Le rythme debout !

Il y en aura toujours qui auront beaucoup à perdre du surgissement d’un espace poétique, et qui se débattront. Samedi dernier, c’était un Académicien, en tant que tel professionnellement engagé contre le langage. Récitons lui un poème, et rien d’autre.

Aux Nuits Debout de Lyon, j’y suis allé avec une idée en tête. Avec un pré-requis qui me ferait, rapidement, rejoindre ou fuir en courant l’enthousiasme du mouvement. Ce pré-requis, c’est
l’inconditionnel de la liberté de langage, de la liberté du langage, qui est en fait
l’inconditionnel de la liberté tout court.

Parce que la liberté du langage est ce qui rend possible l’existence même du sujet, ou plus exactement, des sujets, d’une collectivité de sujets, d’une société. Sans elle, le sujet est assujetti, à toute sorte de mystification, d’essentialisation, d’individuation ou de totalisation. Sans elle, il s’efface devant la masse, qu’il sacralise. À genoux, il se signe.

Ce que fait le signe, la théorie du signe, prise pour la théorie du langage — ou pire, pour le langage lui-même — je ne le redirai pas. Même si je pourrais, en rappelant Meschonnic. Mais comme nous tous, principaux intéressés, pouvons lire Meschonnic, je nous y renvoie directement, et en l’occurence, je renvoie à son Manifeste pour un parti du rythme (dont les présentes citations sont extraites), qui rappelle à merveille quels sont nos inconditionnels, quels « refus sont indispensables pour que vienne un poème ».

Alors, aux Nuits Debout, j’y suis resté. Car, dès l’Agora d’introduction, vers 18h30, ce qui m’a frappé, c’est l’écoute : l’écoute des discours, l’écoute des mots de l’Agora et de leurs gestes : j’approuve, je désapprouve, on ne s’entend plus, c’est trop long, etc. La présentation à l’assemblée, donc, d’un code ? Regain sans fin du pouvoir du signe dans une novlangue totalitaire ? Non. Tout le contraire. S’il y a un code, il est ouvert, open source. On entend la voix qui l’invente, elle est devant nous. Et même si elle ne fait que le reprendre, ce code, on entend par elle la voix de la Parisienne ou du Parisien qui l’a inventé. On est tous là et on entend les murmures, et des voix et des voix. Alors, oui, les choses s’organisent, un système se met en place, un fonctionnement. Mais il n’y a pas le « maintien de l’ordre » de la langue et du signe, parce qu’il n’y a rien à maintenir : tout s’invente. Impression nocturne : il y a du langage.

Les commissions et groupes de réflexions s’égrainent ; encore des voix. On pourrait ne pas écouter les noms, et suivre simplement le son de la voix qu’on a aimée. La voie du son qui nous a séduit. Le dernier groupe de réflexion est intitulé Commission Langage, alors je n’ai pas trop hésité, et puis Noé, qui l’organise, a une voix sympa. On a parlé de mots, mais aussi de stratégies vis-à-vis de ces mots : récupération, redéfinition, travestissement, retour à l’envoyeur. Le langage comme défi, le discours comme stratégie. Où le mot comme pion perd son statut sacré de signe. Il vient juste honorer ou non notre intelligence et c’est de nous qu’il en dépend. Alors on a parlé, entre autres choses, de casseurs saboteurs, de vieux réacs épidermiques qui nous font agir ou réagir, de ces mots-outils dont abusent les médias parce qu’ils sont des mots-armes. Et puis de langage, de nous comme formes de vie ayant affaire à des formes de langage. Et donc, en silence, de poème, parce « qu’il y a un poème seulement si une forme de vie transforme une forme de langage et si réciproquement une forme de langage transforme une forme de vie ».

Une société se juge à la place qu’elle donne au poème. C’est un bon critère pour ne pas plonger à corps perdu dans la guerre, contre ou pour les identités, les marchés, les collectivités-totalités, les califats. Mais aussi pour dire qu’ici, maintenant, le langage est aux mains du marché, du capitalisme mondialisé, d’une part ; et dans celles des identitaires, nostalgiques du pire, enracinés décérébrés, d’autre part. Libéraux et identitaires d’aujourd’hui et de chez nous veulent asservir le langage. Le googliser, le marque-déposer, le racialiser, le muséifier. Ils se partagent le signe. Ils ont un slogan publicitaire ou un alexandrin formolés comme seul poème.

J’insiste : ici et maintenant. La lutte contre le capitalisme mondialisé ne fait pas un poème, pas plus qu’elle ne fait société. Il faut en passer par là mais aller au-delà. Il faut inventer contre et en-dehors du signe, mais continuer à inventer. Sinon, on redonne un sens à l’histoire, un signifié. Plus de poème.

Une société s’invente en donnant place au poème. En brisant le palais de glace de la Poésie, pour faire, de la Poésie, une place. En luttant, en refusant « toutes les poétisations » qui veulent l’enfermer. En prenant, vent debout, le parti du rythme.

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