Dirigeants, gare au péril démocratique !

Aux dirigeants politiques, aux leaders d’opinion, consultants et autres analystes de chaîne d’info en direct, aux éditorialistes, aux sondeurs, aux possédants, aux patrons moyens et grands, à tous ceux qui, objectivement, c’est-à-dire socialement et économiquement, mènent une existence matérielle, sinon prospère, du moins sans entrave.

Aux dirigeants politiques, aux leaders d’opinion, consultants et autres analystes de chaîne d’info en direct, aux éditorialistes, aux sondeurs, aux possédants, aux patrons moyens et grands, à tous ceux qui, objectivement, c’est-à-dire socialement et économiquement, mènent une existence matérielle, sinon prospère, du moins sans entrave (je n’inclue pas l’entrave nécessaire qu’est la collecte de l’impôt) : soyez courageux, et prenez de l’avance !

Prenez de l’avance, car les temps changent, et dans un sens que peut-être vous n’envisagiez pas. Si vous avez condamné et vertueusement combattu le péril du nationalisme d’extrême droite et celui du terrorisme, avec nombre d’écarts douteux, d’imprécisions et d’amalgames, mais tout de même avec bonne foi, je crains que ne vous ait échappé ce péril d’un nouveau genre, le péril démocratique de l’action politique. Nous en avons eu, ce dimanche 5 juillet 2015 en Grèce, la plus belle démonstration. Et même si les médias dominants, d’une façon qui apparaîtra toujours plus absurde au fil des mois, persistent aveuglément à ne pas envisager cette idée, soyez en absolument certains, ce n’est que le début. Les signes se font de plus en plus nombreux qui laissent présager que les événements des semaines passées et à venir en Grèce ne sont qu’une étape vers un manière nouvelle de concevoir et la politique, et l’économie, et l’Europe.

Quelques poncifs à balayer

Mais revenons sur la crise grecque, et balayons quelques uns des poncifs que vous nous servez à la petite cuillère. Premièrement, les créances, longtemps détenues par le secteur privé, n'ont jamais été d'ordre philanthropique. Les titres de la dette, émis par des fonds d'investissement à des taux d'intérêt proches de 10%, ont même longtemps constitué un produit financier extrêmement concurrentiel sur le marché, puisque l'Europe a toujours joué le rôle de garant de seconde main pour les Etats à risque. Ces prêts au taux exorbitant, pour une économie victime d'une fuite incessante des capitaux, ont achevé de plomber les comptes grecs.

Deuxièmement, les multiples plans d'aide de l'Europe et du FMI depuis 2010, qui ont notamment permis le rachat partiel de la dette, ont surtout servi à rassurer les marchés financiers, les investisseurs et les agences de notation. Les deniers restants ne sont pas restés longtemps dans la poche des Grecs, entre intérêts à rembourser et évasion fiscale à compenser, notamment celle des grands groupes allemands…

La troisième idée, aussi fausse qu'insultante, considère que la dépense publique est excessive en Grèce, de part la nature dépensière de ses habitants. Depuis 2010, huit plans d'austérité se sont succédés, le quatrième prévoyant le non remplacement de 9 fonctionnaires sur 10 ! Le service public est en miette et ne coûte presque rien au regard de la dette ou seulement des intérêts à rembourser. Plus gravement, la misère est telle que certains intellectuels considèrent désormais les plans d'austérité comme une atteinte aux droits de l'homme, et qu'à ce titre, ils sont illégaux et condamnables (le taux de VIH a explosé, de nombreux salaires ne sont plus versés, et les pénuries en eau potable ou en électricité s'accumulent). Oser prétendre un train de vie dépensier des Grecs est tout simplement indécent.

Les arguments qui accablent l'orthodoxie libérale que vous défendez et le déficit démocratique de la bureaucratie bruxelloise que vous ignorez ne sont pas nouveaux. Ce qui l'est, c'est la double légitimité qu'est en train d'acquérir cette nouvelle voie, ce péril, ou cet espoir démocratique. Double légitimité, d'abord parce que le constat d'échec est à présent partagé par de nombreux économistes, et parmi eux, les plus grands : deux Américains prix Nobel d'économie, Paul Krugman et Joseph Stiglitz, ou encore Thomas Piketty, économiste français et auteur convoité du Capital au XXIème siècle, pour ne citer qu'eux. Double légitimité, surtout, parce que tous ces arguments que vous avez méthodiquement ignorés sont peu à peu repris par la masse citoyenne, qui, figurez-vous, les comprend, les juge, et finit par les brandir.

Le retour de l'action politique

L'épisode grec met en scène la reprise en main progressive de l'action politique par les citoyens, qui réinvestissent à petits pas le désert démocratique créé par les instances européennes. Et cet espace dépasse de fait le cadre de le Grèce, puisqu'il porte sur un contentieux extérieur. Ainsi, le referendum n'est pas un recul du pouvoir politique de l'Europe, bien au contraire, il est l'expression puis la mise en acte d'une double citoyenneté, à la fois européenne et nationale. L'action politique telle qu'elle s'est manifestée lors du vote, d'une part renoue avec les notions originelles de citoyenneté et de souveraineté respectivement pensées par Platon et par Kant (un Grec et un Allemand), et d'autre part, révèle le désarroi du processus décisionnel européen devant toute mobilisation citoyenne, à en croire les réactions hébétées et maladroites de Martin Schulz, président du Parlement européen, ou de Jean-Claude Juncker, président de la Commission, à l'annonce du référendum et de son résultat.

Après la victoire de Syriza en janvier 2015, vous nous avez susurré la fameuse complainte du réel. Ce principe de réalité (l'économie mondialisée) que nous ignorons tous, et dont vous seuls possédez la clé. Cet apanage des puissants, qu'on ne peut envisager qu'en accédant à la puissance, qui a permis, entre autres traîtrises, de balayer d'un revers de main les engagements du discours du Bourget. Vous êtes partis en quête, précisément, de la première capitulation du gouvernement grec, comme si tout discours au peuple, explicite et intelligible, devait nécessairement cacher un plan tacite, technique, pour calmer, raisonner ou cadrer toute velléité démocratique.

L’Hydre de Lerne

L'idée qu'un citoyen use de sa souveraineté pour modifier sa réalité, et plus encore, qu'un représentant élu du peuple poursuive et accomplisse la volonté de son électorat dépasse votre entendement. Alors, devant l'inébranlable détermination d’Alexis Tsipras et de Yanis Varoufakis, qui ont l'outrecuidance de se présenter et de parler comme des gens normaux, vous avez voulu réveiller les vieux et rouges démons du passé, vous avez cherché le beau parleur, l'imposteur, le populiste, bref ; une tête à couper. Mais c'est la tête du peuple que vous visez. Coupez-là, et comme l'Hydre de Lerne, il en poussera dix autres.

Ce mouvement que vous vous refusez de voir et d'écouter prend déjà l'Espagne, avec Podemos. Il prendra la France, où commencent à se réunir des initiatives citoyennes (le M6R notamment, qui compte quelques 80 000 inscrits), et il gagnera en nombre à chacun de vos échecs, qui iront croissants. Chaque fois que vous aggraverez le délitement du seul outil politique institué dont disposent nos sociétés, à savoir l'Etat, à force de cure d'amincissement, il renaîtra par la racine. 

Chers dirigeants et consorts, soyez prévenus : Socrate ne boira plus la cigüe, et ne s'exilera pas. Il fera valoir son droit. Devant ce péril démocratique qui avance, vous êtes les quelques uns qui perdront peu et qui ne gagneront certainement rien. Mais devant vous, ils seront des millions, comme en Grèce, qui ont tout à perdre, ou tout à gagner. Quels que soient vos choix, décisifs pour l’avenir, les dettes ne seront jamais payées (à peu près tout le monde le sait), les gens n’accepteront plus l’ingérence violente et les apostrophes méprisantes de Bruxelles et du gouvernement allemand.

Alors, vous pouvez continuer à ignorer les faits, à travestir les paroles, à minimiser le mouvement, et finir totalement désavoués comme l’ont été Antonis Samaras et l’ensemble des appareils politiques et médiatiques grecs. Mais vous pouvez aussi prendre de l’avance, apporter votre contribution, partager votre expérience pratique du pouvoir en respectant celui qui n’en a pas. Vous pouvez, car il est encore temps, faire montre d’inventivité solidaire et ouvrir des chemins, des perspectives, au mouvement qui prend forme. Vous êtes des citoyens.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.