Du langage frais

Cet article n'aura pas de mots-clés.Dans l’émission du Grain à moudre de Hervé Gardette, jeudi dernier, deux journalistes, un sociologue et une sémiologue échangeaient sur les mutations du journalisme, sur sa peoplisation et ses défis, devant la pluralité de l’information qu’incarnent le numérique et les réseaux sociaux d’aujourd’hui.

Cet article n'aura pas de mots-clés.
Dans l’émission du Grain à moudre de Hervé Gardette, jeudi dernier, deux journalistes, un sociologue et une sémiologue échangeaient sur les mutations du journalisme, sur sa peoplisation et ses défis, devant la pluralité de l’information qu’incarnent le numérique et les réseaux sociaux d’aujourd’hui.
On y a causé Julie Gayet, Libé, La Croix, tout ça. Mais aussi, enfin, on y a causé langage. On y a dit que ce qui tue, souvent, l’information dite de qualité, c’est qu’elle se plie de plus en plus à l’exigence d’efficacité numérique. L’exigence Google. Le journaliste s’impose un choix précis de mots, dont il sait qu’ils seront l’objet de recherches par l’utilisateur. Ce qui assure une certaine accessibilité mécanique à son ouvrage, une circulation de son discours, un buzz. A l’inverse, l’utilisateur, toujours plus à l’aise avec ses "petites poussettes" (Michel Serres), restreint sa recherche aux mots-clés les plus efficaces, avant d’affiner, progressivement, son champ d’exploration numérique.
C’est le langage comme ensemble d’unités dans toute sa superbe ; le langage quantité. Les mots sont des mots-clés. Ils n'ont plus de valeur au sens saussurien du terme, c'est-à-dire qu'ils ne construisent plus leur sens dans un discours donné, subjectif, qui les fait mots. Ils sont sortis du discours, puisqu'ils le précèdent, puisque l'intention du journaliste de les inclure dans son discours précède le discours lui-même. Ils sont des mots-clés, oui, car ils enferment et empêchent la subjectivité du locuteur, du journaliste. Ils la prennent en otage, et lui interdisent de questionner ou de recréer leur sens, ce qui est pourtant la tâche première du locuteur. Ces mots-là n'ont plus de sens, n'ont plus de valeur que dans son sens quantitatif, économique et monétaire.
Alors, toute sémiologue qu'elle est, c'est-à-dire promotrice d'une conception précisément quantifiante du langage où le rythme est relégué aux apparats du langage, Mariette Darrigrand, dans l’émission, a tout de même su voir ce qui manque au langage, ce qui pose problème dans cette économie numérique du langage, et dans son informatisation. Elle ne va pas jusqu'au bout, et jusqu'à voir que c'est, in fine, la liberté des sujets qui est amputée, mais elle voit déjà, d'abord, que c'est le langage qui se perd. Ainsi le journaliste 2.0 pose-t-il ses mots-clés dans son article, comme aux dominos. Il ne compose plus, il dépose des mots-clés sclérosés qui ne sont plus que des quantités, des potentialités, de Like et de Retweet. Ce que Mariette Darrigrand désire, ce qui manque, c’est "du langage frais". Et elle a raison, il faut du langage frais pour avoir des sujets libres.

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