Cher Libé

Depuis 10 ans, vous accompagnez ma clope et mon café, et dans mes moments d'ennuis, de désoeuvrement, de flemme moribonde, je viens vous voir comme un compulsif pour me maintenir sur Terre, m'amuser, ou relativiser ma misère psychique (plus générationnelle, je crois, que pathologique).

Cher Libération, 

Du haut de mes 29 ans, habitus familial, je suis de vos lecteurs depuis toujours. Vous êtes devenus mon réflexe numérique du matin. Depuis 10 ans, vous accompagnez ma clope et mon café, et dans mes moments d'ennuis, de désoeuvrement, de flemme moribonde, je viens vous voir comme un compulsif pour me maintenir sur Terre, m'amuser, ou relativiser ma misère psychique (plus générationnelle, je crois, que pathologique). 

Depuis quatre ou cinq ans, vous êtes toutefois, chez moi, la source récurrente d'un agacement profond. Vous haïssez la gauche de la gauche. Vous haïssez le fait qu'elle soit parfois gauche et ringarde — sans style. Vous préférez la maîtrise, les belles fringues, les mecs qui en ont dans le ciboulot parce qu'ils ont fait des très très grandes écoles. Vous aimez bien quand ça brille mais quand ça pense aux pauvres. Vous voyez, dans l'engagement d'une grosse tronche (friquée, et exilée fiscalement de préférence) pour la cause sociale, une forme de charité qui vous émeut, parce que vous y retrouvez votre propre bonne conscience : celle d'un journal qui a eu ses beaux jours, qui a donné le ton, qui a même battu le pavé pour de grandes causes.

Vous êtes finis. Dans le sens où vous croyez avoir fini le combat, et la pensée. Comme si le XXIème siècle ne nous avait pas violemment enjoint à tout repenser. Vous voyez la droite, et surtout l'extrême droite, comme une bande de cons irrécupérables qui empêchent les gens  "bien" et "qui savent" de faire le boulot. Ce qui, indirectement, vous amène à vous dire qu'il y a quand même un gros paquet de cons dans ce pays, et vous pose alors un vrai problème éthique quant à la solidité de votre fibre populaire et sociale. Sur le terrorisme ? Alternance de pathos national et d'incompréhension, là où le pathos devrait immédiatement ouvrir à la réflexion, à l'analyse, à la compréhension, à l'invention. Parce que c'est cela, historiquement, notre vraie dignité nationale, notre utopie : l'audace et l'invention. Où sont les idées ? Où sont les stratégies ? Mais vous êtes un journal blanc, tout blanc, et qui n'a jamais compris ce que cela impliquait comme représentation, nécessairement, politiquement, moralement. C'est tellement facile pour vous d'être Charlie. Tellement dur de comprendre que pour d'autres, ça peut l'être moins.

Et puis vous faites beaucoup trop de fautes d'orthographe (moi aussi, mais je suis tout seul et je suis pas payé). Et puis vous avez beaucoup beaucoup trop de pubs. Et puis vos numéros extra mode chicos hipster luxe vous ont peut-être permis de tenir, mais ils détruisent en même temps tout ce que vous feignez de croire.

Alors voilà, j'arrête. Je suppose que ça vous intéresse tout au plus autant que si je vous avais dit que j'ai mangé une pomme la semaine dernière. Et c'est pour ça que j'arrête, parce que je doute de votre intérêt véritable pour votre lectorat.

Certes, je ne vous ai pas rapporté beaucoup d'argent. Là encore, misère et habitus. Là encore, problème générationnel : tout est gratuit, et à portée de clic. Mais quand il y avait un train à prendre, je dépensais mes 10 euros à la gare pour mes clopes et mon Libé. Vous, vous avez raté le train du numérique, du social, de la démocratie, de la jeunesse. En fait, vous en êtes encore à la charrue : en 2016, vous devenez tout payant ! Mais je ne paierai pas 10 euros par mois, (je le fais déjà pour Médiapart, c'est même moins cher, et c'est bien mieux).

Depuis une ou deux semaines, vous avez mis en place un compteur de lectures pour votre site : "7 visites restantes en accès gratuit", 6, 5, etc. Comme un compteur vers votre suppression ferme et définitive de mes Favoris. Ça y est, c'est fait.

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