, et une échographie de vos organes internes. Comme ça on aura tout contrôlé.

- Tout contrôlé…

- Oui. Vous êtes ok avec ça ?

- Moi je ne contrôle plus rien. Je vais me faire licencier de mon travail. Je n’arrive plus à être à l’heure à mes rendez-vous. Je suis lent docteur, incroyablement… lent.

- Ok, je vais vous mettre en arrêt avant que cela n’arrive, d’accord. On va refaire les examens. Et si ce n’est pas clair, on envisagera un scanner. Mon assistant va vous faire la prise de sang tout de suite comme ça on avance, d’accord. Et je vais signer votre arrêt en attendant.

 

« On avance. Je ne sens rien en moi qui avance ».

 

- Vous m’avez parlé ? Pardon, vous m’avez dit quelque chose ?

 

« Non. Ou peut-être… Je ne sais plus, de toute façon. »

 

- Monsieur Keli ?

- …

- Ça va ?

 

Ça tourne. Elles se contractent. Se font et se défont. Bleu, mauve, jaune, vert, du noir, du rouge aussi, les lignes colorées se suivent en parallèle, collées les unes aux autres et serpentent, se courbent, se tendent, se relâchent, se contractent encore, sans fin. C’est comme une pâte, une coulée de pâte, ou de boue, car c’est un peu lourd aussi. Visqueux peut-être. C’est chaud, un peu. Ça donne le vertige. Ça va vite. De plus en plus vite. Des sphères se forment, des spirales sans fin et tout s’aplanit à nouveau. A un moment la matière se distend, comme si on tirait dessus. Et se re-soude ensuite avec un mouvement élastique. Ça avance, ça avance. ça ne s’arrête jamais. C’est fatiguant. Il faut suivre. Ça donne le vertige. Et ça tourne.

Il essaye de courir en direction de la salle de bain, mais trébuche. Il vomit sur le sol. Quelque chose d’épais, et sombre, sort de sa bouche en lui laissant un goût raffiné dans la gorge. Son ventre le brûle. Et tout autour de lui cette odeur de vielle gomme brûlée qu’il pense exhaler. Quelques minutes plus tard, il ne peut plus souffler. Gisant au sol, il geint la bouche grande ouverte. Quelque chose semble bloqué dans son arrière-gorge. Il tente de tousser pour se débloquer. La brûlure est atroce. Elle remonte tout le long de son œsophage. Elle le fige définitivement dans une posture totalement raide. Ses yeux fixent le plafond, les paupières écarquillées comme une créature face à l’effroi ultime, face à la vision de sa propre mort. Le regard du naufragé de Gericault, ce visage au centre de la petite foule décadente du radeau, un dernier survivant peint dans ce moment de vie qu’il sait être le dernier, et qui tend son visage au loin vers l’horizon dans l’espoir d’un secours venu des cieux. Cette méduse est un monstre. Elle le dévorera lui aussi.

 

Combien d’heures ont passé. Il ne sait pas. Il a dormi comme dans un coma. Peut-être plusieurs jours. Il lui reste d’étranges sensations et un goût acide dans la bouche. Et cette odeur partout. Son lit est trempé. Il rechigne pourtant à en bouger. Une alarme retentit. C’est l’heure. Il attrape son téléphone et consulte l’écran qui lui rappelle son rendez-vous.

Il lui faut un temps infini pour parvenir à se préparer. Il sort de chez lui prend un taxi, doit faire le tour du bloc. Ça pue. Dans tout le quartier. L’asphalte chaud qui est déversé sur la rue devant chez lui émet des vapeurs qui troublent l’air et la vision et créent des volutes légèrement colorées. La rue semble redoubler de chaleur.

 

Il est arrivé, enfin. Il attend un peu. Quelque chose n’est pas clair dans son esprit. Quand est-il venu ici pour la dernière fois? Il ne parvient pas à se souvenir. Tout est gluant et pâteux dans son cerveau.

- Vous avez, comme je vous l’ai suggéré, bu davantage d’eau ces dernières semaines?

Il fait un effort important pour rassembler ses esprits.

- Je bois... beaucoup, oui, oui. Même quand je n’ai pas soif. Je bois.

- Bien. Bon, pourtant votre sang est toujours trop épais. On va vous aider un peu à liquéfier tout cela, je vais vous faire une prescription.

Emil Keli ne répond rien, mais le mouvement de sa tête semble indiquer qu’il cherche quelque chose.

- Oui? Monsieur Keli? Une question?

- Euh... je ne sais plus on en est où avec les Chinois? Je... je ne sais plus.

 

Dehors, le soleil brille. Douceur de printemps. Emil Keli est distrait par une abeille qui se pose sur sa main alors qu’il s’apprête à entrer dans la bouche de métro. « Ça butine » pense-t-il. Ça le fait rire. Un peu jaune. Sans qu’il sache pourquoi. Puis il descend.

 

« ... les taux d’investissements seront ainsi plafonnés jusqu’à la promulgation prochaine du nouveau projet de loi. Les réactions des milieux économiques ainsi que des partis de droite ne se sont pas faites attendre. En direct, notre correspondant spécialiste des questions économiques, David Balberg... ». La télé, de loin. L’appartement est sombre, l’air figé. Emil n’ouvre plus les fenêtres. L’odeur est trop insupportable et sans doute à l’origine de ses maux. Il est affalé sur son canapé. Depuis combien de temps? Zapping.

« ...les omégas 3 apportent un bienfait réel à votre santé au quotidien. Ne vous privez pas de manger du poisson aussi souvent que vous le souhaiterez! Nous nous retrouverons demain à la même heure pour une nouvelle émission consacrée à votre bien-être... » Zap.

Emil s’en fout. Il a mal au ventre. Encore. Et il étouffe.

 

Il appelle. Encore. Il doit se remettre en route. Encore.

Il attend. Il prend une revue devant lui. Un magazine de géographie qui consacre un article aux microbilles de plastique. L’article fait état de l’impossibilité de collecter les microbilles dans les eaux des mers et océans de notre planète. Elles sont graduellement ingérées par la faune marine, et il semblerait même que les fosses océanes les plus profondes soient touchées par cette pollution.

Avec notre solution plastique, se dit Emil Keli, ça n’arrivera plus. PLASMATIC corp. met au point le plastique du futur, plus de microbilles, car l’usure du plastique ne sera plus d’actualité! Elle ne pourra simplement plus être. Notre plastique coagule au contact de l’eau. Il sera donc beaucoup plus facile aussi de récolter les déchets pour le recycler en d’autres objets utiles ensuite. Fini les microbilles dans le ventre des poissons!

 - Ok on va faire un scanner. Quelque chose semble bloquer le bon fonctionnement de vos intestins et de certains organes internes effectivement.

 

Zap. Zap. Zap. Il ouvre un œil. « Abordons maintenant un autre phénomène, celui du rajeunissement général de nos people. Les stars, comme les vedettes de télévision, semblent en effet rajeunir chaque année et plus le temps passe, plus leurs visages sont lisses et tendus. La chirurgie plastique, aujourd’hui n’est-elle devenue qu’un simple phénomène de mode? Professeur Ladcore vous êtes avec nous aujourd’hui pour nous éclairer sur cette tendance... » Zap. Il dort.

« Météo: douceur au programme, profitez de cette quiétude, la semaine s’annonce agréable même si les températures sont un peu plus hautes que les normes saisonnières. Sortez donc admirez la beauté de la nature qui fleurit. »

 

Les images sont là. Elles sont prêtes, alignées devant la paroi lumineuse. Toute une succession de vues de son intérieur. Ses entrailles affichées en noir et blanc contrasté. Sauf qu’on n'y comprend rien. Son centre semble fait d’un seul bloc. Comme si tout était lié, ou comme s’il n’avait qu’un seul organe en fait. Il entend, un peu loin de lui, la voix du Docteur Reza: « ... c’est comme si vos organes étaient en train de se souder entre eux. Vous voyez ici... et là... il y a cette matière qui semble se répandre et se fixer dans vos organes en les soudant. »

Se répandre, souder, coaguler. Il pense au goudron qui est coulé dans sa rue. Cette pâte visqueuse et puante, qui coule lentement, bouillante, comme de la lave.

 

« Il y a autre chose qui m’inquiète, Monsieur Keli... ».

 

Qu’est-ce qu’il y a? Quoi d’autre? Comment peut-on être plus inquiet qu’à la vue de ce corps qui est envahit de goudron chaud, lourd, qui pue et qui colle tout?

 

« Quelque chose se passe au niveau de vos membres également, bras et jambes, une sorte crispation de vos tissus musculaires et tendineux... ce qui pourrait expliquer vos chutes, arrivées dernièrement. Et vos problèmes de souplesse et de mobilité. »

 

Chute. Tomber. Plus rien ne répond.

 

« Écoutez, j’ai envoyé vos radios et toute l’imagerie dont nous disposons, avec vos résultats d’analyse sanguines, à des spécialistes de pathologies du squelette. Je les ai aussi soumises au regard d’un collègue en chirurgie viscérale. Ce qu’il nous faut maintenant, c’est un prélèvement. »

 

« Monsieur Keli, vous comprenez? »

 

« Il nous faut une biopsie. Afin que nous puissions analyser cette ... coagulation, et l’éventuelle matière qui la compose, ou la provoque, je ne saurai dire à ce stade. Monsieur Keli, vous êtes avec moi? Il se passe quelque chose, euh... d’important dans votre organisme, mais de très peu ...hum... disons que ça ne ressemble pas à des pathologies, type cancer ou autres que nous rencontrons habituellement...».

 

Il se passe quelque chose... bon, au moins je n’ai pas un cancer. Je veux juste rentrer chez moi.

 

« Si vous êtes d’accord, nous ferons le prélèvement très rapidement, en clinique. Ce sera l’histoire de quelques heures. Vous pourrez rentrer chez vous après ».

 

Il sort. Dans la rue quelque chose de volant lui passe à côté en l’effleurant. Il souffle un vent chaud, assez fort. Emil regarde le sachet en plastique souple qui vient de lui frôler la tête s’envoler, partir, dans les airs, dans le vent, dans le bleu, on ne sait où.

Maison, télé en boucle, les news. Zapping. Mais ses yeux sont fermés. Il n’entend plus. Tout ce qu’il entend c’est la voix du Docteur Reza qui répète la même phrase: « ...la matière est plastiforme ». La matière est plastiforme, p l a s t i f o o o r m e... la voix fait écho, sans fin.

Ses yeux s’ouvrent alors. Alors seulement il comprend.

Son bras gauche est raide et les doigts de sa main ne plient plus. Il trébuche, se rattrape à la table basse et en fait tomber son laptop. Il est au sol, accoudé, dans son peignoir, à moitié couvert, pas rasé de plusieurs jours. Il fait peur. Une épave. Un déchet.

Il se met à faire des recherches dans l’intranet de sa boîte. Ils n’ont pas coupé ses accès. Les scientifiques de PLASMATIC sont payés par la corporation. Les contre-analyses imposées par la loi en laboratoires privés ont été faites par des chercheurs d’une société sous-traitée par … PLASMATIC corp. mais qui affiche « officiellement » son statut indépendant de toute transaction avec des multinationales.

 

Emil Keli est couché sur le sol de son appartement. Un œil immobile et l’autre explosé de vaisseaux rouges et reflétant la panique. Il ne bouge plus. Il râle. Un peu de bave épaisse s’écoule de sa bouche.

Les heures passent sans que rien ne bouge ni ne change dans l’appartement. La nuit est tombée. Emil Keli gît toujours au sol, faiblement éclairé par les lueurs de la télévision toujours programmée sur la même chaîne d’informations. Emil Keli entend.

Les news annoncent la découverte d’une nouvelle molécule de plastique trouvée dans le corps d’une baleine, particulièrement résistant et ayant la propriété de se souder graduellement entre elles au contact de l’humidité, formant un magma quasi impossible à dissoudre.

Au sol. Figé. Son téléphone sonne à plusieurs reprises. Et encore. Ensuite la sonnerie passe sur le fixe. Et finalement une voix sur le répondeur:

- Monsieur Keli, docteur Reza. J’aimerais que vous me rappeliez. Nous avons reçu les derniers résultats des analyses faites de la matière plastiforme trouvée dans votre organisme. C’est très étonnant. J’aimerai m’en entretenir avec vous, c’est...

Emil entend. La télévision, la voix qui parle, qui parle tout le temps.

 

« Monsieur Keli, c’est très étonnant, c’est ... ».

 

Oui. Je sais. Je sais ce que c’est. Une nouvelle génération de plastique. Hyper résistant. Seul fabricant producteur: PLASMATIC corp.

 

« Monsieur Keli, le type de plastique que l’on a ponctionné dans votre organisme, hum... euh n’existe pas vraiment à ce jour... du moins de manière légale ».

 

« Les analyses ont pu la rapprocher d’un composant qui serait testé actuellement sur des canalisations dans une partie de la ville par une grosse firme, et c’est étonnant je crois que c’est justement là où vous travaillez... c’est incroyable. Est-ce que vous avez une idée sur... enfin comment ce composant a pu pénétrer votre organisme? Vous intéressez grandement la science Monsieur Keli, je peux vous dire qu’en ce moment je ne travaille que pour vous! Je suis accablé d’appels et de sollicitations... Votre cas est protégé par le secret médical, mais les scientifiques se disputent votre dossier! On ne parle que de vous...».

 

Est-ce que quelqu’un parle de me soigner?

 

Ce n’est pas ma firme qui m’a empoisonné, vous ne comprenez donc pas?

 

Le miel, les sushis. PLASMATIC corp. a déjà commercialisé sa solution plastique. A couvert. Dans le secret. Et depuis quelques années déjà. Haha! Les Chinois... Tout est fait. Je ne suis qu’un pantin, une marionnette, un faire-semblant. Je sers à officialiser publiquement des recherches et la commercialisation d’un produit qui est déjà partout dans la vie des gens et de la planète. Ils n’ont pas attendu les résultats. A défaut de tests à petites échelles et honnêtes, ils ont trouvé le moyen de leurs ambitions: tester en grand et en réel, discrètement. Les acheteurs n’ont juste pas su qu’on leur livrait une nouvelle forme de plastique. Officiellement PLASMATIC.corp « met au point une nouvelle solution plastique sécure, contrôlée et contrôlable, pour le bien du futur de notre civilisation. Ha! Mais en fait, on la bouffe déjà leur solution plastique. Maintenant ce plastique-là est partout. La corp. a inondé le marché, elle contrôle tout. Même les canalisations de mes chiottes! La machine est en route. La plastification du monde va passer à une vitesse incroyablement supérieure... .

Emil divague. Seul son œil droit semble encore lui obéir. Il sent une sorte de gelée tiédasse lui couler lentement sur le menton et l’épaule gauche vers laquelle est tournée sa tête.

Emil Keli, tu es fini. Cette fois c’est grave. Personne ne te croyait. « Ce n’est rien Monsieur Keli, un peu de stress, vous vous surmenez, prenez du repos, allez à la mer, mangez du poisson, c’est bon pour la santé, et buvez beaucoup! Buvez! Buvez Monsieur Keli! »

Il fallait te calmer, ils disaient tous. Emil Keli, tu es fini. Emil Keli de miel et de poisson nourri. Tu es une première mondiale Emil Keli, là oui tu as réussi! Le premier homme entièrement plastifié de l’intérieur. Par la solution plastique à laquelle il travaillait lui-même.

Tu vas mourir ainsi Emil Keli, pétrifié de l’intérieur. Pétrifié depuis longtemps. Tu en as ingéré des particules et des microbilles, hein? Autant de miel et de sushis qui font de toi aujourd’hui le premier résidu humain polluant. Pauvre Emil Keli! Ils ne t’enterreront pas. Pas de tombe pour Emil Keli, il polluerait le sol. Pas d’incinération, à quoi bon ? Il ne fondra jamais intégralement. Seul tombeau : le laboratoire de la science. Un mausolée international. Qui peut se vanter d’autant ?

 

Zap. « On apprend que le corps d’Emil Keli, cet homme qui a succombé il y a quelques mois des suites d’une intoxication au plastique, un cas encore unique à ce jour, a été racheté par une société privée de recherches scientifiques ».

« Autre news : le patron de PLASMATIC corp, Roy Descota a été élu et introduit ce matin à l’assemblée constitutive et parlementaire. Il reprend ainsi le siège laissé vide par Marc Denis Viller, disparu récemment d’un arrêt cardiaque.»

« Météo : première vague de froid à venir sur tout le pays. Couvrez-vous!»

« Santé : manger équilibré et face à la saison froide qui approche n’hésitez pas à vous immuniser avec des produits naturels comme la gelée royale qui contribue à la conservation de vos cellules. »

Zap.

 

 

 

 

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